Poutine ou la belle au bois dormant

 

Poutine ou la Belle au bois dormant

« l’Histoire nous montre que la paix est une trêve pour la guerre, la guerre un moyen d’obtenir une paix un peu meilleure. » Lénine

Au trébuchet de l’histoire Vladimir Illitch Oulianov demeure certes un dictateur incontesté et responsable de dizaines de millions de morts. Il n’en reste pas moins un maitre indisputable des rapports de force.
Il était donc normal que Vladimir Vladimorovitch Poutine s’en inspirât.
Le Colonel de l’ex -KGB est tout sauf un « niekulturny ».

Il a très vraisemblablement fait son miel des propos du Très Honorable John Henry Temple- troisième vicomte de Palmerston qui décrivait en 1853 la politique russe :
« La politique russe a toujours consisté à essayer d’en imposer aux gouvernements apathiques et faibles alors que devant une résistance énergique elle cède, attendant l’occasion de bondir à nouveau. »
Que les journalistes- avertis ou pas- de géopolitique se rassurent, il y a fort longtemps que le délicieux Lord Palmerston n’est plus de ce monde ! L’histoire retiendra d’ailleurs que son lointain successeur David Cameron n’était ni délicieux ni aussi fin analyste de la politique étrangère.


Ces deux citations permettent de cerner les buts qui sous-tendent la politique du Tsar de Moscou et les armes dont il dispose. Ajoutons pour faire plus moderne ce que le géopoliticien Frédéric Encel écrivait :

« Ce n’est ni le degré ni la nature du fanatisme d’un gouvernement qui impliquent nécessairement sa propension à faire la guerre… Mais sa capacité objective à la déclencher avec des perspectives raisonnables de succès. »38

Afin d’éviter au lecteur un retour en arrière, qui pourrait se révéler fastidieux, récapitulons les principaux points du puzzle.

– Un État ukrainien en déliquescence et où le récent vouloir vivre ensemble est tout sauf fort.
– Une géographie qui tient sa revanche.
– Un Heartland que la Russie s’efforce d’amener jusqu’à son Rimland.
– Un étranger proche que les Russes ne veulent plus étranger et dont ils craignent qu’il soit de moins en moins proche.
– Une Russie qui cherche à effacer l’humiliation vécue lors de la chute du communisme et dont la psyché ancestrale se veut à nouveau l’aiguillon de la politique étrangère.
– Une économie sinon florissante du moins renaissante.
– Une armée désormais en ordre de bataille.
– Une fenêtre de tir avec un cours des hydrocarbures haut et un gaz de schiste n’ayant pas encore dévoilé la totalité des effets déstabilisants sur les pays producteurs d’hydrocarbures classiques.
– Une nouvelle doctrine US de politique étrangère dont le Pivot est l’Asie.
– Un occident ayant perdu le sens du tragique et aux budgets militaires recroquevillés et ayant subi une cure de minceur.
– Une doctrine du Pivot ayant trop tôt, trop brutalement et à tort sorti l’Europe de l’Histoire !
– Un Président russe ayant lui, le sens de l’histoire longue face à un Président américain en bout de course.
– Un palatin russe face à une Europe précisément peuplée de paladins.
– Une Chine désormais impatiente de montrer ses muscles y compris face à une Russie redoutant d’être vassalisée.
– Enfin la volition quasi ontologique de la Russie de retrouver sa destinée centrale au sein du triangle Pékin Moscou Washington.

Poutine frappé de pleonexia

Dans ce théâtre japonais que nous avons Kabuki appelé (et les masques sont nombreux en cette affaire dans la région) le Connétable du Kremlin possède de nombreux atouts pour lui.

Sa première arme-et on ne le répètera jamais assez- c’est son caractère !

Gessen décrit un Poutine fortement frappé de « pleonexia –the desire to have what rightfully belong to the others. »
Dans son autobiographie sobrement intitulée « First Person » « I was amazed by how a small force, a single person, really, can accomplish something an entire army cannot… A single intelligence officer could rule over the fates of thousands of people… »39

Maître de l’utilisation du temps – sur les court et moyen termes il peut distiller – à volonté et à plaisir- l’incertitude chez ses adversaires.
Parce qu’il peut brandiller avec succès ses menaces d’intervention en Ukraine il peut se contenter, pour atteindre ses objectifs, d’une Ukraine- croupion.
À proportion de ses réussites il aura au mieux la quiescence contrite de certains alliés ; pour le pire il se réjouira des silences assourdissants d’autres pays.
Plus il se saura se contenter d’un soft power – même appuyé par son hard power – plus il aura face à lui un Occident trop content de n’avoir pas à gesticuler pour ne pas faire étalage de sa faiblesse.
Seul bémol mais il est de taille : la Chine. Et l’on ne touche pas impunément « les fesses du dragon » ! Ce dernier est tout sauf un tigre de papier !

Ses options sont vastes mais compliquées.
Vastes car l’Oncle Sam n’est pas Hégémon dans la région.
Compliquées et resserrées car son seul allié d’importance dans la détestation US est la Chine. Et ajoutons pour faire bonne mesure que nous connaissons nombre d’alliés plus faciles à manier !
Laquelle Chine aimerait être le nouvel Hégémon.
Pour dire les choses autrement ce que cherche Poutine c’est dupliquer la politique de Bismarck. À savoir : amener tous les acteurs régionaux à n’avoir d’autre choix que de considérer Moscou comme le centre du cercle vers lequel doivent obligatoirement converger tous les rayons.

L’hypothèse haute étant une puissance dont la seule évocation de la force lui permettrait de dicter ses conditions. L’emploi de cette dissuasion dispensant de l’emploi de la force ! L’hypothèse basse est celle de la « puissance- balancier ».
À cet égard l’on rappellera utilement la définition de la « puissance balancier » telle que rapportée par Kissinger :
« Une puissance-balancier ne pouvant jouer son rôle que si les divergences qui opposent entre elles les autres puissances sont plus grandes que la somme de ces divergences par rapport à sa politique à elle. Il s’ensuit que le cauchemar de l’Angleterre est un règlement de paix continentale. »40
Ab urbe condita grammatici certant.

Ayant vu dans notre précédent article le sabre et le goupillon quels sont chez Poutine ce que Clausewitz appelle le « Ziel » et le « Zweck » c’est-à-dire le but dans la guerre et la fin politique à savoir les fins de la guerre, nous nous contenterons donc de les rappeler pour mémoire.

Il recherche donc dans un premier temps à se réapproprier ce qu’il appelle son étranger proche et empocher au passage quelques menus avantages.
Pour autant son « Zweck » qui est la partie la plus noble de la théorie consistera à recouvrer son rang de puissance au condominium avec les USA.
Pour les occidentaux il s’agira alors de savoir amarrer Poutine à l’Ouest et d’éviter qu’il ne rejoigne l’orbe chinois.

Retrouver son étranger proche n’est pas quelque chose en soi de fondamentalement anormal. Considérer que la Russie, désormais rétablie dans son rang et dans son Heartland comporte des éléments positifs, est à tout le moins une option logique.

De deux choses l’une. Ou bien les USA sauront inventer une relation intelligente avec la Chine ou bien ils se trouveront tôt ou tard en compétition avec cette dernière. Tertium non datur !
Contrairement à l’opinion professée par Kissinger nous pensons que cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable. Il n’est pas de trace dans l’histoire où une puissance économique s’étant dotée des attributs militaires à proportion de sa force, de sa géographie et de ses ambitions ne finisse par utiliser d’une façon ou d’une autre ses armes.
Celui des deux pays qui se sera ménagé un tel appui aura une longueur d’avance.
« Donc veillez car vous ne savez ni le temps ni l’heure »41

Que les USA et l’Europe rejettent Poutine au nom d’une morale qu’ils ont à géométrie variable aura de lourdes conséquences. Si les démocraties n’avaient dû se choisir que des alliés- parangons de démocratie- ils n’auraient point enrôlé dans leur guerre contre le nazisme ni Staline ni Metaxás.

