Interview d’Anne -Clémentine Larroque auteur de la géopolitique des islamismes

Historienne de formation, Anne-Clémentine Larroque est maître de conférences en questions internationales à Sciences Po (Paris).
Elle a aussi travaillé à l’Institut du Monde Arabe de 2005 à 2007 et a participé à la Matinale de France Inter (la Chronique Internationale, été 2013).
Elle intervient également régulièrement sur France 3
PUF
Leo Keller
L’Islam chronologiquement troisième religion monothéiste, a des racines extrêmement fortes. Pouvez-vous préciser ce que signifie le mot Islamisme et ce qui a provoqué un tel surgissement.
Est-ce une réaction ou bien cette excroissance relevait-elle de la dialectique hégélienne ?
Anne-Clémentine Larroque
L’Islamisme est devenu récemment une idéologie politique. On peut le dater de la fin du XVIIIeme siècle début XIX ème. Pour autant il s’affirme en tant qu’idéologie ou de revendication politique voire de transgression depuis le Moyen Âge.
C’est le mouvement hanbalite (une des quatre écoles juridiques sunnites) qui s’oppose déjà au califat abbasside dès le IX ème siècle dans sa manière de gérer. A son tour ce dernier s’oppose au mouvement hanbalite.
Cette question est en lien avec la double essence de l’Islam. Muhammad est à la fois un chef spirituel mais c’est aussi un chef de guerre. Il avait une position tant politique que religieuse. L’idée politique existe donc bel et bien dans l’islam dans un contexte historique.
L’idée de la revendication politique est donc prégnante ; le fait de créer une idéologie nouvelle ne surgit pas d’un seul coup. Ce sera une idéologie mutante.
« Ce qu’on appelle islamisme aujourd’hui c’est une idéologie qui a muté depuis ceux que l’on appelle les réformistes tels Afghani, Muhammad Abdou au XIX ème siècle qui sont les premiers salafistes mais qu’on n’appelle pas encore les salafistes veulent restructurer le message politique de l’Islam pour pouvoir exister en face des occidentaux dans un Empire Ottoman en pleine déliquescence. »
Y avait-il déjà un Islamisme dans l’Islam des premiers temps ?

Certes des mouvements qui cherchaient à revendiquer l’identité d’idées politiques nouvelles. Cela s’affirme aux XVIII ème XIX ème siècle.

Cette antériorité a créé aujourd’hui un « fer de lance » qui légitime l’action de certains barbares comme l’EI. C’est l’islamisme radical mais il y a aussi l’islamisme politique plus modéré.
LK Si vous deviez discerner une différence fondamentale d’avec les autres religions serait-ce dans le projet religieux, national, identitaire, politique ou totalisant ? Vous employez à dessein le mot totalisant et non totalitaire. Mais en sortant de la sphère privée l’aspect totalisant n’amène-t-il pas ipso facto au totalitarisme ?
ACL Il faut se méfier des confusions qui induisent de dangereux amalgames. Je n’ai pas employé le mot totalisant pour caractériser la religion musulmane mais pour évoquer le message islamiste.
La vision de l’Oumma renvoie certes à une vision totalisante lors de la naissance de l’Islam. Il y a en effet une volonté d’expansion du territoire ou de propagation d’une idéologie qui relève de la civilisation arabo- musulmane.
LK Qui n’existait donc pas à l’origine ?
ACL Non. Clairement non, cela ressemble et ressort de l’archétype des structures de toute entité politique à vocation expansionniste : l’Empire Romain qui veut s’agrandir et conquérir toujours de nouveaux territoires. Nous sommes clairement dans une logique de conquête.
Aujourd’hui les lectures de l’Islam sont différenciées. Pour autant « l’Islam n’a pas nécessairement de vocation totalisante ni totalitaire. » Ce sont véritablement les interprétations que l’on en fait. » «Ainsi l’État islamique ou Al Qaïda en font une interprétation totalitaire. «Non l’islam n’est pas une religion totalisante dans son essence. Oui elle l’a été dans un contexte de création. Oui, elle est délégitimée par rapport à ce que certains mouvements islamistes essayent de faire mais cela relève de la récupération. »
LK Charles Philippe David, à la suite de Wieviorka, parle d’un « islamisme qui se fait guerrier faute de pouvoir continuer à être politique. »
ACL Je ne partage pas cette opinion car lors de la création en 1928 de la confrérie des Frères Musulmans, ils ont clairement la volonté de diffuser un message politique. Certes des conséquences sociales voire totales peuvent apparaître et quand bien même sont-elles éloignées de ce que nous entendons par notre définition de la démocratie et des Droits de l’Homme mais « je pense très clairement que l’Islamisme politique ne dérive pas nécessairement et forcément vers du terrorisme religieux. Non il y a une distinction à établir entre les deux. Il y avait un projet politique, il existe encore un projet politique pour des groupes qui souhaitent rester dans la sphère politique sans passer dans celle de la violence »
LK Imprégné du Siècle des Lumières une question me brûle. Pouvez-vous décrire ce qu’est le mutazilisme ? Comment a-t-il surgi ? Pourquoi n’a-t-il point percé davantage ?
Peut-on affirmer que des figures emblématiques telles que Chalghoumi, Malek Chebel, Abdel Wahab, en sont les héritiers. N’était-ce pas avec Ibn Khaldun la naissance d’un MRP musulman ?
ACL Je n’inclus pas ces quatre figures dans la même mouvance même si je comprends l’idée sous-jacente de reconnaître en eux des philosophes.
Le mutazilisme est en effet un mouvement de réforme. Ses protagonistes mettent en avant l’idée de l’utilisation de la raison et de la réflexion afin de mieux comprendre les Ecritures. Ils veulent aussi se détacher des Ecritures pour aller vers la raison.
Ce mouvement né à Bassora au VIII ème siècle, est d’origine sunnite.
Mais il revendique clairement une plus grande liberté vis-à-vis du littéralisme et des autres écoles juridiques sunnites.


Toute religion connaît des courants de pensée plus ou moins radicalisés. Mais il y a aussi parallèlement des courants ou mouvement de pensées qui veulent, à l’intérieur, prendre du recul tout en se référant à la religion et à la pensée séminale.

Les mutazilites , se voulant plus libres , font partie de ceux-ci .
Ils sont certes peu nombreux aujourd’hui, ceux qui épousent la démarche d’utiliser la raison pour pouvoir comprendre le message religieux et ses textes comme le thomisme pratiqué par Saint Thomas d’Aquin pour la chrétienté au XIIIe siècle.
LK On se prend à penser et regretter que cela aurait pu être la naissance d’un MRP musulman.
ACL Il n’est pas dit que cela n’arrive pas.
LK Mais pourquoi donc cela a-t-il été un échec ?
ACL Répétons-le. Cela n’est pas dit que cela n’arrivera point. S’il n’a pu arriver jusqu’à présent c’est par manque de place. Replaçons-nous dans le contexte historique.
Le mutazilisme est né à une époque où une nouvelle identité civilisationnelle arabo-musulmane émerge et se forme.
Ce faisant, il faut des vecteurs identitaires très forts pour accompagner ce surgissement. Les vecteurs qui se situent en dehors du projet religieux des califes n’ont pas la possibilité de prospérer.
Au VIII ème siècle, l’Empire arabo-musulman est encore en train d’évoluer sur tout le pourtour méditerranéen. Il a donc impérativement besoin de vecteurs forts pour sa propagation.
LK Vous évoquez l’idée de la bidaa ou de l’innovation permettant « de renouveler la compréhension des textes sacrés »
Dans toutes les religions la réforme à quelques kappi près – a engendré davantage de raison et de tolérance. Or ce ne semble pas être le cas du chiisme. Vous écrivez même : « Ce phénomène est souligné par la place centrale donnée à l’interprétation. Contrairement à celui des sunnites, l’islamisme chiite est fondé précisément sur la place donnée au pouvoir intellectuel des religieux. Selon leur doctrine, le Bien est issu de la force de la Connaissance et le Mal de celle de l’Ignorance. »
Comment expliquez-vous que la réforme ait entraîné davantage de violence? Pourtant la bidaa est une idée superbe.
ACL Je ne pense pas que cela ait entraîné davantage de violence que dans les autres religions.
Rappelez-vous que les guerres de religion se sont déroulées environ sur deux siècles en Occident (Catholiques contre Protestants) .
Pour l’Islam, il faut distinguer plusieurs périodes. Les chiites se sont tout d’abord intégré au califat sunnite. Ils ont d’ailleurs été – en quelque sorte – ghettoïsés.
Les duodécimains (majoritairement les chiites iraniens) avaient accepté de représenter une communauté différente au sein d’une autre communauté et de suivre les règles politiques des califes sunnites.
Et encore une fois je ne pense pas que l’on puisse parler d’échec.
Il y a certes une fracture sunnite/ chiite. Mais pour être plus précise elle a été davantage lancée par des logiques de pouvoir et de stratégie élaborées par certains Etats de la région que par un antagonisme chiite/ sunnite per se.

