Mes premières réflexions de l’année 2017

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Mes premières réflexions de l’année 2017

Passé les bienheureuses effluves du réveillon et les lendemains malheureux de migraine, j’ai voulu, comme chacun d’entre vous, essayer de discerner les leçons, les risques et les opportunités que Dame Histoire nous a pourtant servis sur un plateau et que la peur, la paresse intellectuelle, l’inconscience ou tout simplement l’habitude nous cachent.

Quatre événements survenus un 1er janvier m’incitent et m’invitent à ne surtout pas céder à la morosité ambiante et paralysante, à un déclinisme tant à la mode mais néanmoins stupide et à l’ignorance qui progresse hélas partout et qui n’est que le terreau d’où surgissent de son ventre, assidûment fécond, toutes les peurs qui finissent toujours et pratiquement elles seules à engendrer les reculs du progrès, toutes les catastrophes.

L’histoire emprunte des chemins de traverse. Quand bien même il est toujours possible à l’Homme d’État d’en modifier le cours. Le lecteur intéressé se reportera avec intérêt à la thèse non publiée d’Henry Kissinger : le sens de l’histoire.
Dans sa thèse, une phrase m’a profondément interpellé. “Whatever one’s conception about the necessity of events, at the moment of their performance their inevitability could offer no guide to action. . . . However we may explain actions in retrospect, their accomplishment occurred with the inner conviction of choice.”

Pour autant la vraie pensée de Kissinger était beaucoup plus subtile que sa caricature d’Homme d’État réaliste pur, dur, voire cynique. Il a en effet écrit, toujours dans cette thèse brillantissime : «history is the key to understanding rivals and allies; one must confront the problem of conjecture, with its asymmetric payoffs; many foreign policy decisions are choices between evils; and leaders should be wary of the perils of a morally vacuous realism.“
Et L’orfèvre en la matière de préciser sa pensée dans the Necessity for choice. «Unless we are able to make the concepts of freedom and respect for human dignity meaningful to the new nations, the much-vaunted economic competition between us and Communism . . . will be without meaning.”
Avis à tous les néoconservateurs de tout poil.

Quels sont donc ces quatre événements et quel est le lien mystérieux qui fait sens, qui les relie ? En quoi leur colligation peut nous éviter de nous précipiter sinon vers l’abîme, à tout le moins vers des zones de tension et de régression.

1907 Télégramme de Eyre Crowe
1912 Création de la république de Sun Yat Sen
1993 Scission de la Tchécoslovaquie
2002 Introduction de l’euro et seul point d’espoir.

Le télégramme de 1907 de ce diplomate britannique, au fort accent germanique, mais pourtant réputé le diplomate le plus brillant du Foreign Office expliquait dans son mémorandum les raisons de ce qui allait déclencher la première guerre mondiale.
Même si les Allemands ne cherchaient pas intrinsèquement la guerre alors – l’époque bénie de la sagesse de Bismarck n’était pas encore totalement effacée – leur conduite obligerait tôt ou tard la Royal Navy de sa très gracieuse majesté britannique à intervenir. Celle-ci ne pouvait perdre sans danger pour le pays sa suprématie.
En outre rappelons que pour contrer la puissance commerciale allemande, les anglais avaient rendu obligatoire la mention « made in » afin de contrecarrer les exportations allemandes.

Quand bien même, François-Ferdinand n’eût pas été assassiné, la guerre se profilait à l’horizon à cause du comportement agressif- même non militaire- de l’Allemagne. La sagesse ou l’ambition retenue de Bismarck n’était plus là et son traité de réassurance encombrait déjà les oubliettes de l’Histoire.
Il est vrai que ce dernier était tellement subtil que personne n’était désormais capable de démêler les fils de son chef d’œuvre diplomatique.

Il n’empêche, Eyre Crowe, en pointant les dangers allemands et les peurs anglaises – justifiées ou pas – n’a fait que précéder la théorie du Dilemme de la Sécurité. La théorie de Robert Jervis qui pointe les dangers qui font le lit de tout conflit est probablement la théorie la plus brillante qu’il m’ait été donné d’étudier. C’est un pur ravissement pour l’esprit.
Elle récapitule et explique la quasi-totalité des risques conduisant au conflit. Ajoutez à cela que les institutions pouvant réguler les tensions étaient inexistantes alors. Les ingrédients de ce cocktail détonant étaient donc réunis.

Quels enseignements en tirer ?