Une promenade en mer avec les garde-côtes chinois

Et pendant ce temps-là, the show must go on.
Le 2 mai 2014 à 220 km des côtes vietnamiennes et à 350 km de la pointe chinoise du Hainan la Chine a implanté sous l’escorte de 60 navires garde-côtes la plate-forme pétrolière HD 981 aux îles Paracels. Autant que les réserves d’hydrocarbures conséquentes c’est le point de passage obligé de 70 % des importations pétrolières en provenance du Moyen-Orient qui a motivé ce coup de force.
Outre que ce choc est une humiliation pour Obama qui venait d’effectuer un voyage dans la région, elle renseigne en partie les intentions et moyens de Poutine qui considère que la doctrine Monroe a vocation à être sienne en Ukraine.
Elle explique, en montre et en chantourne les limites.

Entravée à l’est par la Chine l’on se demande cependant si le couple Chine/ Russie ne joue pas un remake du couple Mao/ Staline lorsque ce dernier -dans son infinie rouerie- fit tomber le premier dans le piège coréen en l’incitant à rentrer en guerre contre les Sud-Coréens et les États-Unis.
La guerre par délégation interposée !

On le verra plus loin la position chinoise en cette affaire est ambiguë. Mais, la clé de voûte du problème, la seule certitude c’est que sauf si l’Ouest présente une réponse intelligente qui permettrait de traiter Poutine en partenaire égal (hypothèse qui à l’heure actuelle n’est pas la plus vraisemblable) la Chine gagnera à tous les coups.

Au-delà du conflit ukrainien, c’est le véritable enjeu dans la région.

Dans ce jeu de go Poutine a des armes et de nombreux points forts. Sa limite toutefois : une Chine bien plus difficile à manier qu’un Occident naïf et pusillanime.

L’autre arme à la disposition de Poutine, c’est précisément l’absence de vision claire et stratégique des USA et de l’Europe. Les occidentaux sont donc incapables d’élaborer une stratégie et une réponse.
La politique ayant cependant horreur du vide elle se venge toujours.
Les européens seraient bien avisés de remplacer leurs gesticulations par la lecture de Montaigne : « Quelle plus grande victoire attendez-vous que d’apprendre à votre ennemi qu’il ne peut vous combattre. »42.

Une fois de plus Kissinger a parfaitement pointé la problématique du conflit
« For the West, the demonization of Vladimir Putin is not a policy ; it is an alibi for the absence of one. »43

Le décor étant planté nous nous proposons de passer en revue les armes dont dispose le Président russe. Nous tenterons également de les aligner avec ses buts.

Dans un article remarquable Cynthia Roberts 44 exhibe la théorie du « Brinkmanship » si chère à Dulles. Le Tsar du Kremlin d’évidence l’a parfaitement analysée.
Angela Merkel a confié lors d’un entretien avec Obama que Poutine vivait dans un autre monde. Mais pour la Chancelière, il est tout sauf irrationnel.
À cet étiage Poutine a non seulement identifié la théorie de Dulles mais il en a aussi parfaitement assimilé les leçons auprès d’un maître en la matière : Richard Nixon.


Qu’on en juge !

« Dans l’affaire vietnamienne Nixon donna comme instructions très précises à Kissinger de le faire passer pour « fou » et capable de n’importe quoi. La « théorie du fou » car « menace du recours à une force excessive » ! Savoir jusqu’où aller au bord du précipice ! Cette théorie était brillamment fondée sur le « principe d’incertitude ».

« Je veux que les Nord-Vietnamiens croient que j’en suis arrivé à un point où je pourrais faire n’importe quoi pour mettre un terme à la guerre. Nous leur ferons passer le message suivant : pour l’amour de Dieu, vous savez que Nixon est obsédé par le communisme. Nous ne pouvons rien faire pour le retenir lorsqu’il se met en colère, il a le doigt sur le bouton nucléaire. » «…Et Ho Chi Minh en personne sera Paris dans deux jours pour implorer la paix. »45

Trait pour trait, l’on retrouve les mêmes postures. À une différence près, mais elle est de taille. Le locataire de la Maison-Blanche voulait la paix alors que celui du Kremlin veut asseoir sa puissance retrouvée fût-ce au prix d’une déflagration et accessoirement au mépris des règles du droit international qui interdisent la conquête de territoires par la force.

Cette règle étant, bien entendu, sujette à interprétation pour une grande puissance.
La jurisprudence a bien souvent démontré que le seul juge de paix respecté est celui qui est assis derrière la Kalachnikov !
Poutine pense ainsi que si la situation échappe à tout contrôle l’adversaire finira par céder.
Schelling parle d’ailleurs à cet égard de la « rationalité de l’irrationalité. »

Avec Poutine, mais il n’est pas le seul, nous entrons dans le raisonnement nucléaire sans mentionner une seule fois l’armement nucléaire. Il est vrai qu’il a réussi en un coup de maître à faire reculer les américains, il y a quelques années, en empêchant l’installation de systèmes antimissiles en Europe de l’Est.

Poutine sait ainsi parfaitement user et abuser de la théorie du Brinkmanship. Il agite sans scrupules le risque pour que « exploiting the danger that somebody may inadvertantly go over the brink, dragging the other with him ».

La superbe théorie du Brinkmanship lui sied à ravir à la fois pour des raisons intellectuelles et aussi parce qu’il a les nerfs d’acier, condition sine qua non, pour l’employer avec succès.

John Foster Dulles, ne disait-il pas, que cette dernière n’est pas faite pour les mous.
« If you are scared to go to the brink you are lost …It is the ability to get to the verge without getting to the war…That is the necessary art. » 46

Et si Ho Chi Minh a fini par céder aux sirènes de ce chant percussif après le bombardement du port de Haiphong, il y a fort à parier que les nerfs de Obama et de Catherine Ashton ne feront pas le poids en cette compagnie.

Poutine c’est également l’incarnation de la volonté de puissance. Or volonté de puissance vaut puissance. Dans cette partie de poker, il dispose d’un atout maître : des nerfs d’acier.
Et son imperium même s’il est discuté parmi les siloviki demeure le moins incontesté parmi ses pairs. Ce qui, reconnaissons-le, facilite son temps de réaction.
Que les dirigeants occidentaux veuillent bien se donner la peine de relire Machiavel. Ils y trouveront une des clés du succès de l’arme principale du seigneur de la guerre du Kremlin telle que définie par Clausewitz à savoir : le « Seele » et le « Mute ». 47

« Un prince donc ne doit avoir autre objet ni autre pensée, ni prendre autre matière à cœur que le fait de la guerre et de l’organisation et discipline militaires ; car c’est le seul art qui appartienne à ceux qui commandent, ayant si grande puissance que non seulement il maintient ceux qui de race sont princes, mais bien souvent fait monter à ce degré les hommes de simple condition ; en revanche on voit que quand les princes se sont plus ordonnés aux voluptés qu’aux armes, ils ont perdu leurs états. » « Le prince ne doit pas oublier l’art de la guerre parce que de l’homme armé a un qui ne l’est point, il n’y a nulle comparaison. » 48

« I think the people with the strongest nerves will be the winners… The people with weak nerves will go to the wall. »49

Poutine est donc persuadé que l’Ouest reculera face à lui. Il est tout uniment dans la cage dorée de son credo et il a réussi à persuader l’Ouest que celui-ci est condamné à reculer à la fois parce que la topographie lui est favorable et parce qu’il a convaincu – à tort ou à raison – là n’est pas la question à ce niveau d’analyse – qu’il est dans son bon droit.

L’Hégémon d’un pays peut principalement se définir selon deux critères :
– la volonté d’agir sans tenir compte des autres
– la puissance d’agir en dépit des autres.

Mais ce n’est pas l’un ou l’autre. C’est l’un et l’autre en une combinatoire exacerbée.

On va d’abord agir et on expliquera après.

