Discours de Richard Prasquier récipiendaire du Prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne au collège des Bernardins

J’ai eu l’immense plaisir d’assister le 25 octobre 2015 à la cérémonie de remise du prix de l’amitié judéo-chrétienne au Docteur Richard Prasquier lors d’une cérémonie émouvante et superbe dans cet écrin étincelant d’intelligence et de délicatesse qu’est le Collège des Bernardins, porté sur les fronts baptismaux grâces à l’indomptable énergie du Cardinal Jean-Marie Aaron Lustiger.

Jean-Marie Aaron Lustiger dont Richard Prasquier fut beaucoup plus qu’un ami. Né le 7 juillet 1945 à Gdansk en Pologne Richard Prasquier, cardiologue renommé et à la réputation médicale bien connue, a été entre autre Président du CRIF de 2007 à 2013.
Mais son parcours révèle un homme atypique aux multiples facettes. Imprégné d’une vraie et profonde culture tant française que juive, Richard Pasquier a une connaissance quasi encyclopédique de l’histoire et de toutes les religions. La distinction qui l’honore aujourd’hui est donc amplement méritée.
Devant une salle comble étaient présents à la tribune pour lui rendre un vibrant hommage Monseigneur Jérôme Beau, Jacqueline Cuche, Stéphanie Dassa, le Rabbin Michael Azoulay, le Père Abbé Charles Galichet et Hubert Heilbronn fondateur du prix. Richard Pasquier dans un discours profondément touchant, troublant (au sens noble du terme) impressionnant et placé sous le rappelle émouvant de ses parents et de la mémoire du Cardinal Lustiger a expliqué le sens de son combat, de sa vie en remontant le fil du temps à travers une anecdote à propos de ses enfants.

Un homme perdure et vaut par son combat. Quel est-il ?
Un profond humanisme et dont le doute et la tolérance forment une parfaite péricope impeccable et se rejoignent en une parfaite anastomose (les médecins hellénistes apprécieront). Ainsi il a voulu – bien que grand-père gâteau avec l’aide de son épouse – apprendre à ses enfants et petits-enfants à ne pas imposer sa vérité aux autres !
Profondément ancré dans un judaïsme éclairé et viscéralement fier de son judaïsme, il a eu cette superbe formule : « Les poutrelles de ma maison intérieure, ce sont les rencontres ». Montaigne écrivit d’ailleurs : « Je ne me trouve pas où je me cherche et me trouve plus par rencontre que par inquisition de mon jugement ». In les essais
Avouons-le on aura connu pire filiation !

A travers un cours d’histoire brillant, il a tenu à dire – quand bien même les choses dicibles ne sont pas toujours faciles –  le dit qui doit être dit.
Irénisme très certainement ; naïveté assurément non !
Cet homme épris du respect de l’autre ne laisse pour autant aucune place à l’angélisme. Je ne vais pas ici, relater toutes les idées développées par Richard Prasquier ; je laisse au lecteur le plaisir de découvrir l’intégralité de son discours, en bas de page.

Je vous propose cependant un bref rappel de ce qui est le cœur du réacteur de son dispositif. Dans le brouhaha et la cacophonie des invectives tranchées et définitives qui tiennent lieu d’antiphonaire à bien des personnes, le récipiendaire nous propose autre chose de plus beau. « C’est ensemble que nous avons pu réfléchir sur la leçon universelle d’Auschwitz, qui n’est pas une mémoire pour les juifs mais une question pour l’humanité. »
À cet égard rappelons qu’il a été témoigner du génocide Rwandais sur place. Le doute il connaît : « Il ne faut pas chercher de réponses, mais poser ensemble les bonnes questions. »
De la même façon ainsi que l’a rappelé le Père Galichet l’amitié consiste aussi à exprimer ce qui exaspère, Richard Prasquier refusant toute espèce de syncrétisme mou, artificiel et donc dangereux clame haut et fort un attachement viscéral à Israël et ne se prive pas – à chaque fois que nécessaire – de dénoncer l’hypocrisie des nations et ce qu’elle cache parfois.

Pour autant homme d’ouverture et dont la formation médicale lui permet de sonder les cœurs et de comprendre l’âme humaine- au-delà des masques et des postures- Richard Prasquier fut capable ainsi que l’a rappelé le Père Galichet d’éprouver de la joie pour la conversion de son ami Lustiger : « Il s’agit de la liberté d’un homme dans son cheminement spirituel. »
Il faut aussi entendre Richard Prasquier parler avec gourmandise (et l’homme aime la bonne chère) des plats typiquement juifs que sa maman confectionnait spécialement pour le Cardinal lors de dîners pour le plaisir de l’amitié et des papilles gustatives de Lustiger. Il s’est donc dépensé corps et âme pour construire le Mémorial à la mémoire de son ami le Cardinal Lustiger à Abu Gosh. Peut-être aussi pour le symbole de paix ! « Le village musulman d’Abu Gosh est en Israël le symbole d’une coexistence pacifique et parfois fraternelle entre les diverses religions. Le merveilleux monastère, possession française, est un havre de paix où les oreilles les plus endurcies peuvent écouter souffler l’esprit, parfois scandé par le son du muezzin. »
Une des raisons qui fondent le combat de Richard Prasquier au sein des amitiés judéo-chrétiennes réside peut-être dans ses pensées qu’il a livrées ce soir-là : « Aucune religion n’a le triste monopole d’une dérive possible de certains de ses membres dans une culture de haine. » « Une action commune judéo-chrétienne fait sens car les injonctions dont nous sommes les plus fiers, celles qui fondent notre patrimoine éthique sont des injonctions universelles. »

Homme taraudé par la pensée, il n’en demeure pas moins un homme d’action- comme l’a rappelé avec émotion et humour Stéphanie Dassa- guidé par la fidélité à ses parents, à son ami le Cardinal Lustiger et soucieux de ses enfants.

Je ne rappellerai pas ici les autres interventions. Juste deux qui m’ont interpellé ou ému.
Le Rabbin Michael Azoulay a très brièvement rappelé le souvenir du Grand Rabbin Rubinstein dont la culture, l’intelligence, la bonté et peut-être surtout la tolérance on tant marqué Richard Prasquier. Au point que ce dernier a pu dire : « si un Pape a joué un rôle dans mon lien avec la Chrétienté, un Grand Rabbin m’a initié au judaïsme : l’honneur est sauf. » Le Rabbin Michael Azoulay a rappelé l’importance dans le judaïsme « du respect dû à Dieu et de celui qu’on doit témoigner aux hommes. » Citant Rubinstein à propos du Talmud : « Qui est respecté ? Celui qui respecte les créatures. » « De tous ceux qui m’ont enseigné j’ai appris. »
Et Michael Azoulay d’approfondir ce qui finalement caractérise à merveille Richard Prasquier : « Celui qui respecte chaque créature, chaque frère ou sœur en humanité parce qu’il a l’humilité et la modestie de penser que celui-ci peut lui apprendre ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. »
Michael Azoulay, Rabbin de la Synagogue de Neuilly a alors dépeint l’immense curiosité intellectuelle et humaine, de Prasquier qui est une de ses ouailles. La richesse de cette curiosité permet précisément à Richard Prasquier de savoir ce que l’autre pense pour mieux savoir ce que nous pensons.

Le Père Abbé Charles Galichet qui avait fait spécialement le déplacement du monastère d’Abu Gosh a tracé avec une émotion que seul son humour caustique pouvait contenir, l’action de Richard Prasquier au Mémorial du Cardinal Lustiger. Sans son action, le Mémorial n’aurait pu voir le jour. Il a rappelé ses qualités de négociateur infatigable voire têtu, sa faculté de faire travailler ensemble les gens sans rien imposer, son courage, le caractère particulier d’une amitié franche qui ne masque pas les désaccords. « Les conflits font partie de la relation humaine mais un conflit peut être géré par le respect. »

C’est peut-être ce message de générosité qui épouse fidèlement la pensée du récipiendaire. L’amitié qui le liait au cardinal préfigure peut-être ce que peut-être la paix dans la région.

