Les groupes armés du Sahel : origine et solutions Par Nicolas Normand Ministre plénipotentiaire honoraire

Les groupes armés du Sahel : origine et solutions

Nicolas NORMAND Ministre plénipotentiaire honoraire

Normalien, ingénieur agronome et énarque, Nicolas Normand a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’Ecole nationale d’administration. Ancien ambassadeur de France au Congo Brazzaville, au Mali, au Sénégal et en Gambie, il a été conseiller du ministre des Affaires étrangères pour l’Afrique et sous-directeur des affaires politiques du Quai d’Orsay. Il a également été secrétaire général adjoint du club de Paris à la direction du Trésor au ministère des Finances et directeur adjoint de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Au Sahel comme ailleurs, deux sentiments peuvent pousser des hommes à prendre les armes, lorsque leur cadre de vie et leur culture ne les en empêchent pas : l’avidité et le ressentiment. Deux autres facteurs interviennent aussi pour les groupes se réclamant du djihadisme armé : l’idéologie et la dynamique de groupe, spécialement celle propre au phénomène sectaire. Dans la plupart des pays, ceci ne se produit pas car l’Etat a les moyens de faire respecter son monopole de la force et, par ailleurs, les citoyens peuvent recourir à des mécanismes appropriés pour exercer leur compétition, régler leurs différends ou faire valoir leurs doléances. Mais une caractéristique du Sahel est que les Etats ne parviennent pas à produire ce cadre pacificateur, alors même que les griefs des citoyens peuvent y être aigus.


L’origine institutionnelle des groupes armés

La majorité des Etats subsahariens (28 sur 48 selon le FMI) sont qualifiés de « fragiles » et environ la moitié de ces derniers sont pris dans un cercle vicieux de fragilité les rendant incapables d’améliorer leur sort. C’est le cas de tous les pays sahéliens à l’exception du Sénégal, Etat fragile en voie de consolidation. Cette fragilité a d’abord une explication historique : leurs institutions ne sont pas héritées de leur expérience ancienne, mais importées avec la colonisation.
Or l’Etat postcolonial est un mélange instable de rationalité universelle, et de culture européenne et de tradition locale. L’Etat de droit, en particulier, est le fruit d’un certain terreau idéologique et d’un contexte séculaire socio-politique propre au monde occidental, dont la transposition dans des sociétés traditionnelles, reposant sur le caractère interpersonnel des relations politiques et économiques, ne va pas de soi, ou plus précisément prend du temps.

Dans certaines sociétés organisées de manière clanique et rétive à une autorité centralisée (comme la Somalie, pourtant mono ethnique), la greffe est encore plus difficile et la situation hobbesienne d’affrontements des ambitions serait, selon certains, un processus plus ou moins incontournable d’élaboration institutionnelle.
C’est bien dans cet inachèvement institutionnel, en particulier le caractère insuffisamment inclusif des institutions étatiques, l’importance des relations interpersonnelles, le comportement encore mal encadré des dirigeants et fonctionnaires, l’insuffisance du sentiment de citoyenneté ou du bien commun et surtout l’incapacité de l’Etat à assurer ses fonctions régaliennes sur l’ensemble de son territoire, notamment la justice, la police, l’éducation et les services publics de base que se crée un terreau favorable aux groupes armés. La nature a « horreur du vide » et un vide existe entre l’ancien système traditionnel mourant et le nouveau, encore en gestation. D’autres facteurs historiques et géographiques accentuent la faiblesse institutionnelle :
– l’explosion démographique d’une zone de surcroît restée largement à l’écart du développement économique, aggravant la pauvreté et le chômage massif des jeunes, le recours aux armes pouvant devenir une issue économique ;
– l’analphabétisme majoritaire au Sahel, limitant la possibilité de sublimer la violence ou de recourir à un règlement pacifique des différends ;
– le choc d’altérité ou le stress acculturatif entre les valeurs traditionnelles, l’ancienne stratification sociale et le modernisme importé ou, plus récemment, les nouveaux courants rigoristes (wahhabisme et Jamma’t tabligh) ;
– l’irruption étrangère devenant invasive et déresponsabilisante : «ONGisation», forces onusiennes se comportant comme un Etat dans l’Etat, forces armées étrangères ;
– l’hétérogénéité économico-sociale entre un Nord désertique peuplé d’éleveurs nomades à tradition guerrière de razzias et d’affrontements entre tribus et un Sud fertile peuplé d’agriculteurs sédentaires, le dérèglement climatique pouvant augmenter les conflits d’usage.