Poutine incarne donc une Russie respectée car forte et acceptée lorsqu’elle inspire la crainte. La volonté est amplement prouvée.
Alexandre Lebed chef de la XIVème armée en Transnistrie a pu ainsi dire dans un accès de candide et cynique assurance : «On va d’abord agir et on expliquera après. »

Depuis l’affaire géorgienne la Russie a modernisé son armée. En face des troupes ukrainiennes, qui peu nombreuses et dotées d’un équipement militaire vieillissant car hérité des soviétiques qui disposent de 149 000 hommes et 100 000 paramilitaires.
Un budget ukrainien de la défense de 1,12 milliards d’euros soit 1,10 % de son PNB.
En outre les désertions y sont multiples.
Ironie ou tragédie, à peine nommé Commandant de la marine l’Amiral Berëzovski passe chez les russes.

L’armée russe dispose quant à elle -en théorie- de 1 000 000 de soldats. 40 000 hommes sont opérationnels à 100 km de la frontière et 15 000 à 10 km. Poutine sait que sur 1 500 000 hommes en armes l’Union Européenne ne dispose que dans le meilleur des cas de 50 000 hommes parfaitement équipés et opérationnels.
Le 9 mai lors du défilé de la victoire, la Russie a fait manœuvrer ses missiles S 400 et Topol. Ce dernier à carburant solide a une portée de 11 000 km et peut emporter jusqu’à six ogives « mirvées ».
Le S 400 est un système antimissile aérien. Lancé par avion sa portée est de 3 à 250 km voire 400 selon certaines sources. Lancé par un missile de croisière sa portée est de 7 à 60 km. Selon les sources le S 400 Triumph emporte cinq types de missiles différents. Toujours selon certaines sources il est susceptible de surclasser le Patriot.

Le Sukhoi T 50 devrait subir ses premiers essais à la fin de 2014. L’armée de l’air russe devrait compter à la fin de l’année 48 Sukhoi SU 35 Flanker E. D’ici peu de temps MIG devrait sortir son propre drôle.
Le seul point noir est la modernisation de sa flotte d’où son insistance en Crimée.

L’armée russe est aujourd’hui parfaitement avitaillée et entraînée pour des actions éclairs dans son étranger proche.
Dégraissée, modernisée, relativement bien équipée et surtout comportant des unités d’élite peu nombreuses et extrêmement réactives.
Que peuvent donc quelques bersaglieri face à de tels professionnels ?
En outre les forces ukrainiennes étaient – on ne sait pourquoi – prépositionnées à l’ouest. Philippe Breedlove, Commandant en Chef de l’Otan, a ainsi déclaré que les russes pourraient accomplir leurs objectifs entre trois à cinq jours. Mais quels sont-ils réellement?

En réponse à l’envoi de quatre bataillons US en Pologne la Russie a dépêché immédiatement un bataillon à Kaliningrad.

En dépit du ralentissement économique le budget militaire russe devrait augmenter en termes réels de 42,5 % entre 2013 et 2016. Son budget militaire, le troisième au monde, est de 88 milliards de dollars.

Mais surtout le connétable du KGB est en train d’inventer une nouvelle forme de guerre. De la même façon que la nouvelle doctrine militaire US se résume dans le document Sea Power 21 prévoyant le combat rapproché, les Russes expérimentent leur propre doxa du combat rapproché.
Il est vrai qu’en la matière ils se sont largement inspirés des différents coups de Prague.

Une aussi longue cohabitation de 70 ans (moins pour certains) avec l’Union Soviétique devait laisser- à tout le moins- quelques vestiges dans l’ex pomœrium soviétique.
Les services secrets des ex pays frères (lesquels se seraient volontiers passé de cette douloureuse parentèle) demeuraient ou demeurent infiltrés.
Ce qui leur donne un premier avantage .Ainsi les russes étaient au courant avant les autres de la venue de John Brennan directeur de la CIA à Kiev le 14/04/14.

À Kiev la Russie joue dans son étranger proche. Ce qui a deux implications principales
– c’est la limite de l’Hégémon US
– mais c’est aussi la zone grise où l’influence russe prend les allures de l’hégémon.
Et par définition les zones grises, surtout lorsqu’elles ne concernent pas l’Europe occidentale ou l’Amérique latine ne sont pas le point fort des USA.

L’on se rappellera avec amusement la délicieuse phrase de l’ambassadeur US au Kenya en octobre 2013 : « If you liked Beirut, you’’ love Mogadishu » « Si vous avez aimé Beyrouth vous adorerez Mogadiscio. » Smith Hempstone 1992

Comme à Prague les Russes disposent donc d’une infiltration dans le pays ciblé. Ce qui leur donne à la fois un accès privilégié aux renseignements, et comme à Prague, ils disposent de l’infrastructure d’une cinquième colonne.
La technique est parfaitement rôdée.
Affirmer qu’il y a une vraie pulsion séparatiste des populations dans l’est de l’Ukraine n’est pas prouvé. Par contre, il est absurde de nier la volition fédéraliste.
La grande force de Poutine est de jouer sur cette zone grise qui diffère de la situation qui prévalait en Crimée. Ce qui explique d’ailleurs que l’affaire n’ait point été menée jusqu’à présent de façon expéditive.

La décentralisation ou la fédéralisation revendiquées s’apparentent à la technique du dépeçage des démocraties populaires. Mais que l’on ne s’y méprenne point, il ne s’agit en aucun cas d’un retour à la guerre froide comme on l’a trop souvent entendu.
Pour la simple et unique raison que les systèmes antagonistes ne sont pas hétérogènes. Par contre, en laissant planer le doute quant à ses intentions ultimes, Poutine empêche les USA et les Européens de trouver la riposte adéquate.

Trop élevée elle est surdimensionnée et donc n’est pas crédible ; trop faible elle est sous- dimensionnée et donc inefficace. Mais dans l’intervalle Poutine, sans pour autant cesser de pousser ses pions de façon imperceptible et subtile, bétonne dans le sarcophage des gesticulations occidentales le fait acquis.
Chez Poutine la guerre confine à l’art. L’esthétique rejoint l’étymologique ! Le Grand Style disait Nietzsche !

C’est précisément cette zone grise qui lui permet de ciseler comme un orfèvre le niveau d’insécurité. Mais que les occidentaux ne se méprennent pas. Ils auraient tort de prendre ce qui est une vraie arme et une vraie force de Poutine pour de la faiblesse.

En Ukraine Poutine a le choix entre
-l’invasion pure et simple. C’est l’hypothèse la plus compliquée, la plus coûteuse et la plus risquée.
– Une occupation partielle officielle ou déguisée conduisant à un rattachement ou à une république autonome comme en Géorgie/Ossétie. Mais à mesure que le temps passe, elle devient aussi difficile à gérer. Il faudrait un pourrissement durable et sur le long terme pour que les russes viennent en « aide » à leurs frères ou une mise en coupe réglée par Kiev des russophones pour justifier une intervention russe.
– la vassalisation économique et politique du pays par attrition de ses ressources, de ses exportations rendant ainsi la perfusion de l’aide européenne, impossible.
C’est visiblement cette dernière solution qu’il empruntera.

Comme cité plus haut, chaque trêve est un point d’appui permettant de repartir à l’assaut, glanant au passage quelques apostilles.
Citius, Altius, Fortius ! Tant il est vrai que le baron Pierre de Coubertin ne s’attendait point à se trouver en pareil équipage.

Les réactions occidentales

A cet égard les accords de Genève d’avril 2014 ressemblent étrangement à la résolution 242. Ils sont confus, et en russe, le mot figurant sur le texte du référendum est polysémique. Il signifie en effet fédéralisation ou indépendance.
Mais c’est précisément leur confusion qui est la condition sine qua non de leur signature.
Auberge espagnole, c’est en définitive le rapport de force sur le terrain qui déterminera leur devenir.
À cette aune estimer qui a marqué le plus de points dans ces accords, même si c’est la Russie, présente un intérêt moindre.
Poutine sait parfaitement qu’un accord se travaille et se peaufine.