Richard Prasquier a su également accepter la possibilité d’exaspérer l’autre ou d’être exaspéré par l’autre mais toujours dans le respect. Il a également su faire montre de courage lors de sa rencontre avec Mahmoud Abbas sans le diaboliser.
À toutes et à tous je vous souhaite le même plaisir à la lecture du discours de Richard Pasquier que j’en ai eu moi-même entendre les superbes paroles prononcées par tous les orateurs.

Léo Keller
Neuilly le 24/10/2015

Texte de l’allocution prononcée par Richard Prasquier lors de la remise de prix de l’amitié judéo-chrétienne au Collège des Bernardins le 15 Octobre 2015

Mesdames et Messieurs, chers amis,

Je suis étreint par l’émotion de recevoir ce prix, à la suite  de personnalités si admirables que j’ai l’impression  d’être un intrus. La confiance du jury de l’Amitié judéo-chrétienne de France me servira de viatique. Je salue sa présidente, Mme Jacqueline Cuche, son directeur Bruno Charmet, son Secrétaire Général Henri Planet et le Professeur Yves Chevalier directeur de Sens, une revue magnifique, ainsi que tous ses membres de son Comité Directeur. Je salue  Hubert Heilbronn, mon compagnon au Crif qui a eu la merveilleuse idée de ce prix annuel et qui m’a si amicalement présenté. Je salue les orateurs et oratrice, Stéphanie sans qui je n’aurais rien fait de ce pourquoi vous m’honorez, le père Charles d’Abu Gosh, Michaël, mon rabbin, Patrick à l’extrémité du monde comme d’habitude, qui regroupent les figures complémentaires du Crif, de la mémoire, d’Israël et du judaïsme et qui savent que le dialogue judéo-chrétien est pour moi le lieu où ces figures s’entrecroisent. Je salue Mgr Beau et toute l’équipe des Bernardins, cet endroit magnifique que je me suis un peu approprié à force d’y venir et où la mémoire du cardinal Lustiger dialogue avec celle de Bernard de Clairvaux, l’homme qui a protégé les Juifs pendant la deuxième Croisade. Je salue pour son engagement sans faille  à nos côtés Mgr Jordy représentant l’église de France. En fait, j’ai tellement d’amis dans cette salle que je voudrais saluer chacun d’entre eux. Certains sont venus de loin de France, d’Espagne, de Rome ou d’Israël…… 

Et je salue ma famille. Il y a près de 30 ans, mon père, en smoking, est mort d’émotion devant moi à la soirée de Bar Mitsvah de notre fils aîné; il y a quelques mois ma mère l’a rejoint. Ils  avaient lutté pour une survie improbable et ont eu un fils unique. C’est à eux, aux parents de mon épouse et à nos enfants et treize petits-enfants que je dédie ce Prix.

 

 

C’était, je crois, en février 1978. Mon fils de cinq ans à la main, je visitais le Mont Sion à Jérusalem. Dans la salle du Cénacle, à l’étage, un groupe de pélerins péruviens chantaient et dansaient, spectaculaires dans leurs habits colorés. Au-rez-de-chaussée, c’était le tombeau de David où des fidèles assis chantaient des Psaumes.

 -Qu’est-ce que c’est, tout ça, Papa? me dit mon fils en sortant.  Je lui réponds:- Là-haut c’étaient des chrétiens et en bas c’étaient des Juifs. – Qu’est-ce que c’est la différence? -Euh, les chrétiens pensent que Jésus est le fils de Dieu et les Juifs ne le pensent pas. Nous sommes Juifs.

 -Qui est-ce qui a raison, Papa?  – Eh bien, les chrétiens pensent qu’ils ont raison, et les Juifs pensent que ce sont eux qui ont raison. On ne peut pas savoir…….

Alors que je mettais  la main au tourniquet pour sortir de l’enclos, j’entends soudain une voix majestueuse qui me dit « Vous avez tort, et on saura bientôt ».

Je regarde et autour de nous, je ne vois personne. Un intense sentiment d’exaltation…..  Il fut bref car me vint à la pensée le syndrome de Jérusalem, qui entrainait alors aux urgences psychiatriques de la ville des cohortes de Jésus, Jean le Baptiste ou autres Roi David. Et puis j’entendis de nouveau la phrase : -« Oui, vous avez tort, Monsieur, nous saurons bientôt. » Cette fois, je vis qui avait parlé: caftan et chapeau noir, longues papillotes bouclées, c’était un jeune ultra-orthodoxe, qui faisait pour moi partie du paysage de Jérusalem et dont je n’aurais jamais imaginé, c’était en 1978 et ce serait différent aujourd’hui, qu’il pût s’exprimer dans un français parfait.

 

Et c’est ainsi que je ne suis pas devenu prophète……..

 

Pourquoi cette anecdote, que mon fils, que j’ai interrogé récemment, a évidemment oubliée? 

D’abord parce que cette fraction de seconde où j’ai cru accéder directement  à la Parole, avec un grand P, fut un événement unique, un hapax comme on dit de ces mots qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Je n’ai pas la fibre mystique; je n’ai pas vécu l’un de ces éclairs intérieurs ou cette mélodie interne dont l’intensité ou l’évidence poussent l’individu à reconfigurer son parcours de vie, je n’ai jamais ressenti autour de moi cette mystérieuse présence divine que la tradition rabbinique appelle la Shekhina, que nul texte n’a jamais définie, car les Juifs ne sont pas un peuple de théologiens, qui est censée nous accompagner dans nos actions méritoires. 

J’ai parfois la nostalgie de cet instant vécu à Jérusalem, sur le Mont Sion en plus, qui n’était dû qu’à une très grossière erreur d’interprétation, mais   je ne veux pas me leurrer. Je suis moi-même, jusqu’à nouvel ordre, le décrypteur de sens dans mon existence. J’ai essayé d’éviter, avec soin et révérence, toute tentation de manipuler ou invoquer la transcendance à mon profit ou à celui de mes proches. Mais j’ai aussi essayé, dans les vicissitudes et les hasards de mon histoire personnelle, de me construire un espace intérieur où rassembler les événements et les savoirs pour les relier  et pour agir en fonction de ce sens que j’avais construit.
Peut-être y a-t-il, je l’espère au fond de moi, dans cette construction, dans cette sélection, quelque chose d’un ordre qui me dépasse. En tout cas, quelle qu’en puisse être son intime origine,  cette collecte m’a énormément enrichi. J’espère qu’autour de moi, elle a aussi apporté quelque peu. Je pense ici avant tout à mon épouse avec laquelle nous partageons tant de passé et j’espère un peu d’avenir, mon épouse qui a mis sa vie en sens  avec un jardin intérieur, et aussi extérieur d’ailleurs, apparemment bien différent du mien, mon épouse  pour laquelle mon amour se teinte d’admiration et qui est le pivot indiscuté de notre famille, laquelle a dû s’adapter aux bizarres occupations et préoccupations d’un père parfois distrait ou absent. 

 

Je pense à ceux que j’ai croisés ou avec qui j’ai plus longuement cheminé, et qui, d’origines extrêmement diverses, ont participé à mon aventure personnelle et lui ont apporté leur humanité, leur passé et leurs espérances.
Les poutrelles de ma maison intérieure, ce sont les rencontres.  Rares sont dans la vie d’un homme les occasions comme celle-ci où il a le droit, peut-être le devoir, de se scruter en public et d’analyser ses ressorts personnels. C’est dans les échanges qu’ils se sont construits.

