Une élection d’avance !

Une élection d’avance !

Les élections législatives du 7 juin 2015 en Turquie envoient deux signaux que l’observateur pourrait considérer comme contradictoires mais qui en réalité se complètent et se corrigent mutuellement.

Les pertes de l’AKP sont conséquentes certes. Il compte désormais 258 députés sur 550 et perd donc sa majorité absolue. Il avait dans la précédente assemblée 327 députés. Mais 69 députés en moins ne représentent pas une déroute abyssale comparée à la situation du parti socialiste en France ou à celles d’autres partis en Europe.

Il lui manque donc 17 députés pour obtenir la majorité absolue, mais c’est d’avantage la défaite d’Erdogan que celle de l’AKP.
Pour autant, il faut relativiser la chose. Avoir été au pouvoir depuis 2002, soit 13 années aux commandes du char de l’Etat, entraîne bien souvent des défaites plus cinglantes.

À cette aune l’usure du pouvoir n’a pas – pour le moment – sapé son assise. Parmi les raisons qui ont entraîné sa défaite il y a d’abord les résultats économiques franchement mauvais de ces dernières années alors qu’ils avaient été brillants durant les deux premières mandatures Erdogan.
Une analyse plus serrée montre que cela reflétait d’ailleurs le parcours des autres pays des BRICS.
Ensuite une très forte corruption endémique et désormais consubstantielle à l’AKP. À cet égard le palais des mille et une nuits construit par Erdogan est profondément révélateur.

Erdogan a été élu en 2002 pour mettre fin à la stagnation économique antérieure et parce qu’il promettait les réformes nécessaires pour sortir le pays de son marasme.
Il représentait l’espoir des bidonvilles !
Il vient d’être battu car précisément les réformes promises n’ont pas été menées à terme. Il vient d’être défait car, visiblement, il n’a pas amélioré de façon spectaculaire le sort des bidonvilles.
Sa réalisation principale : leur avoir rendu leur fierté !
Erdogan relève essentiellement du modèle poutinien.

Le facteur « islam » n’était pas l’élément déterminant de sa première élection. Il n’a pas non plus été la raison principale de sa chute. Celle-ci – et c’est encourageant – relève des paramètres classiques à toute démocratie.
Encourageant car cela prouve l’ancrage de la Turquie comme « démocratie ». Il n’est pas inutile de rappeler que la Turquie a rempli la quasi-totalité des chapitres de l’adhésion à l’Union Européenne. Les blocages venaient principalement à propos de Chypre.

En somme les Turcs ont clairement et massivement rejeté la dérive présidentialiste et autoritaire voire dictatoriale d’Erdogan.
Ils ont rejeté la corruption et sanctionné l’absence de résultats économiques. Ils ont refusé on ne peut plus nettement une islamisation excessive de l’État turc.
Ils ont tout uniment dénié la main-mise complète de la religion sur bien des aspects de la société civile. Les libertés fondamentales ont clairement barré la route à la « Charia » à la mode turque. Et ce quand bien même le parti musulman détenait la quasi-totalité des pouvoirs .
Dont acte !

Pour autant ils ont tout aussi massivement accepté, intégré et désiré le facteur « Islam » comme façonnant l’identité turque. Ils ont voulu réconcilier Atatürk et l’Islam.
En somme ils ont voulu creuser le sillon d’une démocratie musulmane à l’instar de la démocratie chrétienne.

Pari risqué bien sûr !
Pari audacieux évidemment !
Pari insensé sûrement pas !
Mais pari dont ils ont montré qu’ils avaient la volonté et les moyens de le gagner.

L’Europe, les USA et l’OTAN auraient grandement tort de ne pas encourager les turcs dans cette voie. Bismarck disait « Il faut savoir agripper les pans du manteau de l’Histoire lorsque celui-ci nous fait la grâce de passer à portée de main »

C’est d’ailleurs ce que firent tant Shimon Peres que Benjamin Netanyahu en Février et Août 1996 en signant les premiers véritables accords militaires avec le plus islamiste des Premiers Ministres turcs : Necmettin Erbakan.
Même ou surtout en Turquie, l’idéologie et la religion savent fort heureusement se plier et s’effacer devant les exigences de dame Realpolitik.

Ces élections témoignent donc à la fois des soubassements islamisants de la Turquie mais elles attestent aussi que l’Islam est compatible avec la démocratie. La meilleure preuve en est la défaite d’Erdogan. En somme l’alliance des urnes et du goupillon !

Pour autant cela ne changera pas fondamentalement la politique étrangère de la Turquie. La politique du « zéro problème » , conséquence directe du refus de l’Europe qui n’a pas su et voulu intégrer la Turquie en son sein, demeure cependant l’option la plus réaliste.
Refus européen malgré les exhortations que les Américains et les Israéliens leur avaient prodiguées à l’époque.
Le motto anglais « If You can’t beat them then join them » reste toujours aussi sage.

Tout au plus assistera-t-on à une inflexion moins anti-occidentale où les dérives outrancières disparaîtront. Tout en développant ses liens avec les pays arabes la Turquie se rapprochera de son alliance historique avec l’OTAN.
Ce mouvement s’est d’ailleurs amorcé avec la signature d’accords avec les USA pour équiper la résistance syrienne et l’autorisation accordée pour une base américaine de drones en Turquie.
La Turquie continuera de se rapprocher de l’Arabie Saoudite parce qu’il y va de son intérêt et de son voisinage immédiat avec l’Iran. Elle reviendra aussi probablement, non pas à une lune de miel avec Israël mais à une relation plus sereine.

Un gouvernement minoritaire AKP semble difficile. Idéologiquement le parti AKP , musulman nationaliste, pourrait s’allier avec le MHP de tendance nationaliste qui représente 16 % des voix. Mais cela reste compliqué.
L’alliance avec le CHP, 25 % des voix, est très difficile car c’est un parti social-démocrate fort éloigné idéologiquement.
Reste la coalition avec l’HDP kurde. Ce serait la solution la plus bénéfique tant sur le plan intérieur et démocratique pour une réconciliation avec les Kurdes en Turquie que pour trouver une solution à Chypre et donc en Europe.
Pour autant, il sera alors difficile à Erdogan de saper l’influence des Kurdes en Syrie.

Erdogan pourra-t-il rester au pouvoir, tel un roi podagre en son palais , dont même les vassaux se détourneront.
Voudra-t-il endosser les habits du sage de la Nation ou tentera-t-il un coup de force ?
En Turquie l’armée n’a jamais aimé l’aventure sauf peut-être lorsque elle en était la muse !
Même émasculée, elle se veut toujours la vestale du temple !

Leo Keller
10 Juin 2015

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