« Et je vous préviens, cher mirmidon,
qu’à la fin de l’envoi je touche. » 50

Poutine sait également se servir des sanctions pour endormir l’adversaire et conforter paradoxalement sa position. Mais là aussi il aime à surprendre. De façon asymétrique si volonté de puissance vaut puissance, manifestation d’anathèmes vaut impuissance.
Manifestation de gesticulations entraine anesthésie de l’Ouest.

Vu sous cet angle que l’on nous permette de saluer l’acte de bravoure de Joe Biden Vice-Président des États-Unis, appelant le Premier Ministre Slovaque à reverser du gaz à l’Ukraine.
Plus que la bravoure, saluons son immense connaissance du dossier ! En effet il faut environ six mois pour inverser les flux d’un pipeline.
Immense connaissance car il n’est pas sûr que le contrat gazier l’autorise en l’état.
Immense connaissance économique car l’Ukraine a déjà du mal à s’acquitter de l’ancien prix préférentiel fixé par Moscou à Kiev et l’on ne sache pas que la Slovaquie – quand bien même autrefois peuplée aussi par des ruthènes – puisse et souhaite vendre à perte.

Restent les deux contribuables américain et européen.
L’on ne sache pas qu’il entrât dans les vœux de celui-là de bourse délier. Et l’on ne sache pas non plus qu’il entrât dans les possibilités de celui-ci de disposer de telles sommes.

Pour autant nous voulons souligner que le rappel et l’analyse de ces faits n’emporte pas -à nos yeux- la condamnation automatique de Poutine à deux conditions près :
– qu’il demeure dans ce qu’il est convenu d’appeler son « étranger proche »
– que le « Zweck c’est-à-dire le but de guerre des occidentaux soit d’enserrer la Russie dans un réseau d’alliances qui l’empêchent de sortir du lit de sa rivière.

Kissinger quant à lui pense que cette option est ouverte s’agissant de la Chine.

Pour notre part nous ne le croyons pas, les intérêts en jeu sont à la fois trop importants et trop antagonistes.

Soutenu par une armée aguerrie et une nomenklatura avide d’en découdre, Poutine va continuer à combiner l’usage de l’agit-prop et l’utilisation intensive de ce qu’il est convenu d’appeler les « maskirovka ».
Et là nous reconnaissons bien volontiers que cette technique relève de la guerre froide. Que les nostalgiques s’en donnent donc à cœur joie !

Certes la tradition est de traduire ce terme russe par déni et tromperie. Mais en l’occurrence les russes l’utilisent aussi pour désigner des forces ou opposants cachés.

Cette guerre est donc empreinte des caractéristiques héritées des coups d’état communistes : l’invasion massive ou subreptice. Mais elle emprunte aussi dans cette guerre de voyous les hooligans, les soldats perdus et autres sociopathes de tous poils.

Guerre asymétrique et originale aux antipodes de la doctrine US « shock and awe » telle qu’employée par les USA en Irak.51

Guerre asymétrique certes, puisque l’on défie le pouvoir en place avec des forces irrégulières qui opèrent dissimulées dans leur modus operandi et voilées dans leur identité.
Pour autant cette guerre masquée est portée et projetée par la toute-puissance de la Russie. L’osmose de troupes russes aguerries avec des éléments provenant des populations locales est redoutable.

Guerre asymétrique, petites unités, opérations sub-rosa et semi clandestines, provocations, supports locaux, cyber-attaques, troupes déguisées, désinformation enfin couverture implicite-voire explicite- par la menace de la toute-puissance russe.

Ajoutons à cela que l’Ukraine émasculée dans sa composante nucléaire ne peut se défendre, que l’Occident ne peut être autre chose qu’un spectateur non engagé.
Ne restait plus à Poutine qu’à mettre scrupuleusement en pratique les enseignements du dilemme de la sécurité.

Pour changer le statu quo il est dans le cas de figure où l’offensive lui donne l’avantage. Pour autant le risque d’embrasement est limité car les armes offensives sont distinguables des armes défensives.
L’escalade peut donc encore être d’autant plus modulée que l’ascension aux extrêmes est peu probable.

Ce plan correspond d’ailleurs à ce que Max Weber appelait la rationalité de la guerre. Pour autant il néglige ce que Clausewitz appelait le « Selbstandigkeit » c’est-à-dire l’autonomie de la guerre et la part du hasard.
Le concept ontologique de cette situation est que l’État A qui augmente sa puissance pour garantir sa sécurité a pour effet d’entraîner l’Etat B à augmenter en réponse son propre armement et donc sa propre puissance. Ce faisant l’Etat A affaiblit ainsi sa propre sécurité.
Or dans le cas qui nous intéresse, si la menace de A (Russie) est trop forte son action sera perçue comme une menace stratégique appelant réaction.

En théorie l’armement de A entraîne l’augmentation de la peur de B et augmente son insécurité. En retour celui-ci augmente son propre armement et donc l’insécurité de A. D’où la spirale ascendante.

Mais dans ce cas précis l’Etat B (Ukraine) a deux possibilités : répondre ou pas.
S’il ne répond pas il est avalé et s’il répond il est défait.
Dans cette configuration la théorie du dilemme allant vers l’ascension aux extrêmes est faible car les états ont d’autres possibilités qu’agressives. Ce qui explique comment Poutine à toutes les options ouvertes.
En outre toujours selon cette théorie Poutine est dans le cas le plus favorable du couple risques/coûts. (L’observateur attentif se souviendra que la Russie a vécu les agissements des ONG US comme autant de menaces.
Il se souviendra également de la définition de la notion de sécurité russe comme une absence totale de menaces ainsi que de la définition de Gortchakov. 52

« Most means of self protection simultaneously menace other…On the other hands, if a nation is too weak great dangers arise if an aggressor believes that the status quo powers are weak in capability or resolve . »53

it’s a paradigm shift

Le but des combats à Marioupol est la parfaite mise en pratique du « Ziel » de Clausewitz c’est-à-dire le but dans la guerre. Il s’agissait simplement de minimiser, miner et réduire l’influence de Kiev avant les pourparlers de Genève.
Les troupes ukrainiennes s’étant rendues, la position ukrainienne désormais vacillante à Genève, les négociations pouvaient alors commencer avec les russes en guest star.

Pour autant la Russie n’a pas obtenu tout ce qu’elle voulait car elle n’était pas et n’est peut-être toujours pas en mesure de « vorschreiben » (dicter) ses conditions.
À défaut de pouvoir vorschreiben ses conditions, Moscou dispose d’une stratégie de remplacement tout aussi efficace. Il lui suffit d’exacerber les tensions économiques, de provoquer des troubles, de contester les élections et de proposer enfin-cerise sur le gâteau- une mission russe de Peace making.

Pour autant les russes se sont emparés de mairies et autres lieux stratégiques ukrainiens. Ses supplétifs de la Maskirovka sont le soft power de la Russie; ses soldats le hard power. Pour la Russie c’est un élément d’emploi de la force relativement nouveau.
Cette stratégie était sous une autre forme celle du camarade Staline qui avait deux fers au feu. Alliance avec les nazis puis alliance avec les alliés.

Et plus tard lorsque cela s’est avéré nécessaire il sut se retirer de l’Iran.

«Pour vous le plus mauvais des hommes ,
que je ne saurais appeler frère
sans infecter ma bouche ,je te pardonne
Ta faute la plus fétide-toutes tes fautes-et requiers
De toi mon duché ,que tu es ,je le sais forcé de me restituer. » 54

Ces populations russophones ne sont certes pas majoritaires en Ukraine ni même dans l’est de l’Ukraine. Leur poids et leur influence ne sont cependant pas totalement démesurés.
En effet si comme dans le district de Louhansk la population russophone ou russophile est de 39 %, elle est concentrée essentiellement dans les villes et peut donc être facilement embrigadée.
Ainsi dans la ville de Louhansk même le pourcentage grimpe à 75 % .A ce niveau les options sont plus nombreuses.