Ma première rencontre avec un prêtre eut lieu à l’Eglise Saint Etienne du Mont, il y a près de quarante ans. Des amis, qui sont là aujourd’hui,  m’avaient demandé d’être parrain de leur fille. Le prêtre me fit lire les phrases traditionnelles du baptême et je lui signalais celles que je ne pourrais pas prononcer. « Ce n’est pas grave me dit-il, il y a la marraine »….J’ai plus tard amené la petite fille à sa confirmation qui fut donnée par  un évêque dont l’histoire avait éveillé ma curiosité et à qui je n’ai évidemment pas adressé la parole ce jour-là. C’était Mgr Lustiger. L’introduction au christianisme aurait pu être pire…….

 

 

Aujourd’hui, qu’aurais-je répondu à l’un de mes petits-enfants, s’il me demandait: « Qui a raison, Papi? » Probablement la même chose: « on ne sait pas ». J’aurais ainsi voulu  lui apprendre à  ne pas imposer sa vérité aux autres  mais je pense que je l’aurais déçu à ne pas lui apporter une réponse univoque. Un petit garçon aime à porter le maillot de son équipe, et la petite fille la robe de sa princesse, les plus forts, ou la plus belle et donc dans le bon camp. Entre le « nous » qui enserre et l’indifférenciation qui dissout il faut l’ingrat  apprentissage du dialogue et de ses contraintes, de la prise en compte de l’autre.

 

Puis-je moi-même aller plus loin que cette  réponse passe-partout à une interrogation principielle, comme savent les poser les enfants de cinq ans? Je n’ai aucune qualification, et j’ai toujours dit  que la Crec, la commission du Crif chargée des relations avec les chrétiens, que j’ai créée et  dont mon ami Gérard Israël était le Président n’avait pas de prétention théologique. 

 

Mais il y a l’histoire, ce bien à disposition qui peut nous aider. Fils de Dieu, le Messie? Mireille Hadas Lebel  a rappelé que cette figure  polyforme de la tradition juive, grand prêtre, roi oint, sauveur dans les combats du jour ou dans ceux des temps futurs, instance particulièrement prégnante depuis l’époque des Macchabées, pouvait aussi être représentée par une  image  para-divine telle le fils d’Homme du prophète Daniel.
Et puis  Dieu est aussi présent dans l’Histoire.

Le spécialiste israélien de Jésus, le Professeur David Flusser, juif orthodoxe, a insisté sur la fréquence dans le judaïsme des hypostases, qualificatifs ou attributs de Dieu, qu’on réfère trop exclusivement à la tradition néo-platonicienne. Gloire, sagesse, force, on les retrouve dans les sephirot de la Kabbale, et peut-être dans le Saint Esprit. Elles évitent, mais incomplètement,  les anthropomorphismes de l’incarnation. Les frontières étaient donc  plus floues qu’elles n’apparaissent aujourd’hui, et il n’y a pas à s’étonner que le judéo-christianisme et l’église de Jacques  aient pu évoluer plutôt paisiblement quelque temps à l’intérieur du judaïsme traditionnel.

Bien des Juifs ont suivi des Messies, notamment dans les temps troublés de l’époque de Jésus. Bar Kochba, chef de la révolte de 132 fut reconnu Messie par le plus grand sage de l’époque, rabbi Akiba. Et le dernier rabbin de Loubavitch, mort en 1994 est considéré comme une figure messianique par beaucoup de ses disciples. Or les décisionnaires ont veillé à ce que cette opinion ne génère pas de rupture à l’intérieur du judaïsme. Les comparaisons historiques ne disent rien de la divinité du Christ, et ce n’est évidemment pas leur objectif, mais elles permettent de placer cette pierre d’achoppement entre les représentations juive et chrétienne  dans une contextualisation plus large qui aide à désamorcer  son potentiel conflictuel sans dériver vers le syncrétisme. 

 

Comment suis-je venu au dialogue judéo-chrétien ?

 

 Peut-être devrais-je commencer à me demander comment je suis venu au judaïsme?  Car cela n’avait rien d’évident pour un enfant né en Pologne en 1945. 

 

La religion, la Shoah, Israël?

 

J’ai toujours su que j’étais juif, mais ce fut bizarrement à cause de la langue, et, en plus, pas de la bonne. Pour le yiddish, j’ai une affection profonde, pour son humour, ses intonations et sa sagesse de vie. C’est la langue principale des victimes de la Shoah, la langue des victimes  depuis les massacres des cosaques de Khmielnicki en 1648 jusqu’au pogrome de Kielce en 1946,  la langue de ceux qui ont accosté à Ellis Island ou à Jaffa. Le yiddish était la langue  maternelle de mes grands-parents, mais ce n’était plus celle de mes parents, et leur maitrise du polonais les a aidés à se fondre dans la population pendant la guerre.

Enfant,  je pensais qu’était Juif toute personne qui parlait polonais, la langue de mes parents et de leurs amis, tous venus en France après la Libération… De leurs conversations, je sus  qu’il y avait eu des Juifs qui se cachaient du côté « aryen »  et des Allemands qui essayaient de les tuer. On ne me disait pas pourquoi, et mon école n’en parlait pas. Ce ne devait donc pas être très important, et pourtant…….

Quant à l’antisémitisme polonais auquel mes parents avaient été confrontés, je ne l’ai compris que plus tard. J’ai appris comme la part de l’Eglise y était grande, associée après-guerre, dans un attelage improbable, à celle d’un parti communiste qui caressait les haines anciennes en les qualifiant d’antisionistes. Retourné en Pologne, j’y ai eu de gros accès de colère. Puis j’ai vu  les évolutions  positives. Les représentations collectives changent lentement  et une anthropologue vient de montrer que beaucoup continuent, dans la Pologne d’aujourd’hui de croire dans le meurtre rituel. Mais des progrès considérables sont là; malheureusement les Juifs n’y sont presque plus.

 

De fait,  j’avais toujours gardé un sentiment spécial pour le pays du footballeur Kopa, de Chopin, de Sienkiewicz, du général Dombrowski et de Solidarnosc. Et puis, il y eut cette élection d’un Pape polonais: mon père était inquiet, j’étais confiant. C’est moi qui ai eu raison. 

L’admiration pour Jean Paul II fut, je crois, la cause première de mon engagement dans le dialogue judéo-chrétien, bien avant que je ne le rencontre,  le 11 juin 1999 à son 7e voyage apostolique en Pologne. Il  était alors venu  à l’Umschlagplatz, au ghetto de Varsovie, là où 300 000 Juifs avaient attendu avant d’être conduits dans le train pour Treblinka où ils seraient immédiatement gazés. Le contraste était saisissant alors entre son extrême fragilité physique et la mission surhumaine qu’il s’était assignée. Comment imaginer que l’an prochain ce grand malade irait à Jérusalem?  Il pria pour les victimes de la Shoah, ses frères aînés dans la foi, dans le Mémorial recouvert des 400 prénoms les plus fréquents des Juifs polonais. Près de moi, ma mère qui avait connu ces lieux dans les temps tragiques, était dans un rêve. Dans le public, un prêtre calotte noire sur la tête, manifestement non répertoriée dans les règlements ecclésiastiques; c’était Romuald Weksler-Waszkinel, le prêtre juif, aujourd’hui à Jérusalem, dont l’histoire déchirante résume à elle seule les drames des Juifs polonais.

 

Que ce serait-il passé si le polonais n’avait pas été ma langue maternelle? La distance entre le yiddish et l’Eglise catholique était immense: le clivage linguistique était d’ailleurs assumé par les Bundistes,  les  juifs orthodoxes et même par beaucoup de socialistes: aucun de ces groupes, pour des raisons différentes,  n’était attiré par l’Eglise. Leurs fils  ont peut-être été moins émus que moi en apprenant que le cardinal Wojtyla était devenu Pape.

