NELSON MANDELA OU LE HEROS ABSOLU !

 

 

Que le lecteur veuille bien nous pardonner notre inconsciente impétuosité, mais Nelson Mandela nous impose à tous, la vision du héros grec Hémon dans Antigone.
Mais un Hémon dont la mort fera finalement résonner et raisonner une victoire posthume !
A Soccer City l’humanité a embouché les trompettes de la renommée.
Acta fabula est ! Et pourtant non !
La pièce n’a pas fini de dérouler ses pas chassés et autres entrechats au son d’une passacaille.

Alors pourquoi commettre ces quelques lignes dès lors que tout a déjà été écrit- et la plupart du temps fort intelligemment et fort bellement  sur le prisonnier 44 664 de Robben Islands.

Dernier héros des temps modernes qui en manquent cruellement, Nelson Mandela nous ramène inexorablement vers le souvenir de trois personnages: Joseph ; Jan Masaryk et Itzhak Rabin.
Cur, quando et  commodo ? Telles étaient les questions que, dans leur infinie sagesse, les Romains posaient lors de chaque évènement qui engageait la République.

Parce que passé le choc immédiat, l’affect et l’émotion commencent imperceptiblement à en céder la préséance à une lente décoction permettant aux idées un parfait épanouissement. Souvent celle-ci annonce une froide analyse que seul le temps long accorde. Mais si une première distanciation le permet sa proximité en nimbe en un discret halo ce que l’événement ou l’homme comportent de chair et de sang.
Et puis parce que passé le temps de l’élémentaire décence l’on commence à entendre – de ci de là – quelques chuchotis – sotto voce – dangereusement éloignés du consensus et qui relèvent d’un dissensus  à tout le moins disgracieux.

De l’intérêt d’avoir lu Tocqueville et Max Weber

L’on cherche, de-ci delà, des phrases qu’aurait prononcées Nelson Mandela, voire des postures qu’il aurait tenues ou des absences que d’aucuns jugent significatives.
Loin de nous le goût et l’idée de pratiquer la langue de bois. Et loin de nous l’idée d’habiter le politiquement correct.
Loin de nous, aussi, de magnifier son héritage et de ne pas être interpellés par certains de ses échecs, économiques, sociaux et politiques. Une seule mandature ne peut comme par un coup de baguette magique transformer une nation. Tocqueville et Walt Rostov parfaitement analysé les passages escarpés d’une telle transition.
Max Weber a ainsi fort utilement utilisé le concept du Gesinnungs und Verantwortungsethik.Ethique de la morale et de la responsabilité.

Il n’en reste pas moins que Nelson Mandela a réintégré son pays dans le concert des nations et qu’il a posé les jalons de la nécessaire réconciliation qui s’est effectuée, phénomène rarissime, sans chasse aux sorcières.
Vouloir imputer les tensions raciales qui subsistent encore aujourd’hui à Mandela nous renvoie à Flaubert qui pointait déjà ceux « qui calomnient leur temps par ignorance de l’histoire. »

Pour autant Raymond Aron nous a enseigné de toujours se mettre à la place de la personne que l’on analyse et de se demander comment aurait-on agi à sa place en pareilles circonstances. Frédéric Encel met en garde contre toute decontextualisation dans un livre bienvenu « Ne pas replacer un texte comminatoire dans son contexte social, historique et géographique originel c’est permettre qu’il soit instrumentalisé par des fanatiques. »1
Comprenne qui pourra et surtout qui voudra !
Et puis parce qu’à vouloir toujours chercher des petites phrases on trouve toujours quelque chose. So what ! À ce jeu aucun être humain ne sortirait indemne.
Mais surtout c’est ramener le majestueux œuvre d’un être à des peccadilles charriées dans l’impitoyable arroi du grand âge. Or en cette affaire l’arroi de Nelson Mandela a été majestueux !
Enfin parce qu’hypertrophier les petits détails ne grandit pas les contempteurs.
Et puis aussi  parce que ce léger délai permet à l’auteur de ces lignes de croire que ses larghettos s’entendront largo et vivace dans le concert des louanges.