L’affaire ukrainienne intervient après celle de Crimée et celle de Géorgie. Poutine n’en est pas à son coup d’essai. Mais c’est la première fois que l’hégémonie US est discutée aussi ouvertement. Personne n’avait sérieusement songé auparavant à la leur disputer. C’est la première vraie tentative musclée.

Même la Chine qui maîtrise aujourd’hui la doctrine maritime de la « Fortress in » et « fleet being in » ne s’y est pas encore véritablement essayée. Et pareillement leur décision unilatérale de créer une zone d’exclusion aérienne ne rivalisait pas vraiment la suprématie US.

Les USA se seraient-ils prépositionnés en Ukraine, Poutine serait-il intervenu ? Nul ne le sait.
Ce qui par contre est sûr, c’est qu’au début de 2013 l’Ukraine n’apparaissait pas sur les radars des centres d’analyse de crise dans les différentes agences gouvernementales américaines.

Enfin une géographie étendue offre à Poutine le choix de la porte d’entrée en Ukraine qui ne peut mobiliser suffisamment de troupes dans cette configuration.
Une autre grande force de Poutine, c’est qu’il a visiblement, et à la différence des leaders occidentaux, une vraie vision stratégique parfaitement pourpensée.
Paul Kennedy citant Mackinder dit ainsi: « Democracy refuses to think strategically except in time wars. » 55

Une armée aguerrie et une population guerrière sont donc les exécutants rêvés des visées impériales de la Russie. Le discours de Poutine du 1er mars était révélateur même s’il a récemment fait mine de revenir en arrière.

Mais surtout Poutine a engrangé des succès diplomatiques. Certes la Chine a fini par le condamner à l’ONU le 17 mars. Mais pas dans tous les forums et notamment pas dans celui du 27 mars lors du vote de l’Assemblée Générale.

Si 100 pays ont voté contre la Russie, il s’en est quand même trouvé 58 pour s’abstenir et 11 pour voter contre.
Le 27 mars se sont abstenus le Kazakhstan- membre de l’union douanière, le Brésil, la Chine, l’Inde l’Afrique du Sud.

Le pays qui dans cette configuration est- Chine mise à part- important est l’Inde.
En effet dans sa nouvelle doctrine du Pivot, Obama a qualifié l’Inde de nouvel allié stratégique n’hésitant pas à le donner en modèle aux autres pays.
En cette affaire c’est l’Inde qui pose problème pour l’Ouest.
Lors du sommet du G20 consacré à la sécurité nucléaire en avril 2014, les BRICS – si tant est que ce sigle signifie encore quelque chose – ont rappelé à l’ordre l’Australie qui avait condamné la Russie.
À cet égard la condamnation nipponne eût pu être plus sévère. Quant à la Corée du Sud elle s’est contentée du service minimum. C’est dire !

En outre le référendum intervenu en Ukraine pour illégal qu’il soit n’est pas illégitime. Poutine a su parfaitement exploiter ce dissensus. Et il a su mêmement profiter, auprès de l’opinion publique occidentale et dans un premier temps à tout le moins, de la rupture unilatérale par Porochenko du cessez-le-feu en Ukraine. Si tant est qu’il fût jamais respecté par les séparatistes pro-russes.

Ce cessez-le-feu négocié sous l’égide du diplomate allemand Wolfgang Ischinger et ce processus de dialogue national ne pouvaient réellement aller à terme.
Car Kiev avait convoqué le 14 Mai les trois anciens présidents ukrainiens, les candidats aux élections et les responsables régionaux. Il s’était cependant bien gardé d’inviter les responsables pro-russes. Curieuse façon de concevoir un dialogue national.

Et l’on voit d’autant plus mal les séparatistes se rendre s’ils ne sont point partie aux pourparlers. Savoir utiliser chaque erreur de l’adversaire comble visiblement d’aise le joueur d’échecs du Kremlin.

Dans ce registre l’attitude occidentale lors de l’invasion de la Géorgie, malgré le baroud d’honneur du Président Sarkozy, ne peut que le conforter de croire qu’il a toutes les cartes en main. D’autant plus que contrairement aux accords passés, la Russie n’a pas retiré la totalité de ses forces. Et l’on ne sache pas que l’Ouest ait imposé quelques sanctions suite à ce manquement.

Et puis une fois de plus Poutine a parfaitement ciblé son objectif. En effet formellement l’Ukraine n’est pas l’alliée de Washington. Elle ne rentre donc pas dans le champ d’application de l’article cinq du traité de l’OTAN.
C’est pourquoi il a pu sembler inutile au camarade Poutine d’ajouter avec l’accord d’association Union Européenne /Ukraine une source d’ambiguïté et de complications supplémentaires.

Même si la confrontation n’est pas son enjeu principal, les occidentaux seraient bien avisés de ne pas le prendre pour de la faiblesse ou comme preuve que les sanctions dont certaines relèvent du symbole puissent amadouer l’ours russe.
En Ukraine, comme en Syrie, Poutine compte bien sûr accroître son imperium. Il se contentera d’engranger le plus de victoires possible. Mais il saura aussi s’arrêter.
La politique étrangère d’une autocratie a la durée pour elle et il saura changer s’il le faut, lof pour lof la trajectoire du navire russe.
Du temps du communisme on raconte cette délicieuse anecdote :
« On juge un pêcheur en Russie qui avait déboulonné des rails.
– je voulais simplement, dit-il, lester mes filets en me servant des boulons.
– Mais ne vous rendez-vous pas compte que vous pouviez faire dérailler des trains ?
– Je laissais assez de boulons pour qu’ils ne déraillent pas » ! 56

Pour autant les armes de cette panoplie que nous voulions aborder brièvement ne seraient qu’aimables pampilles si Poutine n’avait dans son carquois l’argument chinois.

La Chine encore et toujours

Le génie de Racine étincelait dans la façon dont ses personnages évoluaient entre contrainte et liberté.
La Chine est la problématique racinienne de Poutine. En cette affaire ce sera Austerlitz ou Waterloo.
Aux occidentaux de lui offrir une autre solution.
Aux occidentaux de ne pas faire montre d’apragmatisme.
Si d’aventure il s’en montrait incapable alors l’avenir du monde se jouerait quelque part sur la route Pékin Moscou. Tertium non datur !

Madame Hillary Clinton, croyant avoir découvert l’Amérique dans la nouvelle doctrine de politique étrangère du Pivot, pense que l’Asie est le centre du monde. Vladimir Poutine ne l’a point attendue pour arriver au même constat. Dont acte !

Certes ses moyens de pression sont bien moindres mais la complémentarité joue davantage entre les deux partenaires asiatiques qu’entre Washington et Pékin.

Lentement, patiemment, usant s’il le faut et quand il l’estime nécessaire de la violence, Poutine se dirige vers son but quasi ontologique, vers son Alsace-Lorraine : la restauration de l’empire russe dessiné par la géographie et forgé par l’Histoire.

Géorgie, Crimée, Ukraine, Kazakhstan, Biélorussie Kirghizistan, et bien sûr, l’axe Moscou- Vladivostok- Pyongyang- Séoul ne sont que les étapes nécessaires permettant la parousie.
S’il peut sans coup férir annexer des territoires, il le fera sans aucun doute. Mais s’il ne le peut, il se contentera d’une mainmise économique et de la finlandisation de son étranger proche n’hésitant pas à faire du tourisme dans un étranger moins proche.

Pour Poutine tous les dangers- mais aussi et peut-être surtout -toutes les opportunités se subsument devant la menace chinoise. Les risques, les menaces mais les appuis aussi.