 

La Shoah, ce crime pour lequel il n’y avait dans ma jeunesse pas de nom, pas de mention dans les livres d’histoire, m’a toujours habité par ses  vides. La Pologne, en dehors de sa langue, dans ma jeunesse, ce n’était nulle part, comme Jarry l’avait écrit, passé oblitéré, mémoire instrumentalisée, géographie détruite, avenir fermé, échanges impossibles et donc une histoire inutile. Mais après avoir été nommé Président du Comité français pour Yad Vashem, j’ai dû me former. Dans le séminaire que nous avions organisé à Jérusalem, il n’y avait pas que des Juifs: j’ai fait connaissance avec Patrick Desbois, Danielle Guerrier et d’autres: c’est donc avec des chrétiens que je me suis pour la première fois confronté à la Shoah. Ce fut une chance immense que d’avoir ainsi évité l’entre-soi.  C’est ensemble que nous avons pu réfléchir sur la leçon universelle d’Auschwitz, qui n’est pas une mémoire pour les Juifs mais une question pour l’humanité: qu’aurais-tu fait personnellement? Si je n’avais eu en ces chrétiens une confiance totale, j’aurais redouté que cette universalisation ne fût une tentative pour déjudaïser la Shoah: les communistes polonais nous en avaient donné l’exemple et le pénible conflit du Carmel d’Auschwitz n’était pas encore totalement résolu.  Ensemble, beyahad en hébreu, in unum en latin, c’est le nom de l’organisation que le cardinal Lustiger a créée et que Patrick Desbois a développée  avec une palette de qualités rarement regroupée chez un seul homme. Je suis son vice-président peu actif et très admiratif.

Même si personne ne peut dire ce qu’il aurait fait dans la tourmente, Patrick, à n’en pas douter,  est de la trempe de ces hommes et femmes de religion si nombreux dans le sauvetage des Juifs de France. Ils étaient catholiques, protestants – et qui peut oublier l’engagement massif de ces derniers, dont le Chambon, village de Justes n’est que l’exemple le plus célèbre – ou même orthodoxes.  Des  particuliers, des pasteurs, des prêtres, des couvents, des diocèses, des organisations: l’Amitié chrétienne, la Cimade, Notre Dame de Sion et un seul nom, car j’en ai trop en tête, celui du capucin Marie Benoit, qui a sauvé plusieurs milliers de Juifs à Marseille, à Nice et à Rome….

 

 Parmi les chrétiens que j’ai rencontrés autour d’Auschwitz et de son Conseil International, il y a avait Stefan Wilkanowicz, un intellectuel polonais de Cracovie, ami du Pape, grâce auquel  j’ai acquis et transféré au Musée d’Auschwitz le terrain de la première chambre à gaz de Birkenau, la petite maison rouge, où en parallèle avec une autre maisonnette, la maison blanche, pendant 13 mois jusqu’en mars 1943 les Juifs avaient été exterminés. 

C’est  ce lieu de mémoire que nous avons inauguré en avril 2005, en présence du cardinal Lustiger, là où sa mère avait probablement été gazée: le silence impressionnant de  sa méditation valait toutes les paroles. Puis à quelques kilomètres de là nous avons rendu un hommage à Jean Paul II qui venait de mourir. Car Wadowice, la ville de la famille Wojtyla, comme Bendzin, la ville de la famille Lustiger, sont tout proches d’Auschwitz. 

Pour moi, cette proximité fait signe.

Mais c’est peut-être un autre signe que deux de nos enfants, Béatrice et Raphaël, aient rencontré leurs conjoints lors de voyages à Auschwitz. Ils nous ont donné trois petits-enfants qui vivront dans un monde très différent du nôtre. Comment sera-t-il au point de vue spirituel? Quelle signification donnera-t-il à la Shoah et de façon générale quelle place la science laissera-t-elle à la responsabilité humaine? Une notion de repentance, je pense évidemment à la magnifique déclaration des Evêques dite de Drancy en 1997, et j’en profite pour saluer le père Dujardin, aurait-elle un sens dans un monde  qui aurait évacué le mystère et n’aurait plus besoin d’histoire? 

 

Je n’ai pas été élevé dans le respect des pratiques religieuses. C’est moi qui ai demandé à me faire circoncire pour effectuer ma Bar Mitsvah: mon père en avait peur, car cela avait failli lui coûter la vie à Varsovie, lorsqu’il fut arrêté par la police allemande. Les parents avaient perdu trop de monde, ils avaient dû survivre en milieu hostile .Et puis, où Dieu s’était-il caché pendant ces années d’horreurs? Lorsque ma grand-mère épousa à Paris un Rabbin ultra-orthodoxe, il fut donc prié de ne pas m’instruire. Il a respecté cette demande et mes ignorances sont grandes, mais j’ai pu admirer sa pratique rigoureuse, sa bienveillance, son intelligence de la vie, ses talents d’arbitre et son éloquence exceptionnelle. Si un Pape a joué un rôle dans mon lien avec la chrétienté, un grand Rabbin m’a initié au judaïsme: l’honneur est sauf. 

 

 Mon père ne pratiquait pas les 613 Mitzvot -les commandements religieux- réglementaires, mais il suivait sans la connaitre la 614e énoncée par l’Américain Emile Fackenheim: Tu ne donneras pas de victoire posthume à Hitler. Autrement dit, tu n’affaibliras pas ce qui reste du peuple juif. 

C’est pourquoi, il n’aurait jamais accepté que je me marie au dehors. Et il n’aurait pas  accepté une conversion. Ces questions ne se sont d’ailleurs pas posées.

Beaucoup de survivants se sont pensés comme un « reste » du peuple juif. De là, leurs réticences à amorcer un dialogue avec les chrétiens: il fallait avant tout se préserver. 

Pour les Juifs religieux, il faut tenir compte en plus d’une l’asymétrie fondamentale : les Juifs étaient satisfaits que les chrétiens  reconnaissent que Jésus avait vécu dans un milieu juif et que les apôtres étaient tous Juifs – et pas seulement  Judas.

Ils étaient heureux que les chrétiens mettent une sourdine à leur antijudaïsme  bimillénaire. Mais en quoi cela impactait-il leur propre praxis? En rien. Ce qui explique le refus poli du Rabbin Soloveitchik de New York, maitre de l’orthodoxie moderne, d’être invité en observateur à Vatican II.

Entamer le dialogue  avec  l’orthodoxie américaine,  avec l’aide du rabbin Israël Singer, comme l’a fait le cardinal Lustiger, suivi par le cardinal Vingt Trois, était une initiative originale mais indispensable. J’ai assisté au premier de ces  voyages et j’ai vu, effaré, l’entrée des évêques et cardinaux en grande tenue dans le brouhaha de l’immense salle d’étude de la Yeshiva University, où, assis les uns en face des autres, séparés de leurs voisins par des piles énormes de livres, les étudiants présentaient à leur compagnon, comme cela se fait depuis que le Talmud existe, leur analyse d’une péricope commune et recevaient en retour ses commentaires critiques.

Il ne s’agit évidemment pas de rechercher dans ce dialogue-là des propositions syncrétiques qui  n’auraient aucune chance d’être suivies, et la structure polycentrique du judaïsme rend difficile le processus même de modification chez les gardiens de l’orthodoxie. Mais les lignes ont bougé, la curiosité respectueuse, là où il y avait des deux côtés une indifférence méprisante,  est le ferment le plus efficace de transformation des mentalités. Il ne faut pas chercher de réponses, mais poser ensemble les bonnes questions.