Lorsque les leaders du Hezbollah au Liban se réapproprient la désapprobation des actes barbares commis par l’État Islamique en marquant clairement leur stigmatisation des sunnites, ils ré-instrumentalisent l’EI afin de jeter le discrédit sur les sunnites.

Le clergé chiite à la différence du sunnite est très structuré et très structurant.
LK A la différence du protestantisme.
ACL Oui c’est ce qui est d’ailleurs intéressant. Le chiisme revendique donc très fortement le droit d’exister et de se défendre. Il n’est pas, au regard de ces manifestations, nécessairement perdant. Mais ne nous trompons point. Il y a derrière cet objectif toute la logique d’opposition des puissances israélienne, iranienne et saoudienne.
Ces trois puissances, avec la Turquie, structurent le Moyen-Orient. « Ce sont des logiques de pouvoir qui instrumentalisent clairement pour moi des doctrines religieuses et idéologiques. Il ne faut pas le lire comme un échec, il faut le lire comme une utilisation. »
LK Vous privilégiez donc très clairement la logique de force nationaliste, de puissance classique qui tendrait à l’emporter sur une vision purement ou étroitement religieuse et idéologique.
Vous vous situez très clairement en dehors de bon nombre d’hommes politiques ou chercheurs qui s’arc-boutent sur le pivot purement religieux comme fondement de l’antagonisme.
ACL Purement religieux c’est évident ! Elle l’emporte sur cet aspect. Pour autant l’instrumentalisation est devenue idéologique!
LK Vous évoquez dans votre livre l’interprétation continue et l’exégèse. Est-ce à dire que vous croyez à un Islam des Lumières et si oui comment pouvons-nous l’accompagner ? Que répondez-vous à ceux qui prétendent que l’Islam n’a pas évolué dans ses fondements religieux et que l’exégèse est restée purement formelle ? Question subsidiaire ; quel rôle les femmes peuvent elles y jouer ?
ACL Je ne suis pas une spécialiste de la philosophie islamique et des questions exégétiques. L’exégèse, c’est-à-dire la possibilité, d’interpréter un texte pour lui donner un socle de grandes valeurs mais qui n’enfermeront point les fidèles dans des postures liées à un contexte d’écriture qui date rappelons-le du VII ème siècle.
L’exégèse est faite pour adapter le discours religieux à une réalité et à une évolution du contexte. Donc oui je partage l’avis d’Abdennour Bīdar ou Malek Chebel. Mais encore une fois, je ne me situe pas comme une philosophe de l’Islam.

« Et je pense que l’on peut aller jusqu’à parler d’un Islam des Lumières ; mais ce qui me chagrine dans cette expression c’est que c’est une occidentalisation de la vision de l’islam. » « L’Islam des Lumières ; nos Lumières ont certes existé dans un contexte particulier à l’Europe avec les valeurs de progrès qui les ont animées. Mais on n’est pas obligé de vouloir calquer le même modèle »
« J’insiste tout particulièrement sur l’importance de ce dernier point. » « L’Islam des lumières c’est une réappropriation de l’Occident sur une évolution qu’on voudrait pour l’Islam avec notre propre angle de réflexion et d’analyse »


LK Il y a pourtant des sourates, notamment celle de la vache, qui sont directement empreintes de la philosophie des Lumières.