Moscou a toujours eu des relations ambiguës avec Pékin. Le grand frère n’a certes pas été avare de son soutien lorsqu’il voyait son intérêt à soutenir Pékin.
Soutien certes, mais soutien condescendant, et surtout soutien plein de pièges. De nos jours l’axe Moscou Pékin peut devenir Pékin Moscou dès lors que Xi Ji Ping en aura l’opportunité.
Gageons que Xi Ji Ping saura, en temps utile, se souvenir des humiliations infligées par le Grand Frère au Grand Timonier.
L’histoire serait tout sauf un hapax.
L’observateur avisé se rappellera ce même scénario lorsque le seul leader désireux de s’opposer à hitler fut le « petit dictateur » Mussolini en 1936 au col du Brenner.

La géopolitique ne connait pas de place pour les aèdes et fait payer très cher l’apraxie.

Certes la Russie et la Chine n’ont pas que des intérêts convergents.
La Chine elle-même, doit tenir compte de ses intérêts économiques qui ont besoin du poumon de la mondialisation pour prospérer.
Moscou, lui, est paradoxalement moins dépendant de la mondialisation. Pour le moment les points de friction entre ces deux puissances sont encore contenus.
Croire qu’ils le seront toujours relève d’un aimable wishful thinking.

Ancienne puissance émergente, la Chine dispose aujourd’hui d’un premier porte-avions opérationnel : le Liaoning (ex Variag russe) acquis auprès de l’Ukraine.
La Chine continue d’ailleurs d’acheter du matériel militaire sophistiqué à l’Ukraine. Elle n’en restera pas là et les experts pensent qu’elle construit déjà un voir deux autres porte –avions.
La Chine bénéficie aussi de transferts de technologie militaire de la part de l’Ukraine. D’où l’ambiguïté de ses réactions.

Elle ne saurait donc rester indifférente à l’évolution de la situation en Ukraine. C’est désormais une puissance spatiale. Grâce à son collier de perles et à ses revendications maritimes et territoriales la Chine est désormais à l’affût. D’une posture défensive elle a glissé vers une posture offensive.

D’où la transformation de sa doctrine militaire « Fortress in » à « fleet being in ». Pour autant, la conflagration ukrainienne lui pose le même type de questions qu’aux occidentaux.

Elle ne serait certes point fâchée de voir tomber la Russie dans sa sphère économique. Elle a d’ailleurs commencé de peupler de façon plus que conséquente la Sibérie. Ses produits de consommation – préludes à des investissements lourds et plus conséquents – envahissent la Russie.
En Asie centrale et dans le Caucase la Chine a déjà investi pour 25 milliards de dollars. Au Kazakhstan elle finance une autoroute de 3000 km.

Les deux pays se souviennent cependant que leurs frontières englobent des régions disputées par la Chine à la Russie. De cette relation compliquée Poutine est parfaitement conscient, et cela dicte sa conduite en Ukraine.
Vers cette coopération tout les y conduit : Les intérêts économiques, un approvisionnement énergétique facile, rapide et extrêmement bon marché (gageons que Poutine ne doit pas être très fier quant au prix obtenu pour le mirobolant contrat gazier).

La suspicion envers l’ennemi commun les y prédispose, une stratégie court termiste y trouve son compte. Seuls les egos et la méfiance réciproques sont là pour freiner le mouvement.

Pour autant les référendums d’initiative populaire, les mouvements d’indépendance provoquent à Pékin de sérieuses crises d’urticaire. Accorder à quelques dangereux excités, qu’ils soient de Maïdan ou à l’opposé du spectre politique ne peut qu’interdire l’exemple de la contagion.
Tibétains et Ouïgours en savent quelque chose.

En Chine l’on n’aime que très modérément les référendums.
La Chine s’est abstenue lors des principaux votes à l’ONU. Cela explique ceci. Et l’on n’apprécie que très modérément les mouvements populaires, surtout inspirés par l’ouest.
Le dogme intangible – sauf s’il favorise la Chine – c’est l’intangibilité des frontières. Pour autant chaque défaite US est un gain pour Pékin.
Voilà les deux rives entre lesquelles Poutine peut naviguer.

Le chenal y est étroit. La politique chinoise est marquée au sceau de cette ambivalence.
C’est la chance de Poutine. Certes pour le moment la Chine est davantage tournée vers son flanc oriental et méridional, la mer de Chine.
Mais elle saura se révéler capable de gérer les deux zones d’intérêt de façon concomitante.
En invitant la Chine au débat Poutine prend un risque qu’il va essayer de monnayer auprès de cette dernière.
Pour la Chine tout ce qui retient les USA vers l’Europe, tout ce qui fige leur attention est de bonne politique et vide de sens et de force la nouvelle politique du Pivot.

Offrir à la Chine une plus grande facilité pour considérer la région comme une mare nostrum risque de faire de Poutine une victime collatérale. Il aura besoin de toute son intelligence pour monnayer cela auprès des dirigeants chinois qui sont à la fois de fins stratèges et de redoutables hommes d’affaires.

Poutine compte donc brandir face aux occidentaux la menace d’une alliance avec la Chine pour avoir les coudées franches en Europe de l’Est.

En somme une place à égalité avec les USA au condominium ou bien une place même moins prestigieuse dans une alliance stratégique avec la Chine. Mackinder avait d’ailleurs prédit la conquête d’une partie du territoire russe par la Chine. La Russie est donc prise en tenaille elle aussi. Car l’argument peut se retourner contre elle.

Plus la compréhension occidentale (ou la lâcheté c’est selon) sera forte vis-à-vis de Moscou plus le prix à payer par la Chine sera trop élevé même pour elle.
À cette seule condition Washington, pourra espérer se concilier Moscou.

Reste la possibilité que Poutine se rêve en troisième force entre Washington et Pékin. Scénario possible mais extrêmement improbable.

« Après tous ces états qu’Alexandre a soumis,
N’est-il pas temps, Seigneur, qu’il cherche des amis. » 57

Avec la Chine Poutine rentre dans une zone grise à tous les étages du raisonnement. La Chine, la Russie et le Kazakhstan sont membres de l’OCS (organisation de coopération de Shanghai). La Chine veut enrôler tous les pays y participant d’une façon ou d’une autre dans une attitude de rejet des USA.
Or avec le joyau du Kazakhstan, le Heartland se déplace vers ce dernier qui a tout sauf envie de susciter le même type de convoitises de la part de Moscou.

Même s’il est plus riche et surtout protégé par la Chine, Astana ne veut pas être Kiev. Pour autant Astana partage 5000 km de frontières avec la Russie. En 1990 sur les neuf Oblasts huit était non Kazakhs. Staline quel artiste !

Astana a donc tout pour tenter Moscou. D’immenses réserves pétrolières et de gaz sur la caspienne, un oléoduc vers la Chine. Il sera bientôt le premier producteur mondial d’uranium, le deuxième en plomb, en zinc et en chrome etc.
Les ukrainiens qui veulent se tourner vers l’ouest peuvent paradoxalement espérer leur salut de l’ombre chinoise portée sur le Kazakhstan. La bataille se jouera aussi dans le Heartland Kazakh.

Parce que plus faible que la Chine, et avec un commerce international relevant davantage de la structure des pays sous-développés, la Russie a moins à perdre dans la mondialisation.
De plus héritière d’un empire éclaté, elle a prouvé que sa capacité à endurer les souffrances est relativement plus forte que celle des principaux pays.
Dans l’optique d’une confrontation c’est là aussi un atout majeur.

Finalement la très grande force de la Russie c’est qu’aucun dossier brûlant ne peut être traité sans elle. Qu’il s’agisse de la Syrie ou de l’Iran ou de la Chine.
Sans même rêver d’utiliser l’article cinq de l’OTAN on ne peut à la fois demander à Poutine de nous aider en Iran et le sanctionner concomitamment.
Selon ce que l’on détermine comme étant l’enjeu principal, l’on prendra ou non des sanctions. Ayant posé cela – et c’est aussi pour cela que Poutine occupe une position très confortable – ce dilemme suppose que pour se ménager un allié en Iran l’on accepte le fait accompli en Crimée et en Ukraine. Soit !
Mais accepter cela, implique que l’on jette aux oubliettes de l’histoire le mémorandum de Budapest. Or cette hypothèse est précisément celle qui justifierait que les états au seuil nucléaire fassent tout pour l’atteindre voire le dépasser. Or – il ne semble pas jusqu’à plus ample informé – que cela soit le but recherché.
Kiev eut-il gardé son armement nucléaire Moscou ne l’aurait jamais menacé.