 

Et peut-être aussi accepter que  ce qui parait immuable a une histoire, et que cette histoire, quelque rôle qu’on donne à la transcendance,  a été conduite par des hommes en réponse à des situations humaines, à des dangers, à des passions et à des stratégies historiques. Le dialogue judéo-chrétien est un contre-exemple fort à un littéralisme  qui prétend revenir à l’instant zéro de la révélation et  le transporter à nous dans le temps et l’espace, justement parce que ce dialogue nous permet de replacer dans leur contexte les linéaments de nos représentations actuelles. Il existe un littéralisme quiétiste et inoffensif, mais on voit avec horreur aujourd’hui ce qui peut survenir lorsque le littéralisme, enfermant Dieu dans l’idée qu’il s’en fait, veut l’imposer coûte que coûte au reste du monde.  

 Le monde change, les conduites s’adaptent, les continents dérivent.  Nous ne nous baignons jamais dans la même eau, a écrit Héraclite. Mais  c’est en nous une tendance forte  que de chercher la stabilité qui permet de présenter les comportements « sub specie aeternatis »: «Je hais le mouvement qui déplace les lignes» a écrit Baudelaire. 

 

S’il est  un domaine où l’histoire pousse les Juifs à la méfiance, c’est celui des conversions. La mémoire collective a gardé le souvenir de Nicolas Donin dans le brûlement du Talmud à Paris, de Pablo Cristani dans la disputation de Barcelone, et Poliakov a rappelé l’histoire stupéfiante du brillant évêque de Burgos,  Pablo de Santa Maria, alias Salomon Halévy, rabbin de la même ville, devenu le fer de lance de la destruction des juiveries de Castille.

C’est à cette histoire lourde que  pensait  le grand rabbin Israël Lau, survivant de la Shoah, quand il avait outrageusement accusé le cardinal Lustiger de contribuer à la destruction spirituelle du judaïsme et de compléter le travail des nazis. Car  si le souvenir des convertis est lourd c’est parce qu’ils ont souvent été des  convertisseurs acharnés. Ce ne fut évidemment jamais le cas de Jean Marie Lustiger et cette constatation a rendu caducs les anathèmes. Une fois ces préventions levées, il s’agit de la liberté d’un homme dans son cheminement spirituel.

J’ai vu à New York  le cardinal accorder au Rabbin Lau l’accolade de la réconciliation. L’animosité disparue, il restait chez ce dernier un plus légitime regret: «Quel rabbin extraordinaire il aurait été! » m’a-t-il-dit en déclinant mon invitation pour l’inauguration du Mémorial en l’honneur du cardinal Lustiger.

 

Le village musulman d’Abu Gosh est en Israël  le symbole d’une coexistence pacifique et parfois fraternelle entre les diverses religions. Le merveilleux monastère, possession française, est un havre de paix de paix  où les oreilles les plus endurcies peuvent écouter souffler l’esprit, parfois scandé par le son du muezzin. Son inauguration fut pour ceux qui y ont assisté un souvenir intense.  Non seulement le cardinal Lustiger aimait cet endroit, mais il avait dans le passé eu des liens forts avec la communauté d’origine des moines, celle du Bec Hellouin. Cela aussi faisait sens.  Je suis infiniment reconnaissant à tous ceux et celles qui ont contribué à ce que ce projet aboutisse…..

 

Dans ma construction identitaire personnelle, Israël joue un rôle majeur. Tout y conduit logiquement: la tradition religieuse du judaïsme, la saignée humaine irrémédiable de la Shoah, l’indifférence des Etats, quand la Conférence Internationale d’Evian avait en 1938 enfermé les juifs dans le piège européen, l’antisémitisme dont la Pologne fut un tragique exemple. Israël est pour moi  source d’admiration pour ses réalisations  en matière intellectuelle, scientifique artistique dans le maintien d’une stricte exigence démocratique. Je ne cherche pas ici à convaincre, mais à expliquer,  je me dois de préciser d’où je parle.

C’est en mai 1967 que j’ai pris conscience de la force de ce lien, alors que les observateurs de l’ONU pliaient bagage sur les injonctions de Nasser, que le détroit de Tiran était bloqué, que les cris de mort résonnaient, que les chancelleries préparaient leurs  futurs regrets nécrologiques et qu’Abba Eban fustigeait à l’ONU avec une éloquence désespérée l’inaction des Etats vingt cinq ans après Auschwitz. 

Le célèbre paragraphe 4 de Nostra Aetate n’employait pas le mot Israël pour ne pas gêner les chrétiens d’Orient. Un an avant la déclaration, en janvier 1964, Paul VI avait pendant quelques heures visité Meggido en Israël, rencontré son président, et s’était abstenu de prononcer le nom qui fâchait. Mais ce fut un début. Il a fallu la Déclaration des évêques de France de 1973 pour relever ce défi. Honneur au père Bernard Dupuy et aux évêques qui ont eu le courage de publier ce texte précurseur. La suite est histoire, avec la reconnaissance de l’Etat d’Israël par le Vatican, et la visite de Jean Paul II et celles de ses successeurs. De même, la communion d’Eglises protestantes d’Europe, ancienne conférence de Leuenberg, a proclamé il y a quelques années son soutien à l’existence d’un Etat d’Israël.

Nous avions organisé avec le Crif en Israël même un colloque sur le dialogue judéo-chrétien où le thème de la terre a pu être traité sans tabous. Je reviendrai plus tard sur les atteintes à l’image d’Israël, et leurs conséquences mais je voudrais ici exprimer ma honte des actes antichrétiens – ou antimusulmans- provenant de certaines franges très minoritaires du nationalisme religieux israélien. Les vandalisations d’églises, les slogans sur le « prix à payer », les attaques physiques dont certaines  furent horribles, confirment qu’aucune religion n’a le triste monopole d’une dérive possible de certains de ses membres dans une culture de haine.

Je pense à mon ami et prédécesseur pour ce prix de l’AJCF: Emile Shoufani, le curé arabe de Nazareth. Il connut les drames et les haines. Que sa vie, dévouée à l’éducation, à la mémoire et au dialogue, sans fadeur et sans acrimonie, soit un exemple pour nous.

 

Quel est au fond notre travail commun?

 

 Réparer le monde, explorer nos racines, lutter contre la haine

 

 Le grand Rabbin de France, à propos des migrants, a rappelé le Tikoun Olam, la réparation du monde, c’est-à-dire le devoir d’humanité: oui, nous devons être au premier rang de l’accueil, quelles que soient par ailleurs des inquiétudes justifiées. Notre société court, dit-il, le risque d’implosion. Je dirais qu’elle court aussi le risque de tribalisation, d’un entre-soi qui nous fermerait à qui ne fait pas partie de notre groupe. Une action commune judéo-chrétienne fait sens, car les injonctions dont nous sommes le plus fiers, celle qui fondent notre patrimoine éthique, sont des injonctions  universelles. 

 

Il nous faut explorer nos racines, par exemple nous instruire sur les premiers siècles du christianisme, quand la structuration en camps opposés par des -ismes, par des calendriers différents (le moyen le plus efficace pour perpétuer les conflits)  n’avait pas encore durci les oppositions entre juifs et chrétiens. Le père Marc Rastoin commentant la traduction par sa mère du livre de Daniel Boyarin, écrit ces belles phrases: « On peut désormais penser la première christologie chrétienne comme essentiellement compatible avec certaines interprétations de certains Juifs. Une guerre des Écritures où chacun prétend que l’autre lit mal ou a tordu le sens peut s’achever. Un dialogue peut commencer, où chacun est assez sûr de sa propre lecture et assez curieux de celle de l’autre pour poser des questions et cheminer vers la paix. Car finalement Dieu n’est pas celui qui donne des réponses mais qui pose des questions, et nous sommes appelés à être à l’image de Dieu… » 

 

Connaitre nos traditions, sentir que nous prions le même Dieu. Je pense à ce merveilleux Shabbat à Neuilly, partagé avec des orthodoxes.