Les motivations individuelles de l’adhésion aux groupes armés

L’insatisfaction : ses sources peuvent être politiques ou socio- économiques, favorisées par l’explosion démographique. Parfois, ce sont seulement des jeunes désœuvrés qui ont trouvé le seul emploi disponible. Une étude des Nations unies (PNUD) de septembre 2017, fondée sur une enquête auprès de 495 recrues volontaires d’organisations extrémistes telles que Boko Haram et les Chebabs, montre que le dénuement et la marginalisation, accentuée par la faiblesse des pouvoirs publics, sont les principales raisons qui poussent de jeunes Africains vers l’extrémisme violent.
Mais cette étude révèle également que « les actes de violence ou d’abus de pouvoir supposés de la part de l’Etat constituent souvent l’élément déclencheur de la décision de rejoindre un groupe extrémiste » : d’après 71 % des recrues interrogées, les agissements du gouvernement ont été pour eux l’élément déclencheur. L’étude du PNUD éclaire sur « le rôle nuancé de la religion comme motif d’extrémisme » car, « contrairement aux idées reçues, ceux qui rejoignent les groupes extrémistes ont tendance à avoir des niveaux plus bas d’éducation religieuse ou formelle, ainsi qu’une compréhension plus limitée des textes religieux » …même si plus de la moitié d’entre eux ont invoqué la religion pour justifier leur ralliement. La frustration des populations de castes « inférieures » est un autre facteur favorable aux mouvements armés, djihadistes ou autres : cette stratification sociale traditionnelle détermine des inégalités d’accès aux ressources, notamment foncières, et aux positions de leadership.

De tout temps, le recours aux armes a permis à des groupes de s’imposer et de s’élever socialement. Les mouvements armés existants exploitent les griefs des populations défavorisées. Par exemple, la tribu arabe Al Wasra, du Nord du Mali, aurait adhéré au MUJAO pour sortir de sa marginalisation sociale. Dans le Macina (centre du Mali), des Peuls de classe inférieure auraient rejoint le « Front de Libération du Macina » d’Amadou Koufa pour échapper à la domination de l’aristocratie peule maraboutique. Mais l’exemple le plus connu reste celui des Touaregs Imghad (non nobles) cherchant à se libérer de leur lien tributaire par rapport aux nobles Ifoghas.
Les Imghad, étant majoritaires, bénéficient de la démocratisation des institutions maliennes qui dessaisit progressivement l’aristocratie Ifoghas de ses prérogatives ancestrales. C’est l’une des causes de la rébellion sécessionniste des Ifoghas, mais aussi, en réaction, de la création du groupe armé pro- Bamako des Imghad (le GATIA). Si ces derniers avaient soutenu les rebelles Ifoghas minoritaires, cela n’aurait pu en effet que conduire les Imghads à se repositionner dans une relation de dépendance à l’égard de l’ancienne aristocratie Ifoghas tribalisée et rebelle, dominant le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) et le HCUA (Haut-conseil pour l’unité de l’Azawad).

L’avidité et l’ambition : une motivation classique d’un groupe armé dans un Etat fragile ou failli est le contrôle d’un territoire, hors de toute élection, pour le piller ou y diriger des trafics lucratifs (contrebande, armes, drogues, migrants, prises d’otages) : on assiste ainsi localement à une criminalisation de la politique et à une politisation du crime. Ibrahim ag Bahanga et Iyad ag Ghali, rebelles « professionnels » en sont des exemples connus. Iyad est le type même du terroriste hybride : ambitieux politicien voulant dominer son fief (région de Kidal), chef religieux tabligh, criminel et riche trafiquant. Vis à vis du pouvoir central, le groupe armé pratique le « syndicalisme de la kalachnikov » consistant à arracher, généralement par des accords de paix répétés (4 au Mali depuis l’indépendance), une série d’avantages, frustrant d’autant tous ceux qui n’ont pas pris les armes. Dans certains pays, principalement le Tchad au Sahel, le système politique « fonctionne par des cycles de prise de pouvoir par la force d’un groupe armé, qui lui donne la capacité d’accumulation de ressources importantes. Parallèlement, d’autres groupes armés naissent, potentiels rivaux avec lesquels les autorités doivent soit pactiser, soit les défaire par la force » (S. Meister).

