La dangereuse mise à mort de l’accord nucléaire avec l’Iran Par Renaud Girard

La dangereuse mise à mort de l’accord nucléaire avec l’Iran Par Renaud Girard

Le 8 mai 2018, dans une allocution télévisée solennelle depuis la Maison-Blanche, le président Trump a pris une décision que tous ses alliés et tous ses partenaires au Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies (ONU) lui avaient fortement déconseillé de prendre. Il a déchiré l’accord nucléaire de 2015 avec l’Iran, faisant ainsi peser un sérieux doute sur la valeur intrinsèque de la signature internationale des États-Unis d’Amérique.

Adoubé par une résolution spéciale du Conseil de sécurité de l’ONU, ce traité fut négocié pendant presque dix ans, sous l’impulsion de l’Union européenne, avec les représentants de Téhéran, conjointement par les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, et signé à Vienne le 14 juillet 2015. Le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) oblige les Iraniens à suspendre jusqu’en 2025 leurs activités d’enrichissement d’uranium et de fabrication de plutonium, en échange d’une suspension des sanctions commerciales qui avaient été décrétées contre eux par l’ONU, l’Union européenne et les États-Unis, en raison de leur programme nucléaire. L’idée était très simple : la communauté internationale permettait à l’Iran de revenir à ce qu’elle était dans les années soixante-dix, à savoir une grande puissance commerciale, en échange de son renoncement à devenir une puissance nucléaire. Le problème est que, pendant sa campagne électorale, Donald Trump s’était engagé à casser cet « horrible deal ».

Les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de Vienne ont noté dans tous leurs rapports que l’Iran satisfaisait parfaitement aux obligations qu’il avait contractées au
titre du JCPOA. Le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) de 1968 est donc bel et bien aujourd’hui appliqué au Moyen-Orient, dont tous les pays sont signataires (hormis Israël, qui a construit secrètement l’arme atomique au début des années soixante, grâce à la France).

En Iran, les bénéfices commerciaux du JCPOA s’étaient fait attendre, au grand dam du président réformateur Hassan Rohani, qui avait mis tout son poids politique dans la balance pour imposer l’accord nucléaire aux durs du régime. Toutes les entreprises européennes rêvent de faire du business avec l’Iran, dont les quatre vingts millions d’habitants jouissent d’un haut niveau d’instruction. Mais elles n’ont trouvé aucune grande banque pour financer leurs exportations ou leurs investissements. Les grands établissements financiers du Vieux Continent sont en effet traumatisés par ce qui est arrivé à la BNP, qui fut condamnée, le 1er mai 2015, à payer 9 milliards de dollars d’amende à la justice américaine, pour avoir financé des exportations de pétrole iranien libellées en dollars (légales en vertu du droit français ou européen, mais illégales en vertu du droit américain). Cette gigantesque amende n’avait curieusement pas déclenché de réaction de la part de la Commission européenne – laquelle aurait très bien pu, par exemple, condamner la banque américaine Goldman Sachs à une amende au moins équivalente pour avoir aidé un pays membre de l’Union européenne à maquiller ses comptes publics.

Après la décision américaine de se retirer du JCPOA, les sociétés européennes qui avaient investi en Iran ont annoncé qu’elles en partiraient, afin de ne pas subir les foudres des États-Unis. Peugeot, dont l’Iran représente le premier marché à l’export a annoncé début juin 2018 son retrait d’Iran. Les leaders du Royaume-Uni, d’Allemagne et de France ont, au même moment, écrit au gouvernement américain pour lui demander que des waivers (dérogations) soient systématiquement appliquées à leurs investissements en Iran. Quel aveu de faiblesse de l’Union européenne, incapable de concevoir des représailles qui obligent l’Amérique à renoncer à son hégémonisme financier et juridique ! Mais quand les ministres de l’Union européenne se sont réunis pour réfléchir aux contre-mesures qu’on pouvait appliquer à l’Amérique, aussitôt la délégation polonaise a prêché la modération, pour ne pas dire l’abdication.

Comme elles ne pouvaient pas se permettre de risquer d’être bannies du marché américain, les grandes banques européennes avaient déjà pris (à partir de la mise en application du JCPOA en janvier 2016) la précaution, avant toute opération en Iran, de demander une autorisation particulière au Trésor américain… lequel refuse toujours de se prononcer à l’avance ! À cet inconfort financier s’était ajouté un lourd climat d’incertitude politique. Sollicité par le président, le Congrès des États-Unis avait d’abord refusé d’endosser la responsabilité d’une destruction du JCPOA. Car immenses lui paraissaient les éventuelles conséquences d’un tel geste : reprise de l’enrichissement d’uranium par l’Iran ; bombardement par les Israéliens de ses installations nucléaires ; ralliement de l’axe chiite autour de Téhéran (Bagdad, Damas, Beyrouth, Sanaa) ; embrasement du Moyen-Orient.

L’Iran n’a pas tort quand il dit que les Occidentaux ne respectent que la force et sont ingrats à l’égard de l’élève qui fait soudain le choix de se soumettre à leurs règles. La Corée du Nord a violé le TNP, puis s’en est retiré, puis a procédé à des expériences nucléaires et balistiques contraires aux résolutions de l’ONU : l’Amérique la cajole aujourd’hui, après le sommet entre Donal Trump et Kim Jong-un du 12 juin 2018 à Singapour. Les États-Unis ont déjà renoncé à leurs manoeuvres navales annuelles avec la Corée du Sud.

L’Iran a renoncé au terrorisme depuis la fin du siècle dernier, et à son programme nucléaire depuis 2015, mais il est toujours traité en paria par Washington.

Pire, l’Amérique oblige par la menace les Européens à se comporter comme elle envers l’Iran. Elle leur interdit quasiment de commercer avec l’antique Perse ! Personne en Europe, ni Emmanuel Macron, ni Angela Merkel, ni Theresa May n’a obtenu que cesse la prétention des États-Unis à appliquer leurs lois et leurs embargos particuliers au monde entier. Pour libérer les Européens de cette emprise juridique américaine, il faudrait un bras de fer de longue haleine, dont l’actuelle Commission de Bruxelles ne semble pas capable.

À la fin de son allocution du 8 mai 2018, Donald Trump n’a pas exclu l’idée d’un dialogue direct entre lui et les autorités iraniennes suprêmes. Encore faudrait-il que le président américain accepte de négocier sur tous les sujets à la fois. Les Iraniens ont toujours été favorables aux négociations de grand bargain. Ils seraient probablement prêts à discuter en même temps de tout ce qui préoccupe Washington : leur programme de missiles balistiques, leur présence en Syrie, leur ingérence au Liban grâce à leurs partenaires du Hezbollah chiite, leur soutien aux rebelles houthistes du Yémen, leur ambiguïté quant à leur renoncement ad aeternam à l’enrichissement d’uranium. En échange, ils demanderaient à l’Amérique un abandon de toutes les sanctions commerciales existantes. Mais, si l’idée d’un grand bargain revenait sur la table à nouveau (elle avait déjà été proposée aux Américains par les Iraniens en 2005, à l’époque des présidents Mohammad Khatami et George W. Bush), les Iraniens auraient-ils confiance ? Il est certain que Téhéran va observer soigneusement, durant les derniers mois de l’année 2018 et durant toute l’année 2019, comment évolue la séquence de négociation entre Washington et Pyongyang pour une dénucléarisation de la péninsule coréenne.

Donald Trump n’était pas le seul responsable politique dans le monde à trouver que le JCPOA n’était pas exhaustif. Il est indéniable qu’il laissait des zones d’ombre. Mais comment prétendre les éclairer alors qu’on vient d’éteindre la lumière dans leur voisinage immédiat ? Pour améliorer, par la négociation, le contenu de l’accord nucléaire, ne fallait-il pas, en premier, l’appliquer ?

Un accord qui fonctionnait pourtant parfaitement

C’est d’autant plus dommage que cet accord fonctionnait parfaitement. Le président français a publiquement et fermement critiqué la décision unilatérale du président Trump, de revenir sur la signature des États-Unis. Emmanuel Macron a repris entièrement le legs sur l’Iran de son prédécesseur à l’Élysée, François Hollande. Il souhaite que l’Iran soit entièrement réadmise dans l’arène des nations civilisées, et qu’il n’y ait plus d’entrave à son commerce. Le samedi 16 janvier 2016, en fin de soirée, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères de la République française, qui avait été un négociateur très strict avec les Iraniens, publiait un communiqué dans lequel il se réjouissait de voir la levée des sanctions internationales contre l’Iran.
À Vienne, l’AIEA venait tout juste de livrer son rapport, constatant que l’Iran avait satisfait à ses obligations, contenues dans l’accord historique du 14 juillet 2015 passé avec le groupe des six (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne). La République islamique avait bien rempli ses trois principaux engagements : fermeture du réacteur au plutonium d’Arak, transfert d’une grande partie de son stock d’uranium enrichi en Russie, réduction significative du nombre de ses centrifugeuses en fonctionnement.

Il est vrai que le ton positif du communiqué du Quai d’Orsay du 16 janvier masquait une réalité historique : trente-six ans de relations en dents de scie entre Paris et Téhéran, dont dix-huit ans de relations carrément mauvaises. La qualité des relations entre la France de 2018 et l’Iran du président réformateur Rohani ne doit pas faire oublier que longtemps les relations franco-iraniennes ont été presque aussi mauvaises que l’étaient les relations américano-iraniennes.

Les relations entre la France et l’Iran depuis la révolution islamique de 1979 ont la particularité d’avoir été quasi conflictuelles pendant la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988, et continûment tendues de la prise de fonctions du président Mahmoud Ahmadinejad en août 2005 à l’accord international sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015. Ces mauvaises relations ont été aggravées par la perception française négative de la nature très particulière de la République islamique. Celle-ci a en effet une nature duale, sur les plans interne et externe :
a) c’est un régime à la fois démocratique (Parlement et président de la République élus au suffrage universel) et théocratique puisque le chef suprême, le guide de la révolution est nommé à vie par une assemblée de dignitaires religieux. Le principe de gouvernement est celui du velayat-e faqih, soit le gouvernement des clercs, des savants en religion ;
b) sur la scène internationale, la République islamique se veut à la fois un État comme les autres, héritier des grands empires bâtis au fil des siècles depuis les Achéménides par la nation perse, et le fer de lance d’un mouvement révolutionnaire islamique mondial. Même si, dans la pratique, l’expansionnisme idéologique iranien s’est limité aux communautés chiites libanaise, syrienne, irakienne, yéménite et bahreinie, le discours des guides suprêmes successifs, Rouhollah Khomeiny et Ali Khamenei, est toujours resté global, visant l’ensemble de l’Oumma et même, au-delà, les peuples « opprimés par l’impérialisme américain ».

J’avais traversé l’Iran au mois de juillet 1986. Je m’étais arrêté à Téhéran, pour me rendre à une grande prière du vendredi à l’université. Je me suis fait tout petit lorsque des milliers de gorges ont commencé à hurler « Mort à Israël, mort à l’Amérique, mort à la France ! ». Ce n’était heureusement qu’un rituel, car les Iraniens qui étaient mes voisins à cette célébration furent à mon égard d’une parfaite hospitalité…

Parallèlement, il y eut aussi des griefs iraniens communs à la France et à l’Amérique. En septembre 1980, l’Irak envahit l’Iran, sans que les États-Unis (dont les otages sont toujours détenus), ni la France, ni l’URSS, principaux fournisseurs d’armes de Saddam Hussein, ne
protestent. Cette agression caractérisée n’a jamais été condamnée par le Conseil de sécurité de l’ONU, pas plus que l’utilisation d’armes chimiques par l’Irak à partir de 1983. Dès lors le décor de ce qui allait être une décennie de « belligérance masquée » entre la France et l’Iran était planté, et avec une « interaction diabolique » entre les deux protagonistes.

La longue évolution de la position française

À l’automne 1981, l’un des conseillers les plus influents de François Mitterrand tenta d’obtenir une évolution de la politique de soutien à l’Irak poursuivie depuis le début de la guerre Iran-Irak vers une attitude plus équilibrée. Claude Cheysson et Charles Hernu, respectivement ministres des Affaires étrangères et de la Défense, unirent alors leurs efforts pour non seulement bloquer cette tentative mais aussi pour accentuer le soutien à l’effort de guerre de l’Irak, à partir d’une analyse politico-stratégique qui était la suivante : l’Irak est un bastion moderniste et laïc, seul capable de bloquer un impérialisme révolutionnaire clérical qui vise à déstabiliser, au nom de l’islam, l’ensemble des pays de l’oumma. Il convient de noter qu’à l’époque, l’opposition entre sunnites et chiites n’était absolument pas perçue comme un facteur majeur. La prise de la Grande Mosquée de La Mecque par un groupe de fondamentalistes saoudiens en novembre 1979 fut considérée en Occident comme la conséquence directe de la prise du pouvoir en Iran par un régime théocratique à vocation messianique.

Le président Mitterrand ayant arbitré en faveur de la ligne dure Cheysson-Hernu, les livraisons d’armes françaises à l’Irak s’accentuèrent. Dans le même temps, le gouvernement français interdit à la société Eurodif de livrer à l’Iran la quantité d’uranium (faiblement) enrichi à laquelle la participation iranienne indirecte de 10 % dans cette société donnait droit, puis refusa la demande de l’Iran d’être remboursé d’un prêt d’un milliard de francs consenti à Eurodif pour cautionner cette participation. Début octobre 1983, la France prêta à l’Irak cinq avions Super-Étendard équipés de missiles Exocet, qui bombarderont, jusqu’en 1985, des navires ravitaillant l’Iran ou exportant son pétrole. Un acte qui ne pouvait être perçu par l’Iran que comme un acte de co belligérance de la France, aux côtés de l’Irak. Coïncidence ou pas, le 23 octobre 1983, l’Organisation du djihad islamique, couverture du Hezbollah créé clandestinement en 1982,
faisait sauter à Beyrouth l’immeuble militaire Drakkar, causant la mort de 58 parachutistes français. L’implication iranienne ne faisait alors pas de doute.

L’affrontement franco-iranien allait se poursuivre de 1985 à 1987, par une série d’enlèvements de journalistes, de diplomates et d’universitaires français à Beyrouth par divers groupuscules dissimulant en fait la branche militaire du Hezbollah.

En 1985 et 1986 divers attentats faisant au total 14 morts et 303 blessés furent commis à Paris. Le chef du réseau, un Tunisien sunnite converti au chiisme, Fouad Ali Saleh, fut arrêté en 1987. Lors de son procès, il indiqua clairement que les attentats visaient à obliger la France à cesser son soutien à l’Irak.

Les attentats cessèrent au milieu de l’année 1986 et les otages furent libérés progressivement jusqu’à l’élection présidentielle d’avril 1988, à la suite de négociations secrètes conduites sous l’égide de Charles Pasqua. En contrepartie, la dette Eurodif fut remboursée et Anis Naccache, auteur de la tentative d’assassinat en 1980 de Chapour Bakhtiar qui avait causé la mort d’un policier et d’une voisine et la paralysie à vie d’un autre policier, fut gracié par le président
Mitterrand en juillet 1990. Théoriquement cette libération mettait fin à une décennie de quasi-belligérance entre l’Iran et la France. Mais celle-ci n’allait se conclure qu’un an plus tard, avec l’assassinat particulièrement cruel de Chapour Bakhtiar, poignardé treize fois, puis égorgé.

Le bilan des onze ans de cette « drôle de quasi-guerre » est éloquent. Elle a été gagnée par l’Iran, qui a atteint deux de ses trois objectifs, le remboursement de la dette Eurodif et la libération d’Anis Naccache, sans avoir jamais subi de rétorsion sérieuse pour les attentats et enlèvements au Liban et les actes terroristes à Paris. Le seul point ou la France est restée ferme est le refus d’arrêter les livraisons d’armes à l’Irak. Ce bilan a durablement pesé sur les perceptions
réciproques des élites politico-diplomatiques des deux pays.

Vue de Téhéran, la France est apparue aussi hostile à la révolution iranienne que Washington mais en même temps prête à céder à tout chantage aux otages et aux attentats. Vu de Paris, l’Iran a longtemps été perçu comme un État islamiste révolutionnaire voulant exporter son messianisme en violation des règles du droit international, notamment en recourant au terrorisme d’État. Nous l’avons complètement oublié en 2018, mais il y a trente ans les militants de la branche extérieure du Hezbollah s’exprimaient comme aujourd’hui les terroristes de Daesh. Ainsi Fouad Ali Saleh déclarait devant la justice française : « Musulmans, attaquez les centrales nucléaires, les usines chimiques. Que la justice déferle par vagues. L’islam a tout le temps. De l’Iran, nos frères partiront livrer bataille et iront vers Paris, Londres et Washington. »

Cette perception d’une menace radicale venant de la République islamique restera prégnante chez les responsables français et sera l’un des facteurs de leur intransigeance dans la décennie 2005- 2015 de confrontation sur le nucléaire iranien.

Avec la fin de la guerre Iran-Irak en 1988, les relations franco-iraniennes s’améliorent, sans toutefois revenir au partenariat des années soixante-dix avec le régime du chah. Ce sont des relations avant tout fondées sur le commerce. Peugeot va par exemple construire des voitures 405 sur place. Total obtient des concessions pétrolières de grande ampleur. Politiquement, l’amélioration est facilitée par le pragmatisme du président Hachemi Rafsandjani, puis par le réformisme du président Mohammad Khatami. En 1996, les États-Unis menacent de sanctionner Total en vertu d’une loi américaine. Le président Jacques Chirac, en accord avec ses partenaires européens, prévient les Américains qu’une punition de Total provoquerait d’immédiates représailles économiques européennes contre des secteurs économiques clés des États-Unis. Le président Bill Clinton juge alors plus prudent de céder. En octobre 1999, le président Chirac reçoit le président Khatami à l’Élysée, à l’occasion d’un « goûter » – car le protocole français ne saurait interdire que du vin soit servi lors d’un dîner d’État.


Le trop lent retour de la diplomatie

La révélation, en août 2002, de l’existence d’un programme d’enrichissement d’uranium non déclaré à l’AIEA ne va pas immédiatement détériorer les relations franco-iraniennes. La preuve en est la rafle policière française qui vise, le 22 juin 2003, l’Organisation des moudjahidine du peuple de Maryam Radjavi. Cette organisation, structurée comme une secte, qui fut islamo-gauchiste durant la révolution de 1979 et commit alors de nombreuses exécutions sommaires, avait cependant le mérite d’être à l’origine des révélations sur le programme nucléaire iranien clandestin. En 2003, le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, prend l’initiative de constituer avec l’Allemagne et le Royaume-Uni un groupe E3, pour permettre à l’Iran de sortir de la nasse où il s’était mis lui même. Un accord gelant l’expansion des centrifugeuses de Natanz est négocié. À l’époque les Iraniens auraient été prêts à négocier un grand bargain avec les Occidentaux afin de dénouer tous les problèmes en suspens et réintégrer pleinement leur pays dans la communauté des nations. Mais durant l’année 2004, les gouvernements français, allemand et britannique sont lents à réagir aux propositions
iraniennes.
La tentative de normalisation entre l’Occident et l’Iran sera sabotée en 2005 par l’administration Bush, alors dominée par les stratèges néoconservateurs Dick Cheney (le vice-président) et Donald Rumsfeld (le secrétaire à la Défense).

Le lundi 21 mai 2007, peu après l’arrivée aux affaires en France de Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner, je suggère, dans un éditorial du Figaro, que la France devienne honest broker entre l’Amérique et l’Iran, afin de réconcilier les deux puissances. Il ne m’a pas échappé que les ministres américains des Affaires étrangères et de la Défense (Condoleezza Rice et Robert Gates à cette époque) venaient de réussir ensemble à dissuader le président George W. Bush de suivre les conseils du vice-président Cheney appelant à bombarder les installations nucléaires de l’Iran.

Grâce à Jean-Jacques Coppée, un avocat international belge bon connaisseur de l’Iran, cet éditorial du Figaro parvient sur le bureau du numéro trois du régime iranien, Ali Larijani. Ce lettré (ayant fait sa thèse sur Emmanuel Kant…) a la haute main sur les affaires étrangères, la défense et le nucléaire, en sa qualité de secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale. Il dépend directement du guide suprême Ali Khamenei et est en rivalité sourde avec le président populiste Mahmoud Ahmadinejad. Le jeudi 24 mai 2007, Larijani me reçoit pendant trois heures dans son bureau à Téhéran.
Dans l’interview qu’il donne au Figaro (qui sera publié le samedi 26 mai et qui sera annoncé en une du quotidien), Larijani reprend à son compte mon idée et appelle la France à devenir un intermédiaire sincère entre l’Amérique et l’Iran. Larijani explique que l’Iran ne veut pas la bombe atomique mais concède qu’il comprend que l’Occident ne lui fasse pas confiance. « Il ne reste donc plus qu’à trouver une ingénierie technico-diplomatique qui rassure les Occidentaux tout en permettant à l’Iran de poursuivre ses recherches légitimes dans le domaine du nucléaire civil », résume Larijani. « Ça ne devrait pas être trop compliqué ! », ajoute-t-il en souriant.

L’interview en main, je vais défendre mon idée auprès de Bernard Kouchner – qui se montre immédiatement intéressé – et auprès de la cellule diplomatique de l’Élysée, qui se montre extrêmement réticente. À la mi-juin 2007, un dimanche en fin d’après-midi, j’amène Ali Larijani dans le bureau de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay.
L’entretien, qui a lieu en présence de Philippe Étienne, le directeur de cabinet du ministre, se passe très bien et dure plus de deux heures. Grâce à ce nouveau climat, le Hezbollah libanais va, à l’invitation de Larijani, se rendre le 16 juillet 2007 à la Conférence de La Celle- Saint-Cloud que Bernard Kouchner a organisée entre toutes les parties libanaises, afin de faire baisser la tension au pays du Cèdre – initiative qui sera reprise au vol par l’émir du Qatar et qui aboutira à l’accord de Doha du 21 mai 2008, qui régit toujours les relations politiques et interconfessionnelles au Liban.

Mais, alors qu’elle a la chance de reproduire un succès comparable à celui des accords de Paris sur le Viêt Nam de février 1973, la diplomatie française va traîner les pieds. L’idéologie néoconservatrice ayant gagné l’entourage diplomatique du président Sarkozy, la France n’organise pas de rencontre entre Ali Larijani et Condoleeza Rice à Rambouillet. L’occasion est définitivement gâchée le 20 octobre 2007, lorsque Ali Larijani le pragmatique, en rivalité avec Mahmoud Ahmadinejad l’idéologue, présente sa démission, et que le guide suprême l’accepte.
En fait, les huit années de la présidence de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013) sont celles d’une glaciation totale des relations
franco-iraniennes.

Ce sera le président américain Barack Obama qui prendra l’initiative du dégel, à l’occasion des voeux de bonne année qu’il adresse aux autorités et au peuple iranien (en mars 2009). Ce message ne sera réellement fructueux qu’avec l’élection du pragmatique Hassan Rohani à la présidence iranienne au printemps 2013.

En marge des travaux de l’Assemblée générale des Nations unies, François Hollande rencontra, le mardi 24 septembre 2013 à New York, son homologue iranien. Cet entretien en tête-à-tête du président de la République française avec le nouveau président de la République islamique d’Iran aurait pu avoir une portée historique. Il aurait pu être le point de départ de la réintégration de l’Iranau sein du concert des nations. Son précédent président, le pasdaran Mahmoud Ahmadinejad, l’en avait éloigné, en proférant des propos inacceptables, niant la portée de la Shoah, ou préconisant que les frontières de l’État d’Israël fussent « rayées de la carte ».

Hassan Rohani venait d’être confortablement élu par son peuple (sa candidature dûment validée par le guide suprême Ali Khamenei), précisément pour avoir fait campagne sur le thème de la réconciliation de l’Iran avec le reste de la planète. En raison de l’opacité de son programme nucléaire – que les Occidentaux soupçonnent d’être à vocation militaire alors que les Iraniens proclament son caractère exclusivement civil –, le pays était sous le coup de sanctions de l’ONU. Ces dernières, relativement peu douloureuses, avaient été suivies, de la part des États- Unis et de l’Union européenne, par des sanctions bancaires et commerciales supplémentaires, lesquelles se sont révélées redoutablement efficaces. Toute banque qui s’avisait de vouloir travailler avec l’Iran se voyait interdire toute activité avec les États-Unis d’Amérique. Les sanctions ont mis par terre l’économie iranienne, qui était basée sur l’exportation d’hydrocarbures et l’importation de biens d’équipement.

N’est-il pas paradoxal qu’un pays comme la France, qui a tant fait dans les années cinquante et soixante pour son armement atomique, qui a donné la bombe à Israël, dont la défense repose en grande partie sur une politique indépendante de dissuasion nucléaire, soit au premier rang de ceux qui instruisent le procès du programme nucléaire iranien ? En fait, les stratèges français redoutaient, avant tout, les conséquences qu’aurait une course aux armements nucléaires au Moyen-Orient. Car le jour où l’Iran aurait la bombe, des pays comme l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Égypte chercheraient à l’acquérir. Puis ce serait le tour des Émirats arabes unis, de l’Algérie et du Maroc. Or, dans le jeu stratégique nucléaire, le danger d’un déclenchement par erreur s’accroît exponentiellement, à raison du nombre des acteurs. Les Français estimaient que si demain l’Iran faisait exploser une bombe, ce serait la fin de toutes les politiques de non-prolifération défendues en Occident depuis la fin des années soixante, et l’avènement d’un Moyen-Orient encore plus explosif qu’il ne l’est aujourd’hui.

À Téhéran, le régime des mollahs n’a jamais été aussi impopulaire. D’abord parce qu’il a échoué économiquement, ensuite parce que les religieux ont été pris la main dans le pot de confiture, s’enrichissant depuis trente ans de tous les trafics. La bombe atomique ne constitue pas une priorité pour la population iranienne, qui réclame d’abord le retour à la prospérité et l’instauration d’un État de droit. Dans le dialogue qu’il veut renouer avec l’Occident, Hassan Rohani n’est jamais en position de force. Mais comme il était prêt à offrir aux Occidentaux des garanties sur le nucléaire, il ne fallait surtout pas chercher à l’humilier ; il fallait lui offrir une solution où l’Iran sauve la face. Le premier qui comprit cela fut le secrétaire d’État américain John Kerry. Grâce à la médiation du sultanat d’Oman (diplomatiquement plus efficace que la République française…), les Américains engagèrent un dialogue direct avec les Iraniens.

John Kerry a eu le mérite de comprendre la dynamique propre à toute négociation de haut niveau. Économiquement, l’Iran avait désespérément besoin de l’Occident. Politiquement, l’Occident avait besoin d’un Iran modéré pour stabiliser le Moyen-Orient. Aujourd’hui, il n’y a que Téhéran qui puisse persuader la famille Assad de passer la main en Syrie et le Hezbollah de se transformer en simple parti politique au Liban… Hélas, tout est tombé à l’eau avec le retrait américain du JCPOA en mai 2018.

Tout n’est pas pour autant perdu pour un éventuel rôle diplomatique de la France dans le golfe Persique. Elle n’a pas su être honest broker entre l’Iran et l’Amérique en 2007, mais les excellentes relations que Paris entretient avec Riyad pourrait permettre à la diplomatie française d’effectuer une médiation entre l’Arabie saoudite et l’Iran, qui ont rompu leurs relations diplomatiques au tout début de l’année 2016, même si la France n’est bien sûr plus, à elle seule, un acteur décisif au Moyen-Orient.

Toute la question est donc désormais de savoir quand le président et le Congrès des États-Unis seront prêts psychologiquement à mettre un terme à une brouille de quarante ans avec un pays dont les élites professionnelles ne songent qu’à communier avec la culture américaine.

Renaud Girard
Septembre 2018

Nous remercions Renaud Girard, Professeur de stratégie et de relations internationales à Sciences-Po. de nous avoir confié cet article. Expert en géopolitique, il tient la chronique internationale du Figaro, il a écrit plusieurs ouvrages sur le Moyen-Orient, intervient dans les médias et anime régulièrement des conférences internationales. Il est notamment spécialiste de la zone Afghanistan/Pakistan, du Proche-Orient (Égypte, Liban, Syrie, Israël-Palestine), de la Russie et de la Chine. Il a été invité en décembre 2014 par le Asia Center et le China Institutes of Contemporary International Relations (CICIR).
Renaud Girard exerce également une activité de conférencier et de médiateur international. Il entreprend par exemple dès 2007 une médiation entre la France et l’Iran pour l’Élysée.
Nous lui adressons bien entendu nos plus vifs remerciements pour nous avoir confié, une fois de plus, ses réflexions toujours aussi percