Non, ce n’était pas mieux avant ! Par Luc Ferry

Non ce n’était pas mieux avant!
Luc Ferry a accumulé les fonctions les plus brillantes. Mais c’est surtout un intellectuel hors de pair qui pense juste vite et bien.Une culture encyclopédique et un humour décapant en font le prototype de l’ « honnête homme du XXIème siècle.Ses conférences hebdomadaires au théâtre des Mathurins sont un moment d’intelligence,d’éloquence et d’humour. Je tiens donc, tout particulièrement,à le remercier de l’amitié qu’il me témoigne en m’ayant autorisé à publier son article.

Non, ce n’était pas mieux avant ! Par Luc Ferry

Contrairement à ce qu’affirment les théoriciens de la décadence et les professionnels du pessimisme qui encombrent chaque année davantage le monde intellectuel français, la civilisation européenne est de toute évidence, non seulement la plus brillante, la plus douce et la plus pacifique qui soit, mais loin d’être en déclin, c’est seulement aujourd’hui que l’humanisme dont elle est porteuse atteint enfin sa maturité.
C’est particulièrement vrai pour les femmes dont l’émancipation, récente au regard de l’histoire et de ce fait encore insuffisante, notamment sur le plan économique, ne cesse malgré tout de progresser comme jamais depuis un demi-siècle.
Créativité incomparable sur le plan scientifique et artistique, autonomie des individus et protection sociale à nulles autres pareilles, ni avant ni ailleurs, tels sont les traits caractéristiques les plus évidents de notre civilisation.
En parlant de décadence, en sombrant dans les facilités de la nostalgie et du « c’était mieux avant », nos pessimistes se fourvoient de manière si invraisemblable mais avec tant d’échos dans la société, qu’il faut bien se résoudre à en chercher malgré tout la cause.
Comment peut-on se tromper à ce point sans provoquer la risée générale ? Où a-t-on pris l’idée absurde que c’était mieux avant ? Quand ça ? Quand les femmes n’avaient pas le droit de vote et que les trois quarts du pays étaient peuplés d’analphabètes ?
Dans les années trente, quand un antisémitisme délirant s’apprêtait à faire six millions de victimes, tandis que la guerre elle-même en faisait 60 millions au total ? Dans les sixties, quand la révolution maoïste se soldait à son tour par 70 millions de morts tandis que le totalitarisme soviétique, Franco, les colonels grecs et Salazar régnaient encore en maîtres au cœur de l’Europe ?
Si nos pessimistes, qui boostent avec leurs idées fausses les démagogues antilibéraux, occultent de manière aussi aberrante les progrès accomplis par notre continent en termes de liberté et de prospérité, c’est qu’ils sont aveuglés par les questions nouvelles que pose la mondialisation.
Disons les choses simplement : le marché est devenu mondial alors que les politiques sont restées nationales, le primat de plus en plus évident du global sur le local provoquant trois conséquences, en effet préoccupantes, qu’une analyse hâtive et superficielle comme nos pessimistes les aiment peut faire confondre avec le déclin.
D’abord une relative impuissance publique liée au fait que les leviers des politiques nationales ne lèvent plus grand-chose. Ensuite le sentiment, en partie justifiée, d’une trahison de l’idéal démocratique qui nous promettait de maîtriser collectivement notre destin alors que des millions de moteurs de l’histoire disséminés de part et d’autre engendrent une résultante que personne ne domine plus. Enfin, une éclipse du sens en raison justement de l’opacité de la résultante en question.

De là à parler d’une fin de la civilisation européenne, il y a un abîme, celui qui sépare l’intelligence de ce qui est des facilités mortifères de la nostalgie. Les questions qui se posent à nous, si l’on veut bien regarder la réalité en face ou lieu de pleurnicher, sont les suivantes : comment reprendre la main, à quel niveau, et pourquoi faire ?
Question du pouvoir et question du sens. Une seule réponse aux deux interrogations : l’Europe.

Ce qui ne signifie nullement que l’Union européenne soit parfaite, loin de là, mais qu’elle pourrait s’en approcher si nous n’étions pas gouvernés par des nains de jardin. On nous dit et on nous répète qu’il faut écouter les peuples et on a mille fois raison. Mais il se répond aussi que les peuples écoutent les « élites », même si elles habitent Paris, qu’elles ne sont pas fanatiquement antilibérales, totalement incultes et qu’elles ne flattent pas la « France périphérique ».
La vérité, c’est que 60 % de nos concitoyens souscrivent aujourd’hui à des programmes délirants : ici des dépenses publiques hallucinantes, là une sortie de l’euro suicidaire, dans tous les cas de figure des politiques de relance par la consommation au moyen d’augmentations faramineuses des déficits qui plongeraient les plus faibles dans le chômage et la misère– ceux-là mêmes que ces projets insensés prétendent pourtant défendre.
Dieu que d’habileté et de talent dépensés chez Mélenchon et Le Pen pour construire des miroirs aux alouettes, et que de ressentiment, de naïveté et de passions obscures chez ceux qui tombent dans des panneaux qui, sous des dehors paradisiaques, indiquent pourtant la direction de l’abîme.

Luc Ferry
Le Figaro du 20 Avril 2017

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