La peur ! La peur toujours omniprésente aujourd’hui au sein des nations et peut-être plus grave encore, la peur qui gouverne chaque jour davantage les esprits égarés.
Certes un conflit militaire de grande envergure ne semble pas l’hypothèse la plus probable aujourd’hui. Les conflits locaux sont de nouveau là pour l’éviter.
Et avec Trump la liste des autocrates belliqueux et bien souvent ignorants – à cet égard Xi-Ji- Ping et Poutine lequel n’est que son Junior Partner, sont tout sauf des ignorants.
L’on regrettera pendant longtemps, trop longtemps, celui qui restera comme un très grand Président des USA – en tout cas un des plus Kissingeriens.
La situation actuelle est parfaitement résumée par Kissinger dans de la Chine (et oui toujours lui ; ce n’est quand même pas de ma faute s’il est avec Raymond Aron le plus brillant analyste des relations internationales au XX ème siècle) :
« La confiance stratégique peut-elle remplacer une combinaison de menaces stratégiques ? Beaucoup voient là une contradiction dans les termes. Les stratèges se fient aux intentions de l’adversaire présumé seulement jusqu’à un certain point. Car les intentions sont sujettes au changement. Et l’essence de la souveraineté réside dans le droit de prendre des décisions qui ne sont soumises à aucune autre autorité. »

1912 Création de la République de Sin Yat Sen
En géopolitique, en 1912 comme aujourd’hui, le seul élément stable, palpable et réel c’est la volonté des peuples d’habiter et de peupler leur territoire, d’habiller leur histoire et leurs fantasmes identitaires.
Le géopolitologue et professeur hors de pair, Frédéric Encel, avait déjà écrit dans les conséquences stratégiques de la crise ouvrage collectif de François Heisbourg: « Car il existe une constante dans la vie des nations : lorsqu’un pouvoir central, étatique ou pas (encore), renonce ou échoue à assumer sa vocation fondamentale incarnée par le social, des groupes extrémistes prennent la relèvent. Le phénomène est universel… »

La leçon de l’histoire : Les leçons de ces bouleversements dont nous voyons exploser aujourd’hui les conséquences jusqu’en Chine demeurent toujours d’actualité. Certes ils ne sont pas la seule raison du désordre mondial.
L’ordre mondial est taraudé, miné, gangrené (pour certains malheureux magnifié) par les pulsions nationalistes, religieuses, identitaires, économiques et sociales.
Le nier est aussi absurde aujourd’hui qu’il l’a été en 1949.
Refuser les problèmes sociaux d’un nombre toujours aussi élevé d’habitants de la planète porte en germe – tout comme la dialectique hégélienne avec le «da sein » l’essence même de nombreux conflits.
L’immense et indépassable Thucydide relevait déjà dans la Guerre du Péloponnèse que : « L’épaisseur d’une muraille compte moins que la volonté de la franchir. »
Malheureusement, je crains fort que Donald Trump ait oublié dans son immense culture de s’imprégner de Thucydide. Les Mexicains et alii, quant à eux sûrement pas.
La leçon que nous inspire la (ou les) révolution(s) chinoise(s) : la peur- bien sûr- toujours la peur mais les dérèglements sociaux qu’un libéralisme mondial effréné ne fera qu’accentuer.

Je rends grâce à Angela Merkel – qui semble être le seul homme d’État intelligent, solide et ayant de surcroît de réelles valeurs – sur terre aujourd’hui et à Chateaubriand, d’avoir compris la gravité du mal qui ronge un nombre d’esprits dérangés et qui ne sont toujours pas sortis de la confusion mentale. Qu’on en juge.
« Un état politique où des individus ont des millions de revenu, tandis que
d’autres individus meurent de faim, peut-il subsister quand la religion n’est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice ?…
À mesure que l’instruction descend dans ces classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge l’ordre social irréligieux. La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter en ce qu’elle a été cachée ; mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été porté. Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre, lorsqu’il saura bien lire et ne croira plus, lorsqu’il possédera la même instruction, essayez de lui persuader qu’il doit se soumettre à toutes les privations tandis que son voisin possède mille fois le superflu :
pour dernières ressources, il vous le faudra tuer. »
Le fait que le vicomte pensait à une situation purement nationale n’enlève en rien la pertinence de son jugement.

44 ans après le « conceptual breakthrough » de Kissinger en Chine, le problème chinois demeure la pierre angulaire et le problème le plus menaçant pour la paix dans le monde. La seule différence c’est que le tandem Trump – Rex Tillerson n’a que peu (en fait rien du tout) à voir avec la dream team Nixon- Kissinger.

1993 Les Slovaques ont fini par obtenir la séparation d’avec la Tchéquie. C’est je l’avoue pour moi sur le plan intellectuel un des événements qui provoquent en moi une immense tristesse, une angoisse profonde qui me font douter du génie de l’homme et de son intelligence.
Le peuple tchécoslovaque (avec ou sans trait d’union) a été de tout temps en avance sur son époque et son monde environnant.
Pétri d’humanisme, de joie de vivre, d’ouverture d’esprit et de tolérance, martyrisé par la barbarie nazie puis mis en coupe réglée – comme si cela ne suffisait pas- par la déferlante soviétique qui n’avait que peu (très peu) à envier à celle-là ; le peuple, peut être le seul, dont l’indépendance a été acquise pacifiquement grâce à Masaryk dont la seule dictature était celle du respect, ne trouve rien de mieux que de céder, à peine et enfin libre, aux sirènes d’un nationalisme désuet et imbécile.

