Les Influenceurs de la République l’Edito de Gérard Biard de Charlie Hebdo

Les Influenceurs de la République
L’Edito de Gérard Biard de Charlie Hebdo

Maintenant que la fumée du barbecue s’est un peu dissipée- et avec elle la mousse médiatique, même si l’on n’est jamais à l’abri d’une énième tribune enflammée-, revenons sereinement sur la déclaration de Sandrine Rousseau associant cuisson au charbon de bois et gros rognons poilus. Non pas sur le fond, car nous avons déjà été largement abreuvés de théories de tous calibres et de tous camps retranchés, mais sur la forme. Ou, pour être plus précis, sur le principe.
Arrêtons de ne voir en Sandrine Rousseau qu’une hurluberlue exaltée à gros ego mais sans surmoi, qui dit tout et n’importe quoi dans le seul souci d’exister. La députée parisienne, qui vise sans nul doute la tête d’EELV, sait très bien ce qu’elle fait et pourquoi elle le fait.
C’est certes une militante convaincue qui développe un discours radical délibérément clivant- ce qui n’est pas forcément une insulte-, mais c’est surtout une femme politique de son temps- ce qui n’est pas forcément un compliment. Elle a très bien compris quel rôle tiennent aujourd’hui les réseaux sociaux et en a fait l’alpha et l’oméga de sa stratégie.
Elle l’avoue d’ailleurs elle-même bien volontiers : « Je pose le mot virilité dont je sais que c’est un mot étincelle. » Elle ne lance pas un débat, elle allume une étincelle. Car elle sait que l’incendie va prendre sur Twitter, et se propager à toute la forêt médiatique et politique, bouffant l’oxygène et obscurcissant l’horizon. Ça  n’a pas raté : un journaliste à tweeté sa phrase, prononcée lors d’une table ronde à l’université d’été d’EELV- c’est à dire devant 80 clampins au grand maximum, dont la moitié élevés au soja transgénique-, et pendant près de deux semaines, le Tout-Paris politico-médiatique a fait railler non pas sur le sexe des anges, mais sur le genre des entrecôtes.

Sandrine Rousseau aurait tort de se priver de craquer allumette après allumette. C’est précisément ce qu’attendent tous les commentateurs, ainsi que ses adversaires et ses alliés idéologiques. Dans son groupe parlementaire, on se félicite d’ailleurs de pouvoir compter sur une « Zemmour de gauche. » A leur tour, ils feront de même car jamais ne doit s’arrêter la grande danse frénétique du buzz.

On s’indigne régulièrement du trop grand nombre de lois qui sont votées dans un hémicycle presque désert. On traite les députés de déserteurs. Mais qu’iraient-ils faire à l’Assemblée nationale ? Désormais, la vie politique se déroule sur Twitter. D’ailleurs, un quart des comptes sont détenus par des journalistes et 83% des leaders politiques et économiques mondiaux s’y expriment quotidiennement. Non pour proposer des idées nouvelles ou énoncer les éléments d’un programme, mais pour lancer une polémique ou y réagir. Quand ce n’est pas pour faire un selfie avec un footballeur.
S’engager en politique aujourd’hui, cela n’implique plus de gagner des citoyens à une cause, mais de faire péter le compteur des followers. Les deux mots-clés sont « rapidité » et « viralité. »

Les politiciens sont devenus pour beaucoup de vulgaires influenceurs, et les journalistes suivent leur gesticulation comme ils suivraient le dernier épisode des Marseillais à Dubaï ou un fight entre deux rappeurs décérébrés. Il ne faut donc pas s’étonner que les débats soient souvent du même niveau, aussi désespérants qu’un cul siliconé où qu’un aphorisme de Booba.
D’autant que,  à l’inverse de l’espace numérique, l’espace politique n’est pas infini et est très vite saturé. Si les réseaux sociaux restent, comme ils le sont aujourd’hui, le principal terrain d’échanges et de confrontations de la vie politique, elle ne peut, à terme, que s’y asphyxier. Et mourir.

Gérard Biard
In Charlie Hebdo
14/09/2022

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