 

Lutter contre l’antisémitisme chrétien, c’est notre mission historique car nous sommes les disciples de Jules Isaac. Le monde a changé.  L’antisémitisme qui, il y a une génération, semblait destiné à disparaitre, en dehors des histrionnades vociférantes d’un ex-président d’un parti d’extrême droite, a repris une actualité inquiétante. Nous devons nous demander si et comment le dialogue judéo-chrétien peut aider à lutter contre cette nouvelle vague  étant entendu que ce n’est évidemment pas le christianisme qui la véhicule. 

On a pris  la mauvaise habitude d’accoler systématiquement  à antisémitisme le mot nouveau de islamophobie: associer les deux termes est le moyen le plus sûr de ne comprendre ni l’antisémitisme, ni le racisme anti-musulman.

Mais il existe bien aujourd’hui une christianophobie, et les Juifs, qui n’ont heureusement rien à y voir, doivent soutenir les chrétiens. Le Pape, devant une délégation du Congrès Juif Mondial, nous disait l’an dernier : « les Juifs peuvent mieux que d’autres comprendre les drames qui frappent les chrétiens d’Orient du seul fait qu’ils sont chrétiens». Il  a ajouté: « On ne s’en rend pas compte, mais une troisième guerre mondiale a probablement commencé ». 

 

On peut résumer l’antisémitisme chrétien en trois accusations. 

1° Les Juifs ont tué Jésus

2° Les Juifs ont refusé  le vrai Dieu, qui les a remplacés par l’Eglise, Verus Israël

3° Les Juifs cherchent à se venger

 

D’immenses progrès ont largement désamorcé les deux premières accusations. La troisième est de plus en plus prospère. 

 

Le premier point, celui du déicide,  a été réglé dogmatiquement par la négative dès le Concile de Trente. Elle n’est plus souvent véhiculée, mais n’est pas sortie de tous les esprits

Le deuxième point, c’est la théorie de la substitution. Sous sa forme la plus dure, le dénigrement à titre d’exemple, le Concile de Latran en instituant la rouelle avait voulu rendre visible  à tous la situation humiliante des Juifs abandonnés de Dieu. La théorie de la substitution a eu du mal à disparaître : on connait un Président de l’AJCF  qui en a démissionné parce tout en étant évidemment opposé à l’antisémitisme, il pensait que l’Eglise ne pouvait pas être dans le vrai, si la synagogue n’était pas dans l’erreur. La plus grande évolution de l’Eglise depuis Vatican II, confirmée par les textes de Jean Paul II et de Benoit XVI, a été de poser la confirmation envers les Juifs de la Promesse sur le Sinaï: c’est alors seulement que le dialogue a pu s’établir sur des bases solides.

 

La troisième accusation est celle de la vengeance des Juifs, suppôts de Satan. Elle a d’abord été brandie sous des justifications religieuses, par exemple par des prêcheurs populaires, enflammeurs de foules: avant de partir en Croisade, on devait se débarrasser des voisins juifs, puisqu’ils avaient comme les autres comploté la prise du Saint Sépulcre par les musulmans.

 

Sans base scripturaire ni dogmatique, cette accusation s’appuie en revanche sur un fondement anthropologique puissant: le mécanisme du bouc émissaire. Le christianisme lui a plaqué une figure juive, qu’elle a gardée, en milieu non-chrétien, voire anti-chrétien, car les représentations mentales ont une grande inertie alors que le mécanisme du bouc émissaire est polyvalent. Le diable est alors remplacé par des conspirations de juifs malveillants, un pléonasme: l’empoisonnement des puits par la peste ou le SIDA, le complot judéo-maçonnique, la destruction de la société par les sages de Sion, par les bolcheviks juifs, par les capitalistes juifs ou par les tarés raciaux juifs. L’honnête homme doit s’en défendre préventivement et supprimer ceux qui lui veulent du mal: c’est le retournement victimaire complotiste. 

Le mécanisme du bouc émissaire juif a trouvé  en terre d’Islam un terrain extraordinairement fertile, d’autant qu’il explique tous les échecs et toutes les humiliations.  Internet lui  a offert des potentialités illimitées. Il peut y avoir une généralisation des coupables, les ennemis d‘Allah et pas seulement les Juifs. Mais il n’y a pas un seul événement grave dans le monde qu’on ne puisse pas expliquer par une conspiration juive ou israélienne -car l’israélien est l’avatar du Juif. Ainsi, le tsunami de 2004 a été provoqué par une usine sous-marine construite par les Israéliens pour créer des vagues dans le but de noyer l’île musulmane de Sumatra …..Tout peut y passer. 

 

Que pouvons-nous donc demander à un chrétien dans ce contexte qui déborde du cadre religieux et qui frôle un conflit politique incluant Israël dans lequel il ne désire pas prendre position? 

 

La prudence frileuse nous pousserait à écarter ce sujet de notre dialogue, car les chrétiens n’y sont pas directement impliqués et les positions sont conflictuelles. Mais c’est aujourd’hui l’éléphant dans le magasin de porcelaine. Nous avons entre nous un devoir de franchise et une exigence de vérité. Et il est possible, il est nécessaire de garder ces valeurs, sans se laisser emporter par une argumentation politique, dont le seul qualificatif de sioniste a été tellement détourné en épouvantail.

 

A cet ami chrétien on peut demander:

–  de traquer la vérité des faits, une traque qui demande du temps mais qui est souvent possible sur Internet 

– de comprendre que faire d’Israël le responsable de tous les crimes de l’islamisme est une opinion idiote ou antisémite

– de s’étonner qu’Israël soit continuellement  condamné  par le Conseil des Droits de l’ Homme  de l’ONU alors que l’Arabie Saoudite y est honorée par une position de prestige 

– de refuser les amalgames entre le génocide de la Shoah qui a assassiné 6 millions de juifs sans défense et un conflit qui, guerres et attentats, soldats et civils, israéliens et palestiniens confondus, a provoqué environ 20000 victimes, en 70 ans, à comparer aux 240000 morts en Syrie en 4 ans pour lequel on n’a pas vu d’attroupements,  ni entendu d’appels au meurtre dans les rues de Paris

– de vérifier si les images disent bien ce qu’on leur fait dire et si derrière l’image d’un enfant palestinien tué on ne lui présente pas la version moderne du crime rituel

– de déceler que derrière les discours rassurants, il peut y avoir des idéologies putrides, et que derrière les discours putrides, il n’y a jamais d’idéologie rassurante.

 -de se résigner au fait que nous avons parfois des ennemis parce qu’ils veulent être nos ennemis et pas seulement des ennemis qui deviendront nos amis une fois que nous leur aurons manifesté notre volonté d’amitié.

 -de se rappeler enfin que les pires régimes ont eu pour les soutenir des compagnons de route  émus par le combat des masses opprimées; ces hommes d’illusions ou de compromissions étaient appelés les idiots utiles.

 

On peut lui demander en conclusion,  maintenant qu’il a cessé de diaboliser les Juifs et qu’il sait que ce sont des hommes comme les autres, de lutter contre la diabolisation d’Israël, un Etat comme un autre, pour ne pas le transformer en Juif des Nations.

 

Il ne s’agit pas d’adhérer à une politique, il s’agit d’ouvrir les yeux, ce qui n’est pas interdit à un homme de paix et de foi. Il s’agit de comprendre ce qu’est l’endoctrinement mental, fléau du XX e et du XXIe siècle,  celui qui déchaine les passions, qui forge les mensonges et qui exploite les malheurs, les jalousies et les difficultés sociales. 

Les Juifs ont appris à leurs dépens que la lucidité est une hygiène de survie.

 

Cette semaine, un homme de religion célèbre aux Etats Unis a déclaré que les Palestiniens, les Noirs et les Indiens étaient les trois peuples victimes de l’histoire et que Jésus était un Palestinien. Il s’agit du révérend Jeremiah Wright de Chicago, le pasteur et l’ami de 20 ans du Président Barack Obama. Son discours confirme que la vieille haine  peut prendre des habits neufs mais qu’elle est loin d’être extirpée.

 

Il reste du travail aux chrétiens et aux Juifs de bonne volonté. Mais que cela ne nous empêche pas de voir les immenses progrès accomplis. A notre époque, un cardinal, Mgr Decourtray en l’occurrence, pouvait rencontrer un groupe de Juifs en leur disant: « Soyez de bons Juifs, cela m’aidera à être un bon chrétien ». Le temps viendra, je l’espère, où nous, nous pourrons  tous dire, » Soyez de bons chrétiens, cela nous aidera à être de bons Juifs….. » 

 

Richard PRASQUIER Président du Fonds de Dotation pour le Mémorial du Cardinal Lustiger

Président d’Honneur du CRIF

 

15 octobre 2015

 

Texte du discours de Richard Prasquier prononcé lors de l’inauguration du Mémorial Lustiger le 23 Octobre 2013

 

Mesdames et Messieurs,

C’est avec une intense émotion que je m’adresse à vous. Je le fais au nom du Fonds de dotation pour le Mémorial pour le cardinal Lustiger, mais aussi en tant que ancien Président du CRIF, qui, parmi les institutions juives, fut au premier rang des interlocuteurs du cardinal.

Mais, si vous me le permettez, c’est à raison des liens personnels tissés avec l’homme  Jean Marie Lustiger que mon émotion est si forte. 

Je ne l’ai connu que lors des dernières années de sa vie. Je crois qu’il avait pour moi de l’affection, et j’avais pour lui un immense respect. La religion me séparait de lui, évidemment, mais aussi le regard sur l’histoire et le rôle qu’avait joué dans les horreurs du siècle l’époque des lumières. Ce qui m’éloignait surtout était  la présence intime de la transcendance dont j’étais si dépourvu. Mais ces différences mêmes, dont je ne lui faisais d’ailleurs jamais part, étaient ce qui me rapprochait de lui, tellement il était en même temps visiblement habité et ouvert, me permettant de sentir que si la façon de marcher diffère, l’objectif est similaire et la route peut être suivie en compagnonnage. Mais il revient à chacun de faire des efforts pour définir son objectif et améliorer sa façon de marcher.

L’image me revient du Cardinal à la résidence Marie Thérèse, alors que se poursuivait le traitement de son cancer et que, comme tout médecin vendant un espoir auquel parfois il ne croit plus lui-même, je lui avais vanté les progrès de la thérapeutique, il me reconduisit à la porte de son appartement et me dit simplement : « Vous savez, ce que j’espère surtout, c’est que le Seigneur ne me fera pas trop attendre…. » .

Je le revois à la résidence Jeanne Garnier à quelques jours, quelques heures peut-être de sa mort, quand, par saccades agitées, il me dit quelques mots qui resteront dans le secret de mon cœur. 

Je vois  à Birkenau sur la pelouse de ce qui avait été la Maison rouge où sa mère Gisèle avait probablement été gazée, le Cardinal, enfoncé dans sa méditation silencieuse, interminable et contagieuse, qui nous a tous amenés, la centaine de ceux qui  avaient fait ce voyage avec lui, ceux qui y étaient habitués et ceux qui ne l’étaient pas, à réfléchir sur le sens à donner à notre existence. 

Mais je l’entends  aussi, le cardinal Lustiger, me demander avec une vraie gourmandise dans la voix, en utilisant le terme yiddish de « galerète », si ma mère accepterait de l’inviter pour manger un peu de pied de veau en gelée, nourriture, que selon mon expérience seul un juif polonais à douze quartiers de noblesse et d’ancienneté est capable de supporter. Le repas fut préparé par un originaire de Będzin, qui parla au cardinal de leur ville commune et du destin de sa communauté juive exterminée. Będzin est à 30 kilomètres à peine d’Auschwitz, mais tout près aussi de Wadowice, où était né Jan Paul II, détail qui n’avait certainement pas échappé au Pape quand il a nommé évêque d’Orléans ce curé qu’il ne connaissait pas, pas encore.

C’est Patrick Desbois, Patrick  mon complice fraternel que j’ai rencontré près d’ici à Yad Vashem il y a une quinzaine d’années, qui me parla le premier d’un Mémorial pour le cardinal Lustiger en Israël. Le monastère d’Abu Gosh ne fut pas notre premier choix, mais il s’imposa vite comme une évidence. Comment n’y avions-nous pas pensé plus tôt ? 

En Israël, le village est symbole de fraternité: une population musulmane en paix même aux moments les plus difficiles de la guerre de 1948, quand les combats faisaient rage autour d’ici. Un monastère assumant sa proximité avec les Juifs et les racines juives du christianisme. Une communauté monastique qui connaissait le cardinal Lustiger, et a adhéré avec un enthousiasme pour lequel nous leur sommes infiniment reconnaissants. Le Mémorial du Cardinal Lustiger appartient désormais aux moines d’Abu Gosh. Il ne saurait être en meilleures mains, dans ce lieu exceptionnel qui, de plus, est une terre française.

Les services officiels ont fortement soutenu ce projet: au ministère, M. Dubertrand ne nous a jamais ménagé son aide. Je salue M. l’Ambassadeur de France en Israël et M. le Consul Général à Jérusalem qui viennent tous deux d’inaugurer leurs fonctions. Que cette cérémonie  soit un heureux présage pour le développement de celles-ci.

Quel bonheur que de voir ce Mémorial tel que nous l’avions désiré !

L’architecte, le Pr Zvi Efrat et son équipe  ont compris ce que nous voulions et ne voulions pas, et ont travaillé avec une très grande sensibilité. Simplicité et naturel. Pas un monument, mais un lieu où le temps se déroule autrement pour qui veut se poser, regarder, écouter et méditer. L’eau qui coule est verte car c’est ici sa couleur d’origine, les grenouilles, les oiseaux et les plantes viendront avec le temps apporter leurs images, leurs sons, leurs odeurs et leurs mouvements. 

Le mémorial restera ainsi un lieu de vie et un lieu de réflexion. 

Merci à Stéphanie, Henri, Roger, Anna, Catherine, Louis Marie et à tous ceux ont travaillé dans la discrétion et l’efficacité ; merci aux donateurs juifs et chrétiens, dont la plupart requièrent l’anonymat, qui se sont reconnus dans cette initiative et l’ont conduite à l’existence.

Merci bien sûr, à Mgr Vingt Trois, lui qui fut si proche du cardinal, d’avoir porté ce projet avec nous, et au-delà, d’avoir préservé, renforcé et, je l’espère, perpétué, nos échanges naturels qui permettent d’éprouver notre fraternité au milieu des tourments du monde. Merci aux amis de la CREC, la Commission des relations entre Juifs et chrétiens du CRIF, du collège des Bernardins où souffle l’esprit du cardinal Lustiger et de l’Amitié judéo-chrétienne de France qui porte haut sa glorieuse histoire. 

Merci, bien sûr également au Grand Rabbin René Samuel Sirat, à qui nous souhaitons un prompt rétablissement et qui nous prouve par son exemple qu’il n’y a rien d’incompatible entre la pratique rigoureuse de nos préceptes et la profondeur de nos relations avec les chrétiens. Merci au Rabbin David Rosen, engagé depuis longtemps dans le dialogue judéo-chrétien. 