L’idéologie et la dynamique de groupe : le djihadisme salafiste armé : les sociétés « malades », au sens donné par l’ethnopsychiatre Georges Devereux, subissent les pathologies de l’acculturation de « l’autochtone mondialisé » : désorientation culturelle des jeunes, souffrant d’une crise du symbolique, avec la perte de transcendance, et d’une crise de l’imaginaire, coupé de ses sources anciennes. Ces jeunes cherchent alors des réponses que ne peuvent leur donner leurs parents ou leur communauté d’origine. Ils adhèrent à des mouvements sectaires, devenus les symptômes de désordres ethniques, qui les isolent du monde extérieur, les assujettissent à un nouveau groupe de pairs et qui exigent l’adhésion inconditionnelle à leurs discours de certitudes.
De marginaux ou rejetés, ces jeunes trouvent une nouvelle raison d’être dans le djihadisme armé. L’idéologie salafiste djihadiste s’est diffusée au Sahel par des étapes désormais bien connues : théorisation au XXe siècle par l’Egyptien Sayid Qutb et le Palestinien Abdullah Nassam, incubation avec l’aide américaine et saoudienne en Afghanistan sous l’occupation soviétique (1979-1989) et retour des vétérans étrangers dans leur pays d’origine (notamment en Algérie puis au Nord Mali avec le GSPC en 2000, devenu ACQMI en 2007). Bipolarisé par Al Qaïda et l’Etat islamique (EI), le djihadisme sahélien actuel est le résultat de deux phénomènes : fragmentation d’Al Qaïda ou de l’EI, comme l’implantation d’AQMI, ou bien djihadisation d’un radicalisme quiétiste local, essentiellement wahhabite (Chebabs en Somalie à partir de l’Union des tribunaux islamiques, après 2006, Boko Haram au Nigéria à partir de la secte quiétiste de Mohamed Yusu, après 2009) ou tabligh (Ansar Dine en 2012, puis « Groupe de soutien à l’islam et aux Musulmans » créé en 2017 par Iyad ag Ghali.

A la question classique « islamisation du radicalisme ou radicalisation de l’islam ? », le cas du Sahel montre bien que les deux s’y combinent. Le salafisme développe une idéologie antioccidentale et crée les conditions intellectuelles et spirituelles de la violence. Au moment des attentats djihadistes de Bamako en 2015 (peu après ceux de Paris), l’imam wahhabite Mahmoud Dicko (Président du Haut- conseil islamique du Mali) avait estimé qu’ils étaient « un châtiment de Dieu à l’encontre de la diffusion de l’homosexualité ».
La diffusion du wahhabisme résulte d’une active diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite, principalement : bourses d’études, survenue de prédicateurs et d’ONG islamistes, écoles coraniques, etc. En Arabie, le wahhabisme est conservateur, mais au Sahel, bien que très minoritaire, il est perturbateur : il divise les Musulmans et accuse la majorité malakite soufie d’avoir une interprétation dévoyée de l’islam (culte des Saints, spiritualité soufie). Le fondamentalisme islamique tabligh, d’origine indienne (créé en 1927), a été largement diffusé au Sahel (et au-delà) par des prédicateurs au départ pakistanais, puis mauritaniens, gambiens… Au Mali, son chef spirituel est Iyad ag Ghali. Amadou Koufa (rebelle peul du Macina) est également tabligh.

Mais, initialement, en dehors de Boko Haram, la majorité des combattants djihadistes sont des jeunes qui n’étaient pas des salafistes quiétistes, mais bien des Musulmans malékites traditionnels qui ont « islamisé leur radicalisme » en passant directement à l’idéologie sectaire déjà évoquée. L’argumentaire utilise aussi la nostalgie de l’âge d’or du Sahel (du VIIe au XVIe siècle) et surtout l’histoire des djihads sahéliens du XIXe siècle créant le Califat de Sokoto (1804), le royaume du Macina (1818), voire l’empire toucouleur de Omar Tall. Il s’agissait cependant de djihads peuls malékites et confrériques de la Qadriya ou, pour Tall, de la Tidjaniya, ce que rejette le salafisme.

