Avec Margaux Schmit sur les traces d’Hemingway à Cuba

img_8401Cher(e) lecteur (trice)

J’ai le plaisir de vous livrer l’interview de Margaux Schmit qui revient de Cuba.
Vous avez été nombreux à apprécier ses précédents articles dans notre blog.
Je suis persuadé que vous apprécierez, à nouveau, ses propos qui sont passionnants et iconoclastes à souhait.
J’avoue ne pas partager totalement- cette fois ci- son point de vue ; sans doute une question de sensibilité et de différence d’âge. Mais j’ai tenu à lui laisser développer sa pensée en parfaite liberté et en respectant cette liberté.
Il n’empêche ; Margaux Schmit a un regard vif et neuf sur Cuba et une capacité d’analyse absolument remarquable.
Elle mêle dans cet interview les connaissances glanées avant son départ et l’expérience des choses vues.
Un dernier mot : en accord avec Margaux Schmit j’ai tenu à conserver la forme orale de ses réponses.
A toute et à tous, je vous souhaite une bonne lecture.
Leo keller

 

Leo Keller Alors Margaux, ces vacances sur les traces d’Hemingway ! C’était comment Cuba ?

Margaux Schmit Alors je dirais que Cuba, j’y suis allée sans avoir aucune attente. Je me suis dit que je voulais juste voir et être surprise. J’avais simplement lu quelques articles sur son histoire, sur la situation des Cubains, leur situation sociale, sanitaire, économique etc.sans me faire une idée de ce que j’allais vivre émotionnellement, humainement.
Et donc du coup j’ai été surprise.
Sur les traces d’Hemingway ? Je ne sais pas, puisqu’à mon avis il était plutôt bien loti puisque finalement la première chose qui m’a frappé à La Havane c’est l’extrême pollution, les immeubles très sales, en ruine mais d’ailleurs c’est ce qui diffère profondément d’une ville à l’autre.

Donc le premier choc c’est La Havane ! Premier choc qui a été démenti par mes escales suivantes. Mais La Havane ça été humainement comment dire, déroutant. Je pense que c’est le mot déroutant qui convient et aussi le choc de ressentir le tiers-monde et je ne suis pas sûr qu’Henri Hemingway l’ait ressenti comme cela.

LK Qu’est-ce qui a pu pousser Hemingway à tomber amoureux de Cuba et plus tard de Castro ?

MS Alors déjà le ciel. Le ciel est paré de très belles couleurs. Le coucher de soleil est une chose qui frappe. Ensuite on comprend assez vite en regardant les Cubains que la vie y est douce. Dans le sens où et là je parle en tant qu’Européenne et française en 2016 où nous vivons dans le stress des études, du métro, de l’obligation de faire ses courses à telle heure, Twitter etc. On est dans une génération zapping tout doit aller très vite.


À Cuba, ils prennent le temps. Ils sont vraiment très posés. Juste un exemple. Je passe dans une rue à 10 heures du matin pour un musée ou pour partir en balade. Et je repasse dans cette même rue à 14 heures. Et sur le perron de la porte de cette rue j’aurais trouvé à 10h00 deux hommes qui discutent et à 14 heures ils seront toujours là à discuter, assis sur les marches.


Ils prennent le temps de vivre! Ils apprécient le temps qui passe. C’est quelque chose qui vous dépasse complètement en tant qu’Européens mais eux sont là pour vivre la vie pleinement.

Bon à côté de cela évidemment la chaleur très forte, torride même. C’est vrai qu’en journée on ne les voit pas crapahuter partout parce que l’on transpire facilement deux litres d’eau en une heure. Mais le soir vers 18 heures, au soleil couchant, tout d’un coup le pays revit, les gens sortent de chez eux, ils font la fête ! Mais pas la fête comme nous l’entendons où il peut y avoir des débordements et où cela crie très fort. Non, non! Ils sont vraiment dans le cliché cubain où l’on va les voir danser, rire, un verre de mojito à la main.

Mais jamais pressés! Toujours calmement ! Toujours à vivre la vie !

C’est le revers de la médaille. Justement d’avoir une économie socialiste où l’on ne peut pas être dans la consommation excessive et immédiate et où l’on prend le temps.

LK J’aurais tendance à vous dire que forcément lorsque l’on est assis à 10 heures du matin on reste assis à la même place jusqu’à 15 heures parce qu’avec un salaire de 15 $ par mois, je ne vois pas un cubain faire de très gros efforts.

MS Il faut aussi mettre de l’eau dans son vin de ce côté-là, puisque effectivement ils n’ont pas de profession, ce qui fait qu’ils n’ont pas non plus de traders à tout-va.
Il n’y a pas de City à la Havane !
Mais après il y a aussi des bons côtés dans cette économie socialiste. C’est-à-dire le samedi et le dimanche c’est sacré chez eux.
Ils vont prendre du coup le temps d’être avec leurs enfants et de sortir en famille. Ils ne seront pas stressés par les supermarchés. Déjà parce qu’il n’y en a que très peu et le peu qu’il y a les étalages sont vides.
Mais quand je dis vides c’est littéralement vides c’est-à-dire que même le boucher du supermarché aura trois pauvres petites tranches de viande et même des yogourts. Donc voilà c’est comme cela !
Mais c’est ce que l’on voit en tant qu’occidentale. Et si l’on prend le regard cubain, ils ont leurs petits marchés, ils ont des petits spots dans les villes où ils vont vendre des produits frais. Donc là c’est beaucoup moins cher.
Forcément en tant que Française je n’achèterai jamais là-bas, puisqu’ils mettent littéralement leurs tranches de viande à même la planche de bois.
Donc toutes les mouches sont dessus. C’est certes une hygiène déplorable. Mais eux, apparemment, avec leur système unique immunitaire ça leur convient très bien.
Donc c’est moins cher. Ok, Ok ! Du coup ils gagnent moins. Mais la vie est aussi beaucoup moins chère pour eux. Et puis ils se débrouillent énormément avec le troc. Ça marche énormément le troc à Cuba.
Donc est-ce que cela est comparable ? Je n’en suis pas sûre.

LK J’ai envie de vous poser une question. Qu’est-ce qui frappe une jeune et ravissante jeune fille, de surcroît, intelligente, démocrate, over qualifyed, avec un nombre impressionnant de diplômes- également impressionnants- dans sa besace, qu’est-ce qui frappe une jeune démocrate quand elle arrive à Cuba qui est un des pays les plus rétrogrades de la planète ?
N’a-t-on pas un sentiment de gêne ? De quelque part cautionner un régime qui oppresse ses citoyens ?

MS Alors vraiment pas ! Parce que, justement, à travers mes lectures sur Cuba, s’il y a eu la révolution, la « revolucion » c’est aussi parce que les Américains avaient complètement souillé Cuba avec la mafia, avec le crime, avec la prostitution, avec la drogue !

La révolution n’est pas arrivée toute seule ! Elle est arrivée justement parce qu’ils voulaient changer tout cela ; et si la révolution fût aussi extrême c’est aussi parce que la situation l’était quand les Américains étaient à Cuba et en avaient pris le contrôle.


LK Ils ont pourtant eu le temps de se remettre de la révolution quand même.


MS Ils ont eu le temps certes. Mais si cela a été aussi extrême et qu’ils ont autant bridé la population, le fait que cela soit bridé maintenant c’est parce que cela a été aussi extrême avant.

Donc dans un rapport de cause à effet, est-ce que je préfère tolérer les Américains- du coup- que les Cubains ne peuvent plus supporter ? Et qui ont complètement fait un trafic de drogue et tout ce qu’on veut là-bas et qui se disent- du coup- démocrates, ou est-ce que je préfère une île où finalement ils ont appris à lire, où ils ont un système de santé qui est plutôt bien rodé et où d’ailleurs j’en ai fait les frais. Où ils ont tous à manger !
Parce qu’ils n’ont pas l’air d’avoir la peau sur les os !
Je pense que cela va se faire, que tout va se faire et que la levée de l’embargo déjà va faire que les choses vont s’améliorer et j’ai totalement confiance en cela.


LK On ne va pas noyer inutilement le lecteur avec des descriptions de paysages. Il y a des guides pour cela. On a l’impression que l’on vit à Cuba une transition qui n’en finit pas.


MS Une transition qui n’en finit pas. Qu’est-ce que cela veut dire ? Toutes les transitions mettent du temps. On peut prendre la révolution française. Combien de temps a-t-on mis pour avoir un régime stable ?

Il faut dire aussi que l’embargo c’était quelque chose qui les a plombé, qui les a littéralement empêché d’évoluer. On ne peut pas évoluer si économiquement on est coupé de tout. Déjà que c’est une île.
Donc ils sont quand même mal pour avoir une économie qui marche ou même la communication… et en plus le fait que les USA, qui ne sont pas n’importe quelle puissance, décident justement de les exclure de tout système international. C’est un peu facile de dire, et même un peu hypocrite, de dire que l’on supporte les Américains qui sont démocrates quand derrière ils ne font qu’enfoncer le clou.

LK Ce n’était pas tout à fait ma question. La transition en question, c’est comment vit-on l’après Fidel puisque c’est son frère qui a pris les rênes du pouvoir. Mais l’on a l’impression que Raoul, après avoir procédé à quelques réformes cosmétiques, non seulement, n’est pas prêt à aller vers des élections libres, mais à part quelques réformettes qui tiennent plus de la cosmétologie sur le plan économique, l’on ne voit pas la transition réellement finir comme cela a fini dans certains pays de l’Est ou dans certaines dictatures.
On a l’impression que quelque part la transition entreprise est une transition qui perdure. Et qui patine.

MS Alors je pense que dans le cas de Raoul, c’est très intéressant parce qu’il joue encore énormément sur l’image de son frère dans le sens où Fidel en tant que symbole est toujours extrêmement présent. Mais c’est quelque chose qui m’a beaucoup choqué. On voit des photos de lui, des tags mais le tag est politique.

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Les Cubains sont encore très proches de lui et finalement Raoul n’apparaît que comme son bras, que comme son bras droit et non pas comme le chef de Cuba ; et c’est là ou je boucle la boucle avec l’embargo. La levée justement de ce poids, à mon avis, ne va pas aider Raoul dans le sens qu’il souhaiterait, puisqu’il va être forcé de s’adapter aux normes étant donné que les Cubains ne vont pas avoir accès pas forcément à tous les produits de base. Cela va commencer avec des snickers ou des Stan Smith ; mais cela sera aussi la communication, Internet et donc le peuple va demander, et là le symbole de Fidel ne suffira plus pour Raoul asseoir sa légitimité.


LK Donc si j’ai bien compris, à aucun moment, vous n’avez ressenti un sentiment d’oppression ou un sentiment, non pas de compassion, mais en vous interrogeant sur le sort d’une population qui est quand même fortement oppressée ?


MS Je ne vais pas dire qu’ils ne sont pas oppressés. Ils le sont. Après, ils le sont d’une façon qui est différente de celle que l’on peut imaginer.

Bien sûr la presse n’est pas libre, c’est évident ! Moi ce qui m’a marqué le plus dans le détail, c’est que lorsque l’on est une touriste et que l’on arrive dans une casa, là-bas on ne vit que dans des « casa populares », donc chez l’habitant et dès que l’on arrive, on vous demande immédiatement votre passeport. Moi cela m’a frappé la première fois où je suis arrivé là-bas.


LK Frappé ou choqué ?

MS Même choqué ! Mais choqué dans le sens où lorsqu’on me demande mon passeport, tout de suite il y a un sentiment de non. C’est le mien. On ne peut pas prendre mon passeport. Et en fait je n’avais pas compris que l’on voulait juste noter mon numéro et mon nom et mon heure d’arrivée dans l’île.
Parce que dans chaque casa, l’habitant a un livret qu’il doit donner au gouvernement où il note dedans littéralement tous les touristes qui passent avec une signature. Et moi j’ai même eu des problèmes.
Étant arrivée le 1er juillet à 23 heures à La Havane, je n’ai passé la douane qu’à une heure du matin. Du coup le 2 Juillet. J’avais donc un tampon du 2, sauf qu’officiellement je suis arrivée le 1er juillet. Et dans une des casas, la femme m’interroge : Vous êtes arrivée le 1er ou le 2 ? Mais elle avait vu mon tampon daté du 2. Elle était alors dans une véritable angoisse de se demander ce qu’elle devait noter.
Pour moi objectivement, cela ne me semblait pas très important. Mais elle était tellement paniquée que je me suis rendu compte que si le gouvernement lisait absolument tout, épluchait tout et que eux pouvaient avoir une amende pour cela.
Donc pour être dans une angoisse pareille- oui, oui- il y a de l’oppression.


LK Et ça ne vous choque pas ?

MS Non je n’ai pas envie de rentrer dans ce stéréotype de la Française blanche, du 16e arrondissement qui va être choquée du tiers-monde, sachant que l’on a notre part de responsabilité dans cette situation.

Je pense qu’il faut laisser les gens vivre. Je ne vais pas être outragée de tout ce que je vois. Je préfère avoir, on va dire, de la compassion. Et ils n’aiment pas en parler d’ailleurs. Ils aiment très peu se plaindre. Ils sont heureux de ce qu’ils ont. Et je pense que le premier des respects, c’est justement de ne pas commencer à hurler sur tous les toits à quel point Cuba oppresse ses habitants. Non, non, non !

Puisque même nous, en France, on peut avoir aussi nos propres questions. Est-ce que l’état d’urgence ce n’est pas choquant ? C’est quelque chose dont on peut débattre ou bien de la déchéance de nationalité ?
Donc être choquée ! Pour être choquée je ne pense pas que cela ait une utilité, en tout cas une efficacité.


LK Lorsque je suis allé à Berlin pour la première fois il y a une quarantaine d’années, je me rappelle avoir éprouvé un sentiment d’angoisse lorsque j’ai traversé Check-Point Charlie ; un sentiment d’angoisse, d’oppression et j’étais atterré de voir comment les services secrets et la Stasi tenaient leur population en coupe réglée. Est-ce que cela n’est pas le cas aussi à Cuba ?


MS Non, je pense étonnamment que c’est très différent. C’est là où l’on voit que Cuba que c’est quand même très différent. C’est là où l’on voit que Cuba a son propre système dictatorial. C’est-à-dire comme je le disais tout à l’heure, on les voit beaucoup dans la rue, on les voit traînasser littéralement.
Ils ont le temps de tout. Donc ils ne sont pas rangés dans des cases où on leur dit le matin: tu te lèves à telle heure, ensuite tu dois être à 10 heures à l’association du quartier, ensuite tu dois déposer tes enfants à telle heure, tu dois déposer au foot tes enfants dans l’équipe du quartier qui représente ce lavage de cerveau. Ils ne sont pas du tout là-dedans.

Et le fait qu’il y ait beaucoup de touristes change la donne parce qu’ils voient du coup les choses autrement. Ils sont très libres, c’est plus du coup au niveau économique qu’on ressent les choses.

Donc par exemple ne serait-ce que pour avoir des touristes chez soi, devenir une casa, il faut avoir une autorisation du gouvernement. Cette autorisation n’existe que depuis très peu de temps, je crois 2008 me semble-t-il, que les habitants peuvent recevoir et se faire payer et du coup qu’ils ont ce livret à remplir et dans certaines villes c’est seulement depuis trois ans.

C’est à partir de là que ça se développe. Mais là, le gouvernement a vraiment la mainmise là-dessus. C’est comme pour ouvrir un salon de coiffure. A partir de plus de trois sièges dans le salon, on doit être déclaré au gouvernement et donc payer une taxe. C’est-à-dire si l’on veut s’enrichir, il faut en payer le coût. Il faut être sûr de soi. Mais trois sièges ce n’est rien du tout. Regardez quand vous passez dans la rue les salons de coiffure, il y a une dizaine de sièges à l’intérieur, ce dont on ne se rend pas compte.
Et donc je pense que l’oppression, elle vient bien plus de là.


LK En 2012 Cuba est classé 167e sur 179 pays au niveau de la liberté de la presse. Il est le quatrième pire pays pour les blogueurs. En 2008 c’est Cuba qui est le deuxième pays pour détenir le record du nombre de journalistes en prison. Allez, je vais être gentil avec vous. Avec 15 $ de revenu mensuel moyen, on ne peut pas faire des folies.

Pour autant, je vous l’accorde, il y a deux domaines où Cuba est sorti de son sous-développement : c’est l’éducation et la santé. Le système médical est très évolué à Cuba et la recherche médicale y est également plus que conséquente.

MS Pour reprendre sur la liberté de la presse, là c’est vrai que je ne vais absolument pas le nier, et maintenant que vous le dites d’ailleurs, j’ai vu très peu de kiosques ou même de Cubains se balader avec des journaux sous le bras. Donc je n’ai pas l’impression que ce soient de grands lecteurs de ce côté-là.
Et puis pour les blogueurs, je trouve ça un peu gros parce qu’à Cuba, Internet n’existe pas. Donc forcément pour les blogueurs c’est un peu réduit ! (Rires de Margaux !) C’est-à-dire pour Internet il n’y a cela presque nulle part. On ne peut trouver cela que dans des hôtels, trouver des hot spot dans les hôtels ou dans certains points clés dans la ville où il y a un réseau Wifi ; et d’ailleurs on sait qu’il y a un réseau Wifi à cet endroit puisque tout le monde est là avec son portable dans la rue et assis littéralement par terre.