D’un échec à l’autre

Nelson Mandela habille les principales caractéristiques du héros.
Une allure élégante et altière trahit à tout le moins une  ascendance aristocratique sinon un haut lignage. Un charisme enjoué et séducteur  forgé aux chocs et traitements infligés par un destin maintes fois contrarié. Un caractère fier taillé à la serpe par 27 années en prison. Ses années de prison furent son pomœrium et ne connurent aucune aposiopèse.

L’on reconnaît souvent un héros et un homme d’Etat à sa capacité à surmonter souffrances et échecs sans perdre sa foi. N’est-ce pas Winston Churchill qui disait  « Success is the ability to go from one failure to another with no loss of enthusiasm. » “Le succès est la résilience d’aller d’un échec à un autre sans perdre son enthousiasme »

Capitaine de son destin il a su tirer profit de ces longues – si longues – immensément trop longues- années d’incarcération pour atteindre l’humanisme qui deviendra son ADN.
Mandela héros absolu car il sut changer de stratégie lof  pour lof  des lors qu’il eût compris que la stratégie de la lutte armée et de la violence le conduisait à une impasse. Héros absolu car du plus profond de son désespoir, il pressentait que son Afrique du Sud redeviendrait son alleu.
Héros absolu car doué d’une vraie intelligence politique. Ne pas se laisser emprisonner dans ses certitudes, ne pas rester engoncé dans ses croyances c’est le propre des esprits supérieurs. La suite de l’histoire démontrera amplement que son calcul fut juste, même si les événements lui prêtèrent main-forte.
Héros absolu car- en parfait hégélien- il sut mettre sa vie en jeu dans le combat du Maître à Maître et non plus du Maître à Esclave.

Au trébuchet de l’Histoire tout homme épris de liberté et doué de raison ne peut que s’incliner.
Héros absolu Mandela le fut car il comprenait que dans l’histoire tragique les sentiments généreux et pacifiques sont tout sauf légions.

 

Mandela ne tenait en rien des pacifistes qui ont conduit le monde à la guerre par un « irénisme facile fait d’omissions et de concessions »2
Ce n’est qu’après avoir réalisé l’impasse où le menait cette posture belliciste qu’il a utilisé le concept de non-violence. Ayant parfaitement intériorisé qu’il ne pouvait « niederwerfen » les tenants de l’apartheid que Mandela fit preuve dans son « Kampfplatz de Seele et de Mut »
3. En ce sens Mandela fut un héros Clausewitzien ! Il en fut un parfait disciple.

Au trébuchet de l’histoire la comparaison avec Itzhak Rabin s’impose. Rabin ne fut pas lui non plus un pacifiste doté d’un irénisme à toute épreuve. Et pourtant il restera dans l’histoire comme le prix Nobel de la Paix 1994. Ce n’est qu’en effet qu’après avoir compris que sa lutte  avec Arafat était vouée à l’échec qu’il sût lui aussi tendre fort bellement et fort intelligemment le rameau d’olivier à Arafat.

Héros absolu Mandela le fut aussi dans sa doxa : en dépit ou grâce à ses années d’incarcération il sut penser, élaborer, affiner et affirmer une vraie doctrine  qui lui permit sans coup férir de s’imposer comme Président de la République Sud-africaine.

Permettre dans de telles conditions une maturation des idées fait de Mandela un personnage de roman. Loin de l’aigrir  la prison  chantourna le caractère de Mandela.