ACL Oui, sauf qu’elles n’en sont pas empreintes car antérieures. Mais on peut bien entendu y trouver des passerelles.
Le rôle des femmes ! Bien évidemment. Cela existe déjà. Bien des musulmanes pratiquantes sont complètement et parfaitement insérées dans la société.
Un autre point me semble important.
La vision que l’on a des femmes en Islam est d’une part très « cliché » et très en lien avec le « cliché ». Il est également vrai qu’actuellement, il y a aussi une vision de l’interprétation des textes au sein de mouvements tels que les salafistes qui ont une vision de la femme qui ne peut pas exister ou très peu dans la sphère publique.
À cet égard le combat de certaines féministes tunisiennes – voilées ou pas est particulièrement intéressant. Elles se battent non seulement pour le droit des femmes mais aussi pour les valeurs de la démocratie. « Ce sont des personnes qui doivent incarner les nouvelles valeurs. Ce lien tissé entre l’Islam et la démocratie par les femmes est particulièrement intéressant. »
« L’émergence d’une nouvelle Marianne tunisienne se révélera tout à fait instructive. »
LK Le salafisme mouvement réformateur à l’origine, est devenu un des plus radicaux. Pourquoi la première vague n’a-t-elle pas réussi dans cette entreprise ?
Vous écrivez ainsi : « Si leur objectif est de préparer le monde musulman au questionnement posé au monde entier pour le par l’Occident en pleine industrialisation… »
ACL C’est en effet la question centrale du réformisme qu’on n’appelait d’ailleurs point à l’époque salafisme. Les réformistes tels Mouhammad Abdou, Jamal Al-Din Afghani veulent en fait questionner l’identité musulmane. N’oubliez pas le contexte, simultanément, l’Empire Ottoman est en pleine décomposition tandis que le modèle occidental conquiert et triomphe dans le monde entier.
Du Moyen-Orient à l’Asie en passant par l’Afrique.
Il y a donc clairement une volonté de se repositionner et de repositionner l’Islam et la communauté musulmane au sein de l’Empire Ottoman.
D’où l’action de penser ce que l’Islam pourrait ressouder cette communauté. Ce sont des intellectuels et qui ne pensent pas ou ne souhaitent pas nécessairement la révolution.
Ils veulent réfléchir à une évolution de l’Islam qui pourrait incarner un autre modèle de pensée.
Ce seront les bases du salafisme. Le terme même de salafisme signifie d’ailleurs :       « les pieux ancêtres ». Après c’est une question d’interprétation.

« Aujourd’hui, les mouvements salafistes interprètent les textes de manière extrêmement littérale, l’acte rituel demeure central, il faut s’habiller comme le Prophète, montrer et se démontrer à soi-même, que l’on est fidèle à son modèle. C’est un moyen de s’assurer que l’on est un vrai musulman
. »
LK Abordons, si vous le voulez bien, l’aspect plus spécifiquement géopolitique de votre livre. Je voudrais survoler avec vous l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Turquie et la Tunisie
L’Arabie Saoudite pourra-t-elle longtemps naviguer entre les rives escarpées du wahhabisme et d’un nationalisme pétrolier, manifestation de son tropisme occidental mais garantie ultime de sa stabilité interne et externe notamment vis-à-vis de l’Iran ?
Pourra-t-elle demeurer longtemps schizophrène ?
ACL La volonté de la monarchie est de conserver sa légitimité wahhabite tant au niveau religieux qu’idéologique. Elle veut également garder une vraie force de soft power grâce notamment à la LIM : la ligue islamique mondiale grâce à ses investissements dans des zones stratégiques afin de diffuser le message saoudien via le wahhâbisme.
L’Arabie Saoudite est née en 1932, confortée par le pacte de Quincy de février 45 et l’appui des Américains ; elle a une stratégie de puissance à visée régionale et internationale. Ses immenses ressources pétrolières lui ont également permis cette posture.
Mais aujourd’hui, il est également vrai qu’avec certains, on peut dire que l’on assiste à un affadissement de sa puissance.
Avec le nouveau roi il semble que cela bouge beaucoup quant aux structures internes du pays.
On a certes aussi beaucoup critiqué l’admission de l’Arabie Saoudite au Comité des Droits de l’Homme à l’ONU. C’est vrai.

Cela étant le royaume saoudien doit à la fois donner le change aux Occidentaux, ce dont ils sont parfaitement conscients, et en même temps ils doivent exister dans la zone.

Cette existence est aujourd’hui très liée à l’influence de l’Iran. Ceci explique leur intervention au Yémen et leurs bombardements contre l’opposition pour stopper l’expansion de l’Iran dans son arc chiite.
Jeu iranien, influence US. Les Saoudiens demeurent certes des partenaires pour les Occidentaux. C’est leur garantie d’ailleurs ! Mais cette garantie est aussi leur limite et ils ne peuvent donc plus faire impunément ce qu’ils veulent au Moyen-Orient.
Il est intéressant de noter que depuis 2013 l’Arabie Saoudite et le Qatar ont arrêté le financement vis-à-vis des djihadistes, du Front AL Nosra ou de l’État islamique.
Les Saoudiens doivent adapter leur politique à ces nouvelles réalités. Il y a donc de fait un certain affaiblissement de la puissance saoudienne.
À terme, avec le rôle à tout le moins amoindri du pétrole, l’Arabie Saoudite devra complètement se reconvertir et changer son modèle de croissance. D’où les nouveaux investissements dans d’autres secteurs tout comme le Qatar d’ailleurs.
LK Avec la Russie par exemple ?
ACL Oui, mais ils ne sont pas forcément très proches des Russes.
LK Certes mais depuis l’accession de Salman au trône, il y a eu plusieurs visites à Moscou.
LK Il est fréquent aujourd’hui de penser que l’alliance américano- saoudienne peut voler en éclats, le pensez-vous aussi ?
ACL Clairement, certaines politiques vont et doivent être réajustées. Il est évident que les élections de 2016 avec une nouvelle Présidence américaine vont modifier la donne. La politique américaine du Pivot a eu pour conséquence de dégager le Moyen-Orient de l’influence américaine qui investit l’Asie Pacifique avec plus de vigueur. Celui-ci n’est plus en haut de l’agenda américain.
Les liens américains sont désormais moins resserrés et, peut-être, surtout moins démontrés.

Pour autant il en reste quand même ! Et Obama semble revenir en arrière dans le grand Moyen-Orient. Il a ainsi laissé des troupes en Afghanistan. Il revient également sur certaines de ses propres décisions.
Finalement Obama se rend compte que les USA ne peuvent impunément ni aussi facilement quitter un territoire qu’ils avaient investi durant 60 ans.
LK Va-t-on vers une alliance irano- américaine ?
ACL Les Américains bien entendu, multiplient les partenaires pour ne pas être trop impliqués ou impliqués exclusivement avec l’un ou l’autre.
LK Donc la politique US serait un triangle.
ACL N’oubliez pas le lien entre les Turcs et les Américains qui risque également d’évoluer. C’est pour cela que l’on ne peut pas dire que l’alliance américano-saoudienne volera en éclats. Les Américains resteront mais il n’y aura pas qu’un seul allié.
LK En Egypte Al Sissi est-il le fils spirituel de Sadate ou de Nasser ?
ACL : Ni l’un ni l’autre, d’abord parce qu’ Al Sissi est issu de Moubarak et il n’est ni nassérien ni nassériste. Il a la volonté comme tout dirigeant de restaurer et réhabiliter la souveraineté et la puissance égyptiennes.
Il s’inscrit, en outre, dans un contexte révolutionnaire. Et la région sise entre Israël, la Libye et la Palestine est une région en pleine effervescence.
Al Sissi est un militaire. Il met en place une dictature militaire qu’il justifie par le fait qu’il soit attaqué. Certes il y a d’autres éléments. Il est nationaliste et profondément égyptien ainsi que musulman.
LK Il est plus nationaliste que Moubarak. Il est plus proche de Nasser que de Moubarak.
ACL Il faut nuancer. Il est davantage dans une démonstration de force. Ce qui n’est pas forcément du nationalisme. C’est précisément cette démonstration de force qui fait de lui quelqu’un que l’on va d’ailleurs plus craindre que Moubarak.
Moubarak avait réussi à ménager « la chèvre et le chou » sans être pour autant le chantre d’un régime multipartiste.
« Avec Al Sissi on revient clairement dans un cadre classique militaro- dictatorial. »
LK la Turquie ne représentait-elle pas le devenir d’une vraie démocratie musulmane avant les dérives d’Erdogan qui s’apparentent davantage à une dérive autocratique que musulmane ?
ACL Oui complètement. Je ne pense pas qu’Erdogan ait voulu représenter ou instaurer une démocratie musulmane. Pour autant son projet était d’instituer une démocratie qui puisse à la fois tolérer et faire cohabiter laïcs et musulmans. Oui c’est son projet.
« Il ne va pas forcément faire dériver la Turquie vers un islamisme brutal et radical.»
« Je pense en revanche, qu’il souhaite certes « réhabiliter les symboles de l’islam en Turquie. » « Mais pas nécessairement dans un but d’islamisation forte ou d’un islamisme fort. »
Sa stratégie est une vraie stratégie de puissance et effectivement il tombe dans des travers autocratiques voire mégalomanes. « Il rêve d’une Nouvelle Turquie unifiée, de laquelle il soit le géniteur. »
LK Quel est le pouvoir d’attraction de la Tunisie ? Que répondez-vous à ceux qui prétendent que les pays musulmans ainsi que les Printemps Arabes ne sont pas solubles dans la démocratie ?
ACL Tout simplement : pensez au récipiendaire du dernier Prix Nobel de la Paix.
Je répondrai également que ce n’est pas parce que le quartet de la société civile a obtenu ce Prix que le travail soit achevé.
Pour autant, ce qui est remarquable, c’est qu’il s’agit là d’un symbole particulièrement fort. Symbole qui montre que les Tunisiens, en tout cas tous les Tunisiens « ont eu cette capacité à vouloir dialoguer. » « Ils évoquent les choses que l’on avait enfouies depuis l’indépendance tunisienne de 1956. »
Les Tunisiens abordent aujourd’hui les vrais problèmes de fond. Qu’est-ce que la Tunisie ? Quelles en sont les fondements ? Qui la structure ? Quels en sont les citoyens qui se rassemblent en elle ? Qui se reconnaît en elle etc.