LK Et ça coûte une fortune.


MS Et ça coûte effectivement une fortune. Pour une heure de Wifi, il faut acheter une carte- en carton- dans un hôtel avec un code à 15 chiffres. Et cette carte d’une heure – top chrono – et non pas je fais 10 minutes maintenant et puis 10 minutes dans deux heures. Non c’est une heure à partir du moment où on rentre le code. C’est une heure qui coûte entre quatre à cinq euros pour une heure seulement de Wifi. Donc ça va très vite et encore ça saute tout le temps.

Donc oui forcément des blogueurs il ne doit pas y en avoir des masses puisqu’Internet dans les maisons puisqu’internet par ordinateur dans les maisons il n’y en a tout simplement pas.


LK On peut quand même se poser la question. Au bout de 60 ans de « viva la revolucion »et de « barbudos » qu’une ile comme Cuba qui compte- je crois 12 millions d’habitants- ait besoin de se raccorder au réseau sous-marin du Venezuela pour faire fonctionner son Wifi et Internet.


MS Et bien vous trouvez cela étonnant alors que les États-Unis les ont complètement plombés. Qui a donc inventé Internet ?

Ce ne sont pas les Éthiopiens que je sache !


LK Ils auraient pu quand même faire des efforts de leur côté.


MS Mais comment ? Comment quand on n’a pas l’argent ni la technologie et quand on vous empêche d’accéder aux brevets. Ils n’inventent rien. Ils ont leur propre Coca !
Pourquoi ? D’une part parce qu’ils ne veulent pas du coca des Américains ; mais les Américains le leur rendent bien puisqu’ils refusent d’importer du rhum Havana Club. Mais Internet, c’est un accès à la communication, et donc c’est vrai pour un régime dictatorial c’est ce qui les plomberait comme cela a pu être le cas au moment des révolutions arabes.

Donc d’une part je ne pense pas que le gouvernement veuille particulièrement qu’il y ait internet à la portée de tous, mais aussi ils n’en n’ont pas la capacité.


LK Laissons de côté les problèmes économiques et les problèmes de liberté que vous semblez considérer avec la légèreté d’une occidentale blasée et qui vit parfaitement dans la liberté. Prenons quelque chose qui concerne la dignité humaine et que vous avez pointée du doigt avec la mafia américaine. Quelle est l’attitude de ce que l’on appelle les « blancos » envers les « Colorados »
C’est-à-dire des cubains blancs envers les noirs et les métis. Je me suis laissé dire que la situation n’avait rien d’idyllique pour les noirs et les métis. L’occidentale, amoureuse et éprise de liberté, que vous êtes, n’est-elle pas interrogée par cela ? Et je ne vois pas en quoi l’on pourrait mettre la faute sur les américains ! L’embargo n’a rien à voir en l’affaire !

MS Complètement! C’est tout à fait vrai.
Moi je m’attendais justement à voir au sein même de la population cubaine une différence entre les gens de couleur et les blancs et surprenamment du coup dans la rue en tout cas je n’en ai vu aucune. D’ailleurs le premier jour où nous sommes arrivées, nous étions dans la rue, à chercher un musée et là un cubain nous a interpellé. Il avait entendu que nous parlions français. Il était très sympathique, il était avec son enfant. Il était très typé noir et son enfant était plutôt métis. Et donc il nous a parlé en français, un français d’ailleurs assez impeccable, alors qu’il avait quand même la quarantaine. Mais il avait fréquenté l’alliance française et il nous racontait que sa femme était de peau claire et sur ce nous lui avons demandé : mais tout le monde s’en fiche ? Et lui nous a répondu : ou, oui ! Aujourd’hui il n’y a plus aucun problème avec cela.


Et c’est vrai que dans la rue on peut voir des cubains de couleur avec des cubains métis ou plus ou moins clairs. Et d’ailleurs, il y a finalement très peu de « blancos » maintenant puisque finalement la population s’est mélangée.

Donc, après peut-être qu’il y a une différence, ou il y a même une discrimination, pour l’emploi, au sein de l’armée, au sein de la fonction publique.


LK Une forte discrimination !