Un moment de grâce

Une autre comparaison historique s’impose. C’est celle de Jan Masaryk, père de l’indépendance tchéco-slovaque dont la seule dictature qu’il imposa fut  la dictature du respect et de l’esprit. Jan Masaryk, qui conquit son indépendance – certes dans un contexte qui pouvait s’y prêter – par la seule baïonnette des idées –et qui n’eût de cesse de concilier, réconcilier et apaiser les différentes minorités.
Mandela et c’est aussi ce qui révèle l’envergure d’un homme d’État, c’est la rencontre mystique, la fusion sacrale entre un homme et une époque. Rares sont les hommes d’État qui ont connu ce moment exceptionnel, ce moment de grâce.
Mandela eut l’infinie sagesse de se contenter d’une seule mandature. Nous vient à l’esprit cette superbe pensée « Athènes a maintenant besoin d’un prince sans histoire » 4

Lord Moran, médecin personnel de Winston Churchill, lui dit un jour : « Monsieur le Premier, nous vivons une époque ennuyeuse et Churchill de répondre. Je sais, mais je ne peux quand même pas inventer une nouvelle guerre tous les jours pour rendre la vie plus intéressante. »

Mandela sut parfaitement analyser les rapports de force et les mouvements tectoniques surgis de l’effondrement du communisme.
«C’est une belle chose que d’être honnête mais il est également important d’avoir raison»5
Ajoutons pour être complet qu’il eut la chance d’avoir face à lui Friedrich De Klerk.Un
Friedrich de Klerk à l’infinie  sapience et à la vision géopolitique aigüe. S’il n’avait point été là il n’est pas sûr
que Mandela eût pu écrire aussi parfaitement l’histoire de l’Afrique du Sud. Il
nous a donc semblé juste d’associer ces deux hommes d’Etat.  

« Donc veillez car vous ne savez ni le jour ni l’heure »
6.
« Pardonner est une action plus noble et plus rare que de se venger »
7

Bien peu de leaders ont possédé cette sagesse. Nous vient à l’esprit un parallèle religieux.
L’on vient d’achever la lecture du triptyque biblique de l’histoire de Joseph.
Le lecteur nous pardonnera- du moins l’espérons-nous- l’usage intensif des comparaisons historiques.
Mandela nous renvoie à deux épisodes de la Bible. La rencontre Mandela- De Klerk répète la rencontre de Joseph et du Pharaon. À chaque fois deux visionnaires!

Mandela et sa formidable empathie, son immense pardon, son absence tellement prégnante du refus de se venger c’est le pardon de Joseph accordé à ses frères.
Tout comme Joseph avec ses frères Mandela fut écarté, mis au ban de la société et jeté en prison. Et pourtant Joseph sut non pas oublier mais pardonner à ses frères arguant de la volonté divine.
« Je suis votre frère Joseph que vous avez vendu vers l’Égypte »8
« Il congédia ses frères et ils s’en allèrent. Il leur dit encore « ne vous faites pas de souci en chemin »
9
Il existe une traduction anglaise qui présente une version légèrement différente.
«He escorted his brothers off and they went. (As they left he said to them « don’t argue on the way (about the past) it is all over now » “Ne vous disputez pas en chemin”
Visiblement le passé a laissé des traces plus que douloureuses!

Joseph se souvient. Mais surtout il pardonne. C’est même l’inventeur du pardon ! Mandela se souvient! Il veut établir et fixer les faits et les responsabilités mais avant tout et peut-être exclusivement il impose impérativement la réconciliation.
Immensité du pardon ! Immensité de sa vision politique !

Laissons le mot de la fin un à des plus fins connaisseurs de l’âme  humaine : William Shakespeare « There ’s a divinity that shapes our ends .Rough-hew them how we will »   «Il y a un Dieu au ciel qui nous  guide quelques soient les erreurs que nous commettons. »10
Parce que Mandela est un héros absolu nous avons cherché une symphonie à la beauté absolue. Mahler symphonie numéro un ; Feierlich und gemessen ohne zu schleppen !
Il nous a semblé entendre dans ce morceau de musique absolue  le désespoir du  fond de sa geôle du prisonnier Mandela, Mandela, « outragé, brisé, martyrisé, mais Mandela libéré par lui-même, libéré par lui-même, libéré par son peuple » mais un prisonnier libre car n’ayant jamais été prisonnier des compromissions (Mandela refusa systématiquement les libérations alibis).
Sa libération éclate comme le coup de tonnerre des cymbales de Mahler.

Enfin héros absolu car Mandela c’est la volition faite homme. Chateaubriand, l’auteur du Génie du christianisme, si merveilleux serviteur de la langue française écrivit à propos de Thiers « Il comprenait tout hormis la grandeur qui vient de l’ordre moral. » Gageons qu’il eût économisé le mot hormis en cette affaire. »

Lecteur, que nous espérons avoir gardé jusqu’ici, nous tenons à vous rappeler le poème sublimissime  d’Emma Lazarus figé dans le marbre d’Ellis Islands. Nous espérons, Cher Lecteur, que vous serez sensible à sa beauté et que vous l’associerez à la mémoire de Nelson Mandela.

Un hasard heureux nous a permis au cours de nos  promenades littéraires de revisiter les Plaidoiries de Victor Hugo. Laissons l’Immortel conclure !
« Messieurs, j’ai fini.
Mon fils, tu reçois aujourd’hui un grand honneur, tu as été jugé digne de combattre, de souffrir peut-être, pour la sainte cause de la vérité. À dater d’aujourd’hui, tu entres dans la véritable vie virile de notre temps, c’est-à-dire dans la lutte pour le juste et pour le vrai. Sois fier, toi qui n’es qu’un simple soldat de l’idée humaine et démocratique, tu es assis sur ce banc où s’est assis  Béranger, ou s’est assis Lamennais !
Sois inébranlable dans tes convictions, et, que ce soit la ma dernière parole, si tu avais besoin d’une pensée, pour t’affermir dans ta foi au progrès, dans ta croyance à l’avenir, dans ta religion pour l’humanité, dans ton exécration pour l’échafaud, dans ton horreur des peines irrévocables et irréparables, songe que tu es assis sur ce banc où s’est assis  Lesurques ! »

 

Leo Keller

PS. Je dédie cet article à Wanda dont les longues conversations toujours parfaitement ciselées, acérées, et aiguisées m’ont poussé -sans que je m’en aperçoive, dans mes derniers retranchements et pas toujours à mon avantage !

Poème d’Emma Lazarus


The New Colossus
Not like the brazen giant of Greek fame,
with conquering limbs astride from land to land;
here at our sea-washed, sunset gates shall stand

A mighty woman with a torch, whose flame
Is the imprisoned lightning, and her name
Mother of Exiles. From her beacon-hand
Glows world-wide welcome; her mild eyes command

 

The air-bridged harbor that twin cities frame.
« Keep ancient lands, your storied pomp! » cries
with silent lips. « Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost to me,

I lift my lamp beside the golden door! »

 

 

 

« Le Nouveau Colosse »

Pas comme le géant impudent de gloire Grecque
Aux membres conquérants à califourchon de terre à terre
Ici, à nos portes baignées par la mer, au soleil couchant, se dressera
Une femme puissante avec une torche, dont la flamme
Est la lumière emprisonnée et son nom,
Mère des Exilés. De sa main comme un repère
Brille une bienvenue au monde entier; ses doux yeux commandent
Le port aéré que des villes jumelles encadrent.

« Gardez, pays anciens, votre faste chargé d’histoire! » crie-t-elle
De ses lèvres silencieuses.

Donnez-moi vos pauvres, vos exténués
Qui en rangs serrés aspirent à vivre libres,
Le rebut de vos rivages surpeuplés
Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte,
De ma lumière, j’éclaire la porte d’or ! »

 

Notes 

1 Frédéric Encel  in de quelques idées reçues sur le monde contemporain
2 Jean-Paul II exhortation apostolique Catechesi tradendae.
3 abattre définitivement l’ennemi, champ du combat des idées, âme de la guerre, courage

4 Anouilh  in Antigone
5
Winston Churchill

6 Matthieu  in chapitre XXV verset 13
7
Shakespeare
8 Genèse chapitre 45 verset 4
9
Genèse chapitre 45 versé 24
10
Hamlet
11 le passage de la symphonie 1 démarre au repère 25’32
http://youtu.be/cQFjDBFXN58?t=25m

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