La recherche de solutions
Retour d’expériences : les mauvaises solutions, tâtonnements, erreurs et ingérences

Il importe, à notre avis, de sortir de la fausse dichotomie « traitement politique ou traitement militaire » telle que l’ont appliquée, au Mali en 2012, la diplomatie française et la force Serval, croyant alors judicieux de distinguer des « bons » (les sécessionnistes) et des « mauvais » groupes armés ( les djihadistes), alors que le recours à la force aurait dû logiquement être jugé inacceptable (quel que soit le paravent idéologique des rebelles, par ailleurs narcotrafiquants) dans une démocratie et un Etat sensé conserver le monopole de la contrainte. Il s’agissait en plus, vu de Bamako, d’une grossière ingérence dans les affaires internes du Mali.

Les inconvénients du traitement politique ont été sous-estimés

L’encouragement occidental aux pays en crise à signer des traités de paix avec des groupes armés est, en général, une fausse bonne solution. Difficilement applicables, souvent signés sous la contrainte et non appropriés par les intéressés, ces accords traduisent avant tout la faiblesse d’un Etat qui se voit obligé de reconnaître la place de coupe-jarrets non représentatifs sur son territoire, même si le document signé vise théoriquement à y mettre fin. L’accord implique l’impunité pour ceux qui ont choisi la violence et survalorise ces individus.
Le fait de devoir renouveler régulièrement des traités avec des milices successives est une circonstance aggravante et signifie non que ces accords auraient été mal appliqués (même dans ce cas), mais qu’il est toujours payant d’utiliser la violence pour des entités non étatiques et minoritaires. Le recours aux armes, hors de tout monopole étatique, devient un business lucratif, une occupation de prestige, un moyen de promotion. Les milices deviennent alors, sinon permanentes, en tout cas récurrentes, obtenant chaque fois de nouveaux avantages, en toute impunité, par le « syndicalisme de la kalachnikov ».

De manière générale, toute « prime à la violence » ou à la rébellion, devrait être évitée car elle présente deux inconvénients : un encouragement pour l’avenir à recourir de nouveau à la force et une frustration pour les communautés qui n’ont pas pris l’initiative d’y recourir et qui risquent de s’y mettre à leur tour, comme on l’a observé au Mali après la signature de l’accord d’Alger (2015). Certaines demandes formulées par les groupes rebelles pouvaient en théorie être examinées et même parfois jugées légitimes. Mais la méthode employée (en particulier par le MNLA) ne l’était certainement pas. Le recours à la force par une minorité a profondément déstructuré l’équilibre existant entre les différentes communautés du Nord Mali (Touaregs rebelles contre Touaregs loyalistes, Songhaïs, Peuls, Kountas, Bérabiches, Bellas, Soninkés, Dogons ou Bambaras). En outre, il est absolument naïf de penser que les anciens chefs « rebelles » sont de gentils citoyens qui ne demandent qu’à rentrer dans un processus de paix.

Les effets pervers du désarmement différé prévu par l’accord d’Alger de 2015, au Mali, ont été également sous-estimés.

Théoriquement prévu sous six mois (en 2015), le désarmement n’a pas commencé en 2018 : face à la circulation de Touaregs armés, les autres communautés se sont senties menacées et, pour se procurer des armes se sont rapprochées des djihadistes ou ont formé leurs propres milices : on assiste ainsi à une tribalisation armée. Les Songhaï, majoritaires au Nord Mali, ont suscité, en 2017, leur propre mouvement (Irkanda), ainsi que les Bellahs (Temedt) et des groupes armés (Bouctou, MBGM, FACO et MPFR2), tandis que les groupes « signataires » de l’accord d’Alger ont formé de nouveaux groupes à base tribale (MSA regroupant les Touaregs Daoussaks et Chamanamas ex-MNLA, etc.). Des Peuls avaient rejoint le MUJAO dès 2012 pour de protéger des Daoussaks. Ces solidarités communautaires, les jeux d’alliance et les rivalités dans le contrôle des trafics de drogue pèsent davantage que la classification occidentale « laïc ou djihadiste » et la porosité avec les djihadistes est parfois très forte : le HCUA, dominant à Kidal (et dirigé par un tabligh) est considéré comme inféodé à Iyad ag Ghali.

La menace sécessionniste n’a nullement disparu

Le fait que Serval ait véritablement livré la ville de Kidal aux sécessionnistes en 2012 (ultérieurement regroupés sous le nom de CMA ou Coordination des mouvements de l’Azawad), qui s’y accrochent, est une source de tension et de déstabilisation : les affrontements avec les Touaregs « pro-Bamako » du GATIA (groupe d’auto-défense des Touaregs Imghads et alliés) sont innombrables : c’est la « lutte des castes », Touaregs contre Touaregs. Non moins grave, la clause de l’accord d’Alger qui prévoit l’élection au suffrage universel direct des présidents de région (et non par l’assemblée régionale) porte en germe l’éclatement du Mali comme le craignent déjà 38 % des Maliens au Sud et 77 % à Gao (selon l’Afrobaromètre de 2017). Il sera fondamental de modifier cette clause.

Les ingérences des puissances extérieures ont aggravé les tensions

Si le MNLA a été appuyé fortement par la France, mais aussi, de manière plus discrète par la Mauritanie et le Maroc, cela peut expliquer (en partie) le soutien apporté par l’Algérie à Iyad ag Ghali, adversaire du MNLA, soutien apparent mais qu’Alger dément cependant. Mais l’Algérie refuse aussi de s’associer au G5 Sahel, ce qui en fait son talon d’Achille.

Les insuffisances du traitement militaire sont reflétées par l’accroissement des attaques terroriste
s

L’intensité et le nombre de ces attaques n’ont cessé de croître depuis la signature de l’accord dit de paix en 2015. L’impuissance de Barkhane à réduire de petits groupes hostiles, au nord du Mali, s’explique : les conditions du succès d’une contre-insurrection, telles que théorisées par David Galula (1919-1967), n’ont pas pu être réunies. Pour pacifier une zone et mobiliser sa population au profit des autorités légitimes, il faudrait que la neutralisation des groupes hostiles soit aussitôt suivie d’une occupation du terrain par la gendarmerie locale, la police, un sous-préfet, un instituteur motivé, quelques services publics et travaux d’intérêt général pour la population.
Or, ce « quadrillage régalien » du territoire ne se produit pas, ni au nord du Mali, ni d’ailleurs en Somalie (après l’action de l’AMISOM). Sans relève, le territoire est de nouveau dominé par les groupes armés. D’autres circonstances aggravantes peuvent être avancées : Barkhane, en tant que force étrangère, venant de surcroît de l’ancien colonisateur, même en agissant de concert avec les soldats africains, pourrait avoir du mal à « gagner les cœurs et les esprits » de la population. La propagande des groupes armés tend à diviser la population en « collaborateurs » cibles de représailles et « résistants » nationalistes à une « occupation » qui se prolonge (6e année en 2018).
Autre difficulté : les ingérences politiques de la France ont créé localement la suspicion que Barkhane, de mèche avec les Casques bleus de la MINUSMA, favoriserait une sécession du Nord pour mieux en exploiter les richesses minières supposées (imaginaires ou non).

Des possibilités d’amélioration existent néanmoins

Ils relèvent à la fois de la prévention, en traitant les racines de la fragilité, et de la répression, mais pas seulement militaire, en mettant l’accent sur l’action judiciaire et policière.

Renforcer les Etats par les institutions judiciaires et régaliennes

Légitimité et confiance doivent être consolidées. Contrairement à ce qui est généralement fait, un appui international devrait être apporté en priorité aux institutions judiciaires et policières, gendarmerie comprise, pour les Etats ayant des autorités légitimes. Il existe en particulier un besoin insatisfait de justice. D’une enquête auprès de personnalités représentatives du Mali à laquelle a procédé l’Institut d’études et de sécurité, il ressort que « la priorité qui a été considérée comme la plus urgente a été la nécessité d’en terminer, de façon visible, avec l’impunité des criminels et des trafiquants ». Cette attente de l’opinion a pourtant été ignorée par la « Conférence internationale pour la relance économique et le développement du Mali » tenue à Paris en 2015 sur le thème « bâtir un Mali émergent ».