MS Voilà, ça je ne suis pas là pour le dire. Mais en tout cas dans la rue ou dans les bars cela ne se remarque pas. Tout le monde est à la même enseigne. Homme ou femme aussi ! C’est exactement la même chose. Qu’on soit un touriste blanc ou pas. Ils sont très respectueux. Ils prennent les gens comme ils sont et entre eux ça a l’air d’être exactement la même chose.

À aucun moment je n’ai vu ou entendu d’insultes passer dans la rue ou de femmes qui se faisaient siffler. Ils ont l’air d’avoir complètement dépassé cela. En tout cas dans la rue.


LK L’image du « Che » est-elle toujours présente ?


MS Elle est présente. C’est un symbole. Dont d’ailleurs le gouvernement peut difficilement se passer car c’est quand même une bonne aide. Mais surtout elle est présente pour les touristes. C’est-à-dire dans le musée de la révolution à La Havane, ils en font des caisses sur le Che pour les touristes. Casquettes, cartes postales etc. Tout ce qu’on peut proposer aux touristes, c’est sur le Che et bien plus que pour Fidel ! C’est leur symbole. Donc oui il est présent. Après, moi j’ai cru comprendre qu’il était assez vu comme un traître quelque part.


LK Pourquoi comme un traître ?


MS Parce qu’après la révolution, il y eut quelques désaccords avec Fidel. Donc ils s’en servent comme un symbole. Mais moi je trouve que c’est surtout pour les touristes.


LK Il me reste deux ou trois questions à vous poser. Quels sont les sentiments de la population cubaine avec la reprise des relations diplomatiques et donc économiques avec les États-Unis ? Qu’en attendent-ils ? Sont-ils contents comme pouvaient l’être les Allemands de l’Est ou, au contraire, existe-t-il toujours une fierté cubaine liée, à la différence de l’Allemagne de l’Est, qui se rangeait dans le camp communiste ?

Cuba voulant jouer à la fois dans le camp communiste et en même temps se voulant le protecteur des pays du tiers-monde ?

MS Je dirai tout d’abord qu’ils sont très optimistes. Vraiment beaucoup ! Ils ont hâte de s’ouvrir. Mais déjà chaque fois qu’ils voient des touristes, bon d’accord, quand ils voient un touriste, ils le voient non pas comme une vache à lait. Mais ils savent qu’ils peuvent se faire de l’argent facilement grâce aux touristes donc ils sont très polis. Très aimables face à nous. Mais ils sont aussi très curieux. Ils ont tous des guess book, des livres d’or qu’ils nous font signer. Ils sont contents de nous montrer : j’ai reçu telle personne, telle nationalité.


Ils sont vraiment heureux de cette ouverture et d’ailleurs je ne trouve pas qu’ils soient à revendiquer. Je ne trouve pas que le cubain de base soit à revendiquer son communisme, son socialisme ; ça je pense que c’est beaucoup le travail du gouvernement d’ailleurs qu’on voit avec toutes leurs affiches ou la façon dont ils présentent leurs galeries dans les musées.

Il y a une dichotomie, je dirais, entre le cubain qui a hâte de s’ouvrir et le gouvernement qui se veut et c’est ce qu’on voit beaucoup dans les conférences internationales, l’étendard des pays du tiers-monde.


LK En un mot, sous le ciel cubain, tout est à peu près parfait !


MS Parfait c’est quoi ? Je dirais, ce n’est pas comparable avec ce qu’on voit en France on ne peut pas dire… Non, non, non. Là-bas c’est vrai, j’ai souffert de ne pas avoir internet ; j’ai souffert de me poser la question si je pouvais boire l’eau courante, s’il y allait y avoir une panne d’électricité.

Donc bien sûr avec nos considérations matérielles, non ce n’est pas parfait et, comme je l’ai dit tout à l’heure, pour tout ce qui est politique, ça me paraît difficile de critiquer puisque nous avons- nous aussi- dans l’histoire de France : la France.
La France n’a pas toujours été la France et que chacun a ses casseroles ; et que cela prend aussi le temps d’établir une transition encore plus, si au niveau économique, ce n’est pas suivi.

Parfait ? Pour un occidental non ! À moins que l’on se prête au jeu des cubains et que l’on fasse l’effort de regarder à travers leur prisme, puisque même quand j’étais à l’hôpital, là-bas, ils ont été adorables avec moi ; ils ont pris soin de moi tout de suite. Ils ont pris le temps véritablement, beaucoup plus qu’on ne l’aurait fait aux urgences en France.