Résumons. Le 5/12/94 les USA, la Grande-Bretagne et la Russie soutenus par la France et la Chine garantissent l’Ukraine par le mémorandum de Budapest. Après la dislocation de l’URSS, l’Ukraine possédait sur son sol le troisième arsenal nucléaire au monde. En échange de son abandon les signataires au mémorandum garantissent son intégrité et s’engagent à protéger l’Ukraine contre toute menace ou toute utilisation de la force. Ils conviennent pareillement de saisir le conseil de sécurité dans cette conjoncture.

En l’occurrence Poutine – Christus Rex – leur rappelle « Christianos ad leones » « Qu’on livre les chrétiens aux lions » ! L’on voit mal en effet comment persuader l’Iran de renoncer à son armement nucléaire.
Résoudre cet oxymoron relève de l’impossible. « Cupitor impossibilium ».

Lors du vote au conseil de sécurité l’ambassadeur chinois Lin Jieyi s’est abstenu tout en insistant sur le respect de l’intégrité territoriale. Pour autant l’agence Chine Nouvelle prône « une stricte neutralité ». Et l’on connaît la position de la Chine dans son refus de tout néo- interventionnisme US dans la région.
Le lundi 3 mars un porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères a déclaré:            « Il y a des raisons pour lesquelles la situation en Ukraine est là où elle en est aujourd’hui. » «… Notre position est d’être objectifs, équilibrés, justes et pacifiques, d’adhérer aux principes ainsi qu’aux faits. » Comprenne qui voudra mais surtout comprenne qui pourra !

La position de Poutine est désormais très forte. Pour Richard Haas président du Council on Foreign Relations Poutine a trois options :
– Il se contente de la prise de Crimée comme compensation pour perte de l’Ukraine.
– Il s’en sert comme monnaie d’échange pour s’ingérer en Ukraine.
– Il s’en sert comme base d’expansion future.

Poutine a les moyens d’imposer un corridor reliant la Transnistrie à la Crimée en passant par Odessa. Ou un corridor Crimée Donetsk Marioupol. Les russes sont tout sauf des aventuriers.

Le dilemme de la sécurité comporte également un volet appelé le dilemme des alliances. Gilbert Rozman a ainsi fort brillamment expliqué lors d’une conférence au European Council on Foreign Relations quelles étaient les options diplomatiques de Poutine.
Devant lui deux types d’alliance :
-Soit il évolue dans un concept multipolaire et il essaye de bâtir une alliance avec le Japon, la Corée et l’Inde.
-Soit il se tourne en une alliance bipolaire avec la Chine.

Un axe Japon- Corée- Inde- Russie pourrait faire sens en théorie.
En pratique il s’avère irréaliste. Un axe Russie /Corée ne peut se concevoir qu’avec une Corée réunifiée. Poutine a fort aimablement annulé pour 10 milliards de dollars de dettes de la Corée du Nord et il intensifie sa coopération avec cette dernière.
Pour autant il ne pourra guère plus loin.

Comme nous l’avons écrit dans notre article dans ce même blog « Le cliquetis des armes en Corée », ni Pékin, ni Washington ni Séoul, ni Tokyo envers lequel Séoul n’a pas encore totalement oublié les charmes de la soldatesque nipponne en Corée et sa vision tellement romantique des femmes de confort, n’appellent de leurs vœux les deux Corées sur les fronts baptismaux de la réunification.

Quant au Japon, Moscou n’a pas les moyens financiers de ses ambitions. Comme nous l’avons écrit dans nos articles sur la nouvelle politique étrangère américaine et sur les ombres chinoises, les différents acteurs de la région ont déjà suffisamment de mal à préférer la sécurité du parapluie militaire US à l’ombre portée des dollars chinois.

On les voit mal se ranger sous la bannière de Moscou. Et Moscou sait donc jusqu’où ne pas aller trop loin dans ses commentaires, critiques ou actions contre la Chine.

Celle-ci entreprend tout actuellement pour essayer d’évacuer la présence US dans la région, ce n’est sûrement pas pour autoriser un nouvel axe.

En bonne logique la seule option qui reste donc offerte à Poutine est une alliance où il serait considéré comme junior Partner vis-à-vis de la Chine.
En bonne logique Moscou aurait donc tout intérêt lui aussi à se concilier Washington qui demeure à peu près le seul à pouvoir fédérer Tokyo, Séoul, New Delhi, et Hanoi face à Pékin. Le dire et l’admettre est compliqué aussi bien pour Moscou que pour Washington.

Comme nous l’avons vu dans notre précédent article avec les aides généreusement accordées aux mouvements d’extrême-droite en Europe, il n’a pas définitivement abandonné l’idée reprise par Medvedev d’une neutralisation de l’Europe ou de la « Maison Commune » de Gorbatchev.
Ce fantasme ressort périodiquement chez les russes.
Il est y ancré si profondément que le sinistre Beria était même prêt à lui sacrifier Berlin-Est.

Les rêves de Poutine

Le Maître du Kremlin se rêve, se voit, se vit comme l’ultime rempart contre l’islamisme fanatique. Bien entendu, il se complaît à associer les deux termes. Les occidentaux feraient bien de ne pas tomber dans ce piège. Car des deux mots, celui qui est préoccupant est le deuxième.

Ultime rempart de l’Occident, l’Ukraine représente à ses yeux son salaire. Jusque dans une certaine mesure cela mérite réflexion et compréhension. Poutine estime donc que si les Européens et les Américains venaient à le chatouiller dans ses marches, ils le perdraient comme allié dans cette lutte.

Pour autant une bonne politique étrangère consiste à sérier les menaces et les opportunités. À cette aune, et nous l’avons déjà écrit dans ces colonnes, à tout prendre la menace du terrorisme islamiste est de loin moins dangereuse que la menace chinoise.

La Chine est en effet le seul acteur -avec les Usa- qui disposera ou dispose de tous les attributs de la puissance, et ayant la volonté hégémonique et enfin une unité de commandement.

La menace islamiste possède certes le corpus idéologique de la volonté de puissance ; elle n’en maîtrise pour autant ni les moyens ni l’unité de commandement.
En outre son caractère acéphale ne peut que lui autoriser une menace de moyenne sinon basse intensité.
De surcroît ses guerres intestines et fratricides prennent presque toujours le pas sur la détestation de l’Occident. Elle est donc parfaitement émasculée.

On le voit les armes du Connétable sont parfois émoussées et à double tranchant. Poutine va se trouver confronté à la sanction des menaces. Nous les analyserons dans un prochain article.
Mais ces menaces dans la mesure où elles sont inefficientes fourbissent à proportion les moyens de pression dont Poutine se sert actuellement.

D’abord la Chine encore et toujours.

Le mirobolant contrat gazier négocié depuis des années sonne comme un avertissement à l’Ouest. En se tournant vers la Chine Poutine lance un triple signal.
– Il n’a pas de problème pour écouler son gaz.
– Il peut même assécher l’Europe
– Enfin il conforte la puissance chinoise.
Tertius Gaudens

Ensuite parce que la Russie a prouvé qu’elle savait résister aux sanctions et gérer la pénurie. L’amendement Jackson n’a pas été une si grande réussite qu’il faille l’exhumer des archives.

Pour autant Poutine n’a pas les coudées totalement franches.
Les y-t-il eu, la bannière russe claquerait depuis longtemps à Kiev.

Passons brièvement en revue quelques freins à son action.

D’abord l’effet de surprise ne joue plus. Poutine s’est également aperçu qu’à part les excités dans l’est de l’Ukraine il n’est pas sûr que la majorité des russophones veuille réellement leur attachement à la mère patrie. Une chose est d’intégrer 2 millions d’habitants dont 60 % de russophones en Crimée, une autre d’absorber 45 millions d’habitants dont les russes ne représentent que 18 %, et dont le taux de chômage surtout à l’Est est colossal.
En 2013 ces mêmes provinces ont coûté 2,5 milliards de dollars à Kiev pour les six premiers mois de l’année.
Pour 2013 les recettes du budget russe s’élevaient à 369 milliards de dollars, les dépenses à 380 soient un déficit de 11 milliards de dollars. En hypothèse basse l’affaire de Kiev augmenterait son déficit de 45 %.
Occuper sans coup férir 27 000 km² peut sembler une promenade, investir 603 628 km² nécessite d’autres moyens dont elle ne dispose pas.
Les industries minières de Donetsk sont fortement concurrentes de celles de sa région sœur en Russie.
Il est probable qu’en cas d’invasion de l’Ukraine, l’Ouest prendrait cette fois-ci des sanctions beaucoup plus conséquentes.

Dans sa conquête ukrainienne, Poutine peut aussi réfréner ses envies
– soit parce que la résistance des forces armées ukrainiennes sera plus forte que prévue.
– soit parce qu’il ne voudra pas avoir à devenir une armée d’occupation.
– soit tout simplement parce qu’il lui sera plus avantageux de se contenter d’un État fédéral croupion.

Il n’aurait pas alors à en assumer le fardeau, il se ménagerait les bonnes grâces de Madame Merkel. Il se verrait courtisé par la Chine et serait en mesure de jeter les bases d’un axe Moscou Séoul.

Parmi tous ces freins, d’aucuns avancent le fait que Poutine doit compter avec son opposition interne. Possible mais improbable !
En tout cas une chose est sûre, Vladimir Vladimorovitch Poutine a dû trembler de peur devant la déclaration de Gérard Arau Ambassadeur de France à l’ONU.
« Ce serait faire de la charte des Nations unies une farce, ce serait refaire de l’épée l’arbitre suprême des contentieux. »
L’on ne sache pas qu’il puisse en aller autrement. Gageons que le Connétable du Kremlin en rit encore sous cape.

Pour autant il est bien entendu évident que la force ne saurait autoriser la conquête des territoires, et nous y souscrivons pleinement. Mais le droit ne fait que refléter les superstructures de la société.
Nous vient à l’esprit une anecdote savoureuse. « Dans les années 1860 le Parlement de Berlin était assiégé par un général prussien qui intima l’ordre à son Président, baron de son état, de se rendre.
Le Baron plastronnant lui dit :
– Général je ne me rendrai que devant la force.
Et le général de lui répondre
– Herr Freiherr, la force et les canons sont justement là devant vous. »

Les 40 morts russes ou pro-russes à Odessa tendraient à prouver que la Russie ne veut pas ou ne peut pas se saisir militairement de Kiev. Cela étant la situation à la frontière ne pourra rester indéfiniment telle quelle.

En bon tacticien, Poutine devrait se contenter d’empocher ses gains déjà acquis et pousser à la décomposition de l’Ukraine par la fédéralisation.
Faute de quoi il encourrait le risque pointé par Churchill :
« Quand l’heure viendra de digérer ce sera pour les russes le moment des difficultés.          Saint Nicolas pourra peut-être alors ressusciter les pauvres enfants que l’Ours aura mis au saloir. »58

En outre l’armée russe compte 1 million d’hommes. Seuls 220 000 sont de vrais professionnels. La relève arrive bientôt et elle va donc manquer très vite de soldats aguerris.
Vassalisation très certainement, conquête provisoire peut-être, occupation non. L’affadissement – dans un premier temps – de l’Ukraine est donc le scénario le plus vraisemblable.
Il permet à toutes les parties en présence de ne pas perdre la face, voire de clamer victoire. Il permet à Poutine de ne pas aller trop loin, ayant déjà obtenu la Crimée et la dépendance partielle de l’Ukraine.

Certes l’accord d’association a été signé avec l’Union Européenne.
Ce n’est pas la chose la plus intelligente à porter au crédit de cette dernière.
Reste à savoir quand rentrera-t-il en application et ce que l’on y trouvera réellement ?
La situation actuelle permet aussi aux sanctions de demeurer inefficientes.
Enfin ce statu quo permet à Poutine de continuer à gouverner un état stable financièrement et ne développant pas son économie. 59

Moscou n’a peut-être pas obtenu tout ce qu’il désirait. Pour autant il reste le maître du pipeline de l’insécurité. Ce qui représente un atout majeur.
Poutine ne s’est point précipité pour reconnaitre le résultat du référendum, il a de facto reconnu le résultat des élections présidentielles pour ensuite quereller Porochenko.
Le Grand Style toujours !
Un bon accord est celui qui aboutit à l’égale insatisfaction des parties au conflit.
Enfin poutine envoie deux signaux très fort qui devraient faire réfléchir les Policy makers en Occident :
-Il renforce le projet de gazoduc TANAP.
-En ayant recouvré la Crimée et renforcé une souveraineté désormais incontestée et totale à Sébastopol, Poutine ouvre un dialogue stratégique avec la Turquie.
Jusqu’où le mènera-t-il et surtout dans quel but. Voilà matière à occuper tous les stratèges.

Ayant brillement joué jusqu’à présent, Poutine se trouve à la croisée des chemins. Nous nous permettons de lui conseiller de méditer ce que le Prince de Bénévent –diplomate hors pair – écrivit il y a 200 ans :
« Il pourra être cédé ce qui est d’un intérêt moindre pour obtenir ce qui est d’un intérêt supérieur » 60
Que Poutine se rassure le Ministre Français conseilla avec succès tous les régimes de son époque. Les scrupules et principes moraux n’étaient point sa spécialité .Pour autant les résultats furent au rendez-vous !

Leo Keller

Notes

38 Frédéric Encel
39 Joshua Yaffa in Foreign Affairs juillet 2012
40 Henry Kissinger in pour une nouvelle politique étrangère US
41 Matthieu chapitre XXV verset 13
42 Montaigne in Essais livre III chapitre VIII
43 Henry Kissinger in Washington Post 5/03/14
44 Cynthia Roberts in Foreign Affairs Mai 2014
45 Antoine Coppolani in Richard Nixon
46 John Foster Dulles in Time 1956
47 Carl von Clausewitz in de la Guerre l’âme et le courage
48 Machiavel in Le Prince
49 Khroutchev 1958
50 Edmond Rostand in Cyrano de Bergerac
51 Choc et effroi doctrine militaire mise au point par Harlan Ullmann et James Wade en 1996
52 voir notre article sur le sabre et le goupillon
53 Robert Jervis in Cooperation under Security Dilemma World Politics Janvier 1978
54 William Shakespeare in La Tempête
55 in the Guardian 19/06/14
56 André fontaine in Histoire de la Guerre Froide tome II
57 Racine in Alexandre Le Grand
58 Winston Churchill in lettre au Général de Gaulle 1944
59 Vladislav Inozemtsev Directeur du Center for post industrial studies Moscou
60 Talleyrand

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Comments

  1. jacqueline MEYER says:

    léo,
    Quel beau travail de recherches et d’analyses. A Quand la prochaine guerre mondiale ?
    Tout cela n’est pas réjouissant.
    Amitiés
    Jacqueline

  2. Je partage ce jugement bien que je ne partage pas toutes les idées: quelle érudition !
    La prochaine guerre mondiale est déjà entamée et le plus grand danger n’est pas la Chine qui n’a jamais eu de volonté hégémonique, mais l’intégrisme islamique qui déjà a gangréné l’Europe….

  3. L’Ukraine n’est pas la Pologne, c’est le coeur de la Russie que Poutine ne lâchera jamais.

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