Faire revenir les services publics de base

Leur manque est à la source d’un profond ressentiment et des désordres. Ils doivent être organisés par l’Etat, avec l’aide des bailleurs de fonds. La solution n’est pas dans une décentralisation poussée (comme envisagée dans l’accord d’Alger pour le nord du Mali), si celle-ci doit se traduire par un retrait des services que l’Etat doit assurer (sécurité, justice, santé, éducation, électrification), mais, à l’inverse, dans une présence réelle ou renforcée de l’autorité étatique dans les zones périphériques déjà si mal contrôlées. Les groupes armés rempliront inévitablement le vide si le gouvernement central délaisse d’immenses zones rurales. Cela nécessite aussi d’appuyer la refonte des systèmes fiscaux centraux défaillants des Etats fragiles.

Maîtriser la natalité, reconstruire le système éducatif délabré et concurrencé par les médersas
Ce sont deux obstacles majeurs et largement délaissés par les bailleurs de fonds.
Aider directement les armées africaines
L’aide à « l’architecture de défense » mort-née de l’Union africaine est paraît bien être une perte sèche. Le G5 Sahel, quant à lui, ne peut produire des résultats que si les armées nationales qui le constituent en ont la force, à l’instar de la FMM (force multinationale mixte) contre Boko Haram où l’armée tchadienne est le fer de lance. Inversement l’AMISOM (African Mission in Somalia) a démontré sa très faible efficacité contre les Chebabs en Somalie. L’essentiel est l’appui bilatéral, contractualisé.
Ceci suppose une meilleure relation de confiance avec les responsables africains et donc de sortir d’un certain complexe de supériorité qui inspire encore les décideurs politiques et militaires des pays donateurs. Ils ont tendance à juger globalement les pays africains « corrompus », alors qu’il existe de nombreux cadres intègres et patriotes. En outre, actuellement, l’aide sécuritaire est hors du champ de l’aide publique au développement. L’inclure suppose un effort de plaidoyer considérable auprès de nos partenaires de l’OCDE.
Réorienter l’aide au développement
Force est de reconnaître que l’aide publique au développement n’a pas relevé les défis des pays fragiles ou malades : elle s’est même défiée de ces Etats qui compliquent sa tâche, lui préférant nettement les « gagnants » ou pays émergents qui reçoivent l’essentiel de l’aide. Par ailleurs, les organisations non gouvernementales (ONG) et les églises traitent directement avec la population, en se substituant aux autorités étatiques, au risque de les affaiblir encore plus et de les déresponsabiliser. La priorité est d’aider ces pays à reconstruire leurs armées, leurs gendarmeries, leurs systèmes judiciaires, leurs systèmes fiscaux, pour plus d’efficacité, d’autonomie et moins d’inégalité, et leurs services publics, à commencer par l’éducation primaire, secondaire et supérieure, sans oublier le planning familial. Il convient donc de remédier aux errements tels que la proportion dérisoire de l’aide en dons consacrés aux pays sahéliens : environ 3 % de l’aide publique française !
Refonder le contrat social et contrôler l’action politico- religieuse
A l’inverse des accords politiques avec des bandes armées, il apparait judicieux d’ octroyer des processus de « réconciliation » entre des individus égarés, djihadistes ou non, et l’Etat central. Il existe différentes expériences réussies (Algérie, Afrique du Sud) dont les Etats sahéliens commencent à peine à s’inspirer, en Mauritanie (déradicalisation et réinsertion) et au Niger (« main tendue »), voire au Mali (projet de loi à l’égard des repentis). L’expérience réussie du Niger avec la « Haute autorité à la consolidation de la paix », sans la très pesante tutelle onusienne et internationale qui existe au Mali, est à imiter. Il faut aussi s’inspirer, au Sahel, de l’expérience du Maroc et de l’Algérie dans le contrôle public des services religieux (imams et enseignement coranique), en surmontant l’obstacle de la « laïcité » des Etats sahéliens.

Si ces différentes actions ne sont pas entreprises au Sahel, frontière Sud de l’Europe et zone de crises et d’immigration, on pourrait craindre les avertissements des nouvelles Cassandre, comme Jean-François Bayard qui a écrit : « Vous avez aimé l’épisode des passeurs et des djihadistes ? Vous adorerez Sahel, le retour… ».

Nicolas NORMAND Ministre plénipotentiaire honoraire
Paris le 04/07/2018

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