Qui n’a pas été à Prague ne peut comprendre mon chagrin. Là aussi la leçon de l’histoire est prégnante. La peur stupide et infondée des Slovaques de se voir marginalisés par les Tchèques.

Cette peur comme celle des tenants de UKIP, AFD, FPÖ, Tea Partys aux USA, Front National en France, Vlams Block en Belgique, BP Grillo et Podemos. Ces deux derniers croyant sans doute qu’habiller les idées d’une gauche aussi sotte qu’ignorante de la réalité que ses homologues à droite mais tout aussi béotienne devant les avertissements de l’Histoire et dont le populisme nationaliste est peut-être le danger qui, pour en être rampant, nous menace le plus.
Lorsqu’un peuple a oublié le tragique de son histoire, la voie est libre pour le surgissement de nouveaux cataclysmes.
Kissinger disait à juste titre : « Ce n’est pas l’équilibre qui fut à l’origine des changements du XIX ème siècle mais le nationalisme »

À titre personnel, et dans un registre certes voisin, je pense qu’il est urgent de garder le collège unique. Outre le fait que décider à un âge encore très jeune de l’orientation professionnelle d’un enfant est une faute morale, je partage cette idée frappée au coin du bon sens que le progrès ne peut aller que si l’instruction progresse.

Enfin 2002 et la naissance de l’Euro.
C’est pour moi l’événement marquant du XXe siècle (pour simplifier). La boucle est bouclée.
Obama a, à sa façon adapté partiellement et fait sienne la devise des Habsbourg: « Bella gerant alii ; tu, Felix Austria, nube ! Laisse les autres faire la guerre ; toi heureuse Autriche, marie-toi. » Ce devrait être la devise de l’Union Européenne ! Il y a des moments où le républicain laïc, de surcroît, que je suis regrette le temps de la monarchie

Européen, je revendique fièrement le fait que je suis l’héritier direct d’Aristote et de son éthique à Nicomaque.
Européen je suis le seul à avoir jeté aux orties les prurits dévastateurs du nationalisme étiqué et étriqué.
Européen et fier de l’être, je suis pratiquement le seul qui a rejeté la peur de l’autre.
Européen et heureux de l’être, je constate avec joie que la seule idée nouvelle du XXe siècle, l’Europe a du mal (énormément) à accoler le suffixe « isme » au mot Europe. Dont acte!
Européen, je me ressource en Montaigne qui disait : « Je ne me trouve pas où je me cherche et me trouve plus par rencontre que par inquisition de mon jugement. » Comprenne qui voudra et peut-être surtout qui pourra !

Année après année, mois après mois, traité après traité l’Europe a progressé ; crise après crise, l’Europe se construit progresse et s’approfondit. Quoiqu’on en dise.
Nous, Européens avons su trouver, souvent dans la difficulté certes, les chemins de traverse de l’Histoire.
Ne laissons personne défaire cette merveilleuse cathédrale qui élance fièrement son élégante construction vers l’empyrée.
Ni Donald Trump, ni Poutine, ni Xi-Ji- Ping, ni Nigel Farage et le petit clown de Boris Johnson, ni Marine Le Pen et son effroyable Front National ne dompteront ma fierté.
Et cette fois-ci le « no pasaran » l’emportera.
C’est en ce début d’année 2017 ma seule raison de rester optimiste.

Il nous appartient et à nous seuls de triompher- sans l’ignorer- de ce que MacKinder appelait les « crises de l’encombrement »
Kissinger écrivait dans son maître : Nuclear Weapons and Foreign Policy « In Greek mythology the gods sometimes punished man by fulfilling his wishes too completely. It has remained for the nuclear age to experience the full irony of this penalty.»

En conclusion je laisse de le mot de la fin, vous l’aurez deviné (il ne fallait pas être grand clerc pour cela) à Henry Kissinger.
« Désireux de comprendre la nature même de la paix, j’ai étudié la construction et le mode de fonctionnement des ordres internationaux depuis l’université, soit pendant plus d’un demi-siècle. En me fondant sur mes recherches, je suis conscient que les brèches entre les perceptions culturelles, historiques et stratégiques que j’ai décrites ici vont poser de part et d’autre de formidables défis aux dirigeants même les mieux intentionnés et les plus clairvoyants. Par ailleurs, si l’histoire se bornait à la réitération mécanique du passé, aucune transformation ne se serait jamais produite. Tous les hauts faits furent une vision de l’esprit avant de devenir une réalité. Dans ce sens, ils sont le fruit de l’engagement, non de la résignation à l’inévitable.
Dans son essai intitulé « Projet de paix perpétuelle », le philosophe Emmanuel Kant tenait que le monde parviendrait enfin à la paix durable par l’une des deux voies suivantes : soit l’intuition humaine, soit des conflits et des catastrophes d’une ampleur qui ne laisserait pas d’autre choix l’humanité. Nous nous trouvons à cette croisée des chemins. »

Leo Kellerdrapeau européen
Neuilly le 2 Janvier 2017

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