Même si les solutions ne sont pas encore trouvées – et elles sont loin de l’être et sans parler des problèmes économiques bien entendu – c’est la société civile qui assume désormais la prise en charge. « Mais un dialogue est mis en place. L’Ennahdha (les Frères musulmans) qui compte encore, après deux ans de mandature, des députés, choisit en tout cas de s’intégrer dans ce jeu de dialogue. Donc oui pour moi la démocratie et la Tunisie : « ça peut aller ensemble. »
LK Robert Kaplan explique par le jeu des populations et de l’arc de Scipion dans son maître livre « La revanche de la géographie » que ce n’est point un hasard si les Printemps arabes ont éclaté en Tunisie et précisément là.
ACL Oui, mais je ne veux pas faire de déterminisme géopolitique.
Il est cependant vrai que le territoire tunisien a été disputé par des civilisations aussi remarquables que les Phéniciens ou Rome. C’est donc une terre qui de par sa géographie, sa petite taille, émerge du Maghreb et c’est aussi une terre de confrontation d’idées et de référents.
C’est donc un terreau où justement d’autres idées peuvent éclore précisément grâce à ces confrontations. Pour autant je n’irai pas jusqu’à accepter totalement de prédestination.
LK La Tunisie est-elle appelée à jouer un rôle moteur et modérateur ?
ACL Faut-il que la démocratie soit implantée dans ces pays-là ? Est-ce le destin de tous les pays arabes ? Je ne suis pas en mesure de me prononcer là-dessus.
« En revanche , je crois très profondément que la Tunisie a envie d’être démocrate et donc c’est la meilleure raison pour qu’elle se batte. »
Après est-ce une nécessité pour les Occidentaux d’incarner leur modèle dans la zone ? Pas nécessairement. Pas nécessairement, car des pays comme la Libye, où l’Égypte diffèrent profondément, par leurs structures étatiques.
LK On a l’impression que l’État Islamique a mangé son pain blanc même s’il a encore beaucoup de farine en réserve. En voulant avoir les attributs d’un État et prêtant ainsi le flanc à une guerre asymétrique inversée, n’a-t-il point cependant commis une erreur stratégique, à la différence de Mao qui avait d’abord stabilisé ses bases ?
En l’absence d’unité de commandement au sein du monde arabo- musulman pourriez-vous dire que l’EI ne représente finalement qu’une menace de moyenne intensité. Trop d’intérêts contraires sont présents.
ACL Je pense que L’EI est un groupe qui est en train de prouver sa capacité d’adaptation à la situation et aux frappes étrangères. Dans mon dernier article, j’évoque « une puissance Daech ».
De fait ils sont en train de structurer au niveau territorial – à la différence d’Al Qaïda – une force de puissance quand bien même ils n’ont pas vraiment réussi à s’imposer dans la zone. Sauf que…
Sauf qu’ils ont quand même réussi à tenir des pans politiques, des pans sociaux, des pans économiques et que cela leur confère une posture étatique avec certains de ses attributs. Ils ont désormais la force qui permet à un Etat de prospérer, même s’ils ne forment pas un Etat.
Lk Est-ce une menace de haute ou de moyenne intensité ?
ACL En fait le problème, et c’est là leur véritable force, c’est que l’EI a la capacité de se mouvoir et de frapper à différentes échelles. Locale bien sûr, régionale (Moyen-Orient.
Mais ils peuvent aussi agir au niveau mondial. Il possède ainsi une aussi une capacité de recrutement au niveau mondial. La mondialisation est leur vivier. Ce qui avouons-le, est assez fort pour un État qui se revendique de la période du Califat.
LK Anne-Clémentine Larroque il ne me reste plus qu’à vous remercier de la clarté et de l’acuité de vos propos parfois iconoclastes et à attendre impatiemment la sortie très prochaine de la nouvelle édition.

http://www.puf.com/Que_sais-je:Géopolitique_des_islamismes

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