Merci à Mgr Twal, Patriarche de Jérusalem et homme de paix, dont la présence ici a tellement de sens, ainsi qu’à tous les autres responsables religieux qui sont venus. Parmi eux, je vois avec bonheur Emile Shoufani de Nazareth, grâce à qui nous avions passé à Auschwitz une journée vraiment prophétique entre juifs, chrétiens et musulmans.

Merci à vous tous, qui êtes venus de près ou de loin, dans un cheminement personnel qui n’est pas qu’un déplacement touristique.

Jean Marie Lustiger fut un homme de conviction, qui ne reculait pas devant l’expression abrupte : je suis une provocation vivante, a-t-il dit dans son livre d’entretiens, « Le choix de Dieu ». 

C’est au nom de cette franchise que je ne veux pas esquiver les polémiques sur la conversion et la judéité du cardinal Lustiger, aussi pénible que soit ce sujet pour les uns comme pour les autres. Mais les relations du cardinal avec les Juifs méritent mieux qu’une description saint-sulpicienne.

 

Dans provocation, il y a « vocation », cet appel intérieur auquel il a répondu à quatorze ans, à Pâques 1940, dans le transept sud de la cathédrale d’Orléans. Mais, si je puis dire, pour un Juif, cet appel interpelle.  

Notre mémoire historique des convertis est lourde, Nicolas Donin à Paris en 1242, Pablo Cristiani à Barcelone vingt ans plus tard, c’est celle des disputes médiévales du Talmud où ils apportaient leur compétence technique au service de la persécution contre les Juifs, dans des controverses hypocrites au résultat connu d’avance. C’est aussi celle, plus tard, de ces hommes  de bonne foi – reste à définir quand la foi est bonne- qui cherchaient à sauver les Juifs de l’enfer et n’hésitaient pas pour cela à briser des familles. Les convertis et les conversions suscitent dans les tréfonds de notre esprit des sentiments d’angoisse, parfois de trahison, et presque toujours de déperdition irréparable : c’est que le nombre de Juifs est minuscule et que, plus que jamais depuis la Shoah,  nous sentons que nous devons préserver, pour le monde et pour nos pères, le « Cheerit Israël », le reste d’Israël, et cela, que nous soyons religieux ou profanes.

C’est ce qui explique la violence, parfois difficile à excuser, de certaines réactions contre le cardinal.

Puis le temps a passé, ces attaques se sont atténuées et la personne du cardinal Lustiger a été, on peut le dire, entourée par la majorité du monde juif d’une véritable affection.

Cela n’empêche pas que persistent des critiques et encore plus des regrets. « Ah si seulement un homme de sa trempe avait persisté dans le chemin de ses pères…. ». 

Il est très difficile, mais je pense qu’il est indispensable, que chacun d’entre nous admette que nous devons accepter des décisions qui viennent du plus profond de la spiritualité intime et de la liberté des individus, à condition que ces décisions ne pèsent pas sur la liberté et la spiritualité des autres individus.

Mais le fait est là, pour le cardinal Lustiger, le temps du respect est enfin venu. Ce fut l’une de ses plus grandes victoires, l’une des moins connues. Jamais un converti n’avait suscité un sentiment pareil chez les Juifs, même si, en Israël, le père Daniel Rufeisen avait ouvert une brèche.

Il est vrai que le cardinal Lustiger avait de son côté accompli un travail exceptionnel vers la communauté juive ; il est vrai aussi qu’on avait fini par comprendre qu’il considérait sa conversion comme un engagement de vie personnel et qu’il ne cherchait pas, comme l’avaient dit ses détracteurs au début, à convertir les Juifs et à faire disparaître le judaïsme. « Soyez de bons Juifs, cela m’aidera à être un bon chrétien », disait le cardinal Decourtray. Aron Jean Marie Lustiger pouvait difficilement prononcer une telle phrase, mais la pérennité de la promesse faite aux Juifs traverse son œuvre.

Alors que, dans une première partie de sa vie de prêtre, il s’était gardé de toute prise de position publique sur les Juifs et que plus tard il avait laissé le cardinal Decourtray, de mémoire bénie, au premier rang, il est progressivement devenu un acteur majeur contre l’antisémitisme et  pour le dialogue judéo-chrétien. C’est dans ce combat, où la partie politique prédominait sur la partie théologique, qu’il avait rencontré le CRIF, en particulier dans la personne de Theo Klein qui fut, avec Adi Steg et le rabbin Sirat, son partenaire dans la lutte contre un carmel à Auschwitz.

Ces dernières années ont eu lieu en France de multiples manifestations judéo-catholiques ou judéo-chrétienne où le CRIF fut l’interlocuteur de l’Eglise. Parmi elles, la déclaration dite de repentance de l’Eglise de France à Drancy le 30 septembre 1997, dans laquelle le cardinal Lustiger  a joué, on le sait, un rôle majeur. Cette déclaration, exceptionnelle par sa netteté, a suivi de quatre ans la reconnaissance de l’Etat d’Israël par le Vatican,  et dans cette histoire assez bouleversante des transformations judéo-catholiques après Vatican 2, le Pape Jean Paul II a été l’élément moteur. Dès le 17 novembre 1980, il avait dit à la communauté juive de Mayence que l’Ancienne alliance n’avait jamais été révoquée, mettant un terme à la théologie de la substitution. Et chacun savait la proximité de Jean Marie Lustiger avec le Pape. Si près de Jérusalem comment ne pas rappeler ici la visite de Jean Paul II il y a 13 ans, alors qu’on nous annonce la visite du Pape François pour l’année prochaine ?

Enfin, en dehors du domaine politique, comment ne pas rappeler ces rencontres judéo-catholiques de New York entre les rabbins et les évêques et cardinaux, organisées en partenariat avec le Congrès Juif Mondial ? Congrès Juif Mondial ici représenté par Mme Betty Ehrenberg, présidente actuelle de l’IJCIC.

J’ai eu le privilège d’assister à la première de ces rencontres: jamais je n’oublierai, car elle avait quelque chose de quasi-messianique, cette entrée des cardinaux en grand habit dans la grande salle d’études de la Yeshiva University au milieu des centaines d’étudiants penchés l’un en face de l’autre sur ces livres qu’ils commentent depuis des temps immémoriaux. 

Ainsi pour le Cardinal au temps de la provocation avait succédé le temps  du réenracinement.

Jean Marie Aron Lustiger, ancien poulbot parisien, fut au premier rang dans les combats de la cité. Il passe plutôt pour un cardinal des villes qu’un cardinal des champs. Mais cette extériorité n’aurait été qu’illusoire sans la flamme qui l’habitait. Je souhaite que l’eau qui coule dans ce jardin nous aide, chacun d’entre nous et suivant notre voie personnelle, à avancer dans notre navigation intérieure.

 

RICHARD PRASQUIER

Président du Fonds de Dotation pour le Mémorial du Cardinal Lustiger

Président d’Honneur du CRIF

23 octobre 2013

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Comments

  1. Quel magnifique discours reflet de la réalité des relations actuelles entre les différentes religions. Oui nous prions le même Dieu et oui nous espérons qu’une troisième guerre mondiale n’est pas déjà en route..
    Et oui plus jamais cela !! Mais qu’ils soient Chrétiens, Juifs ou Musulmans, seront ils suffisamment intelligents pour former une cohésion pour éviter un grand malheur. J’ose croire, peut être avec naïveté , que la shoa, ne pourra plus jamais se reproduire. Que les hommes et les femmes feront preuve de courage pour se liguer contre toute personne démoniaque … L’union ne fait il pas la force ?

  2. oui toutes les religions prient un Dieu unique. Oui chrétiens , juifs et musulmans doivent s’unir contre les barbares Oui , les barbares veulent faire plus qu’Hitler ( est ce possible ) et massacrer non pas un peuple , mais tous les peuples.
    J’ai confiance , ils seront anéantis.

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