Et ça ils l’ont fait gratuitement, ça m’a quasiment rien coûté d’ailleurs.
Parfait ? Cela dépend donc finalement de quel côté de la falaise on se trouve.


LK En vous entendant, je me pose une question. Auriez-vous pu passer vos vacances en Afrique du Sud du temps de l’apartheid ?


MS… Sur le principe je ne sais pas. J’aurais été, je pense, très mal à l’aise, et même pas très sereine finalement de me dire que les noirs étaient enfermés dans cette absence de liberté et donc dans cette frustration et donc à tout moment qu’ils puissent s’en prendre à moi pour X ou Y raison.

Alors qu’à Cuba ce n’est pas du tout la même chose. Il n’y a pas cette séparation blanc- noir. À la rigueur, il y a une séparation entre cubains et touristes. Mais comme je vous le disais tout à l’heure, ils sont très heureux de voir des touristes, à la fois par curiosité mais aussi parce qu’ils comprennent très bien que c’est leur fonds de commerce.
Donc ce n’est pas du tout comparable et, d’ailleurs, je tenais spécialement à aller à Cuba avant que ça s’ouvre et donc que cela change pour pouvoir palper de mes yeux cette différence avec la France.


LK Avant-dernière question. Est-ce vraiment si beau Cuba ?

MS Donc on parle de paysages ?
LK Oui. Il faut quand même qu’on en parle un peu !
MS La Havane, c’est finalement la ville que j’ai le moins aimée. Parce que comme je le disais, c’est très pollué, il y a des Lada partout donc avec un pot d’échappement qui nous sort une fumée noire, mais à s’en faire pourrir les poumons. Tout est complètement en ruine, délavé. C’est étouffant cette chaleur, c’est vraiment comme un four.

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Alors que les autres villes, notamment Deniales qui est tout petit, c’est vraiment microscopique ; il y a une rue principale et après juste quelques petites rues autour, là on sent le micro village, la collectivité, vraiment le noyau dur de ce que cela peut être, avec des montagnes fabuleuses, avec une terre rouge mais rouge sang comme on peut en trouver en Australie.
Varadero ce sont des plages de Floride avec un lagon qui s’offre à nous, un sable fin comme il n’y a aucun ailleurs. Comme il n’y a absolument aucun hôtel à part des hôtels à l’abandon, c’est à l’état naturel. Donc oui ça reste quand même très beau.


LK Dernière question Margaux. On assiste dans le monde entier à une recrudescence, même si l’on n’atteint pas les niveaux de l’année 1850, on assiste à une recrudescence de la violence et de la violence gratuite et de la glorification de la violence. Que vous inspirent ces quatre lignes ?

« Bayamas courez au combat
Que la patrie orgueilleuse vous contemple
Ne redoutez pas une mort glorieuse
C’est vivre que mourir pour la patrie. »

MS Et bien je répondrai tout simplement. Je rappellerai l’hymne national français qui, quand on le prend à vif est extrêmement violent mais qui quand on l’analyse avec un peu plus de subtilité se trouve être très doux.


LK Il m’avait échappé « qu’un sang impur abreuve nos sillons » soit frappé au son de la douceur de bonne nuit les petits !

Cela étant, je vous rappelle que l’on a failli avoir comme hymne national quelque chose de beaucoup plus parlant : « la victoire en chantant ». Donc l’hymne national cubain ne vous pose pas de problème non plus ?

MS rires. Vraiment pas ! Non je pense que tous les hymnes, beaucoup en tout cas, ont cette pointe de nationalisme violent un peu exacerbé de mener la patrie au combat. Toujours ce même leitmotiv : du sang, des fusils !

On retrouve peu ou prou la même chose dans les lignes que vous venez de citer et dans l’hymne national français.


LK Là c’est différent; on exalte la mort de ses nationaux pour la patrie. C’est totalement différent.

MS Oui c’est différent ! Mais en quoi est-ce plus choquant ?
LK Parce que c’est l’apologie de la violence.
MS Oui, c’est l’apologie de la violence. Que l’on prône la mort des siens ou celle des autres !

LK En un mot quand repartez-vous à Cuba ?

MS En un mot pas tout de suite. Je pense avoir veni, vidi, vici (et là il m’est agréable de préciser au lecteur que j’ai pu admirer la latiniste distinguée qu’est Margaux Schmit qui a l’élégance d’user de la prononciation latine) c’était bien. Après je pense attendre, on va dire, une bonne vingtaine d’années avant d’y retourner pour voir le changement. J’y allais justement pour être surprise. Et je pense être de nouveau surprise dans une vingtaine d’années quand le changement sera total.

LK En attendant, ce sont vos paroles délicieusement iconoclastes, et iconoclastes à souhait et extraordinairement rafraîchissantes qui nous ont surpris.
Un dernier mot et un grand merci. Les cigares que vous m’avez offerts de Cuba étaient somptueux !Et j’ai pu constater avec plaisir que vos connaissances s’étendent aussi aux cigares.

Paris le 04/09/2016
Interview de Margaux Schmit

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Comments

  1. Merci pour cet entretien, et pour cette franchise (de gustibus et coloribus non est disputandum), car les questions, sont, comment dire ? Curieuses…
    Une différence de génération, peut-être, car, sans vouloir être désagréable, elles fleurent bons leurs années 60, et sont très « clichées », pour ne pas dire idéologues (je ne dirais pas ‘staliniennes’ ou ‘maccarthystes’ ne soyons pas désagréable…)
    Ayant de la famille (non-politisée) à Cuba, je puis peut-être apporter quelques éclairages ?
    Oui le monde change, et change rapidement ! Ce n’est pas parce que nous vivons dans un pays sclérosé, et en pleine stagnation maastrichienne (pour ne pas dire Brejnevienne) depuis 25 ans où presque rien n’a changé, que le reste du monde n’a pas évolué (et souvent en mieux) à vitesse grand V, lui !
    L’Inde, la Chine ou le Brésil d’il y a 15 ou même 10 ans n’ont rien à voir avec celui d’aujourd’hui, ainsi Cuba dans 15 ans en effet ; nous par contre…
    A propos de l’oppression de la dictature Cubaine, cela existe bien sûr, néanmoins ce n’est pas là le plus problématique.
    Bien sûr que, pour nous, la Liberté est indispensable. Mais le plus troublant n’est-il pas que l’on puisse s’apercevoir que le sentiment de liberté peut être bien plus grand à Cuba qu’en France, si (noter le si), vous n’êtes pas blanche du 16° arrondissement (et c’est tout à son honneur d’en être consciente), mais chômeuse (même sur-diplômée) de Montfermeil, Trappes, Roubaix ou Villeurbanne ? Comparé à l’ambiance carcérale ou concentrationnaire (anti-terrorisme) de la société française d’aujourd’hui (et soigneusement entretenue par notre presse soi-disant libre), la qualité de vie est souvent meilleure à Cuba (il n’y a pas d’attentats islamistes ou contra à Cuba…)
    Pour les urgences, il s’agissait certainement d’un service pour les touristes… (facturé, en dollars, aux assurances), les Cubains n’ont pas les mêmes (même s’ils doivent être meilleurs (les médicaments en moins…) qu’un hôpital de banlieue française un samedi soir, enfin dimanche midi vu les délais…)
    Pour votre information, dans les hôtels et chambres d’hôtes français aussi, on demande le passeport aux étrangers extra-européens, et le cahier de police existe aussi et est vérifié par les commissariats en ces temps de terrorisme (c’est prévu dans le loi).
    En ce qui concerne les problèmes de couleur de peau, la situation s’améliore lentement, mais sûrement. C’est encore loin de la perfection, mais il n’y a pas de mouvement ‘black lives matter’
    Quant à Internet, un peu de sérieux, de grâce, le web étant une création du Darpa, qui est un service du Pentagone… Tout est surveillé par l’armée étasunienne…, comment voulez-vous que Cuba (même en transition) ou la Corée du Nord revendiquent Internet… ? Ils n’oublient pas les leçons des révolutions arabes. Quant à la Chine (toujours une oppression communiste), elle peut se permettre d’enlever de la liberté à Internet…
    Je n’ai pas compris la question portant sur l’éventuel rapport entre la violence et l’hymne national… ?
    Quel hymne national n’est pas ultra-violent, entre les Révolutions, et les guerres (d’indépendances)?
    Voici des extraits du « Stars spangled banner » :
    « And the rockets’ red glare, the bombs bursting in air » 
    « Their blood has washed out of their foul footsteps’ pollution.
    » !
    « la victoire en chantant » : il s’agit du « Chant du départ », pour être exact.
    Merci pour ces informations et ressentis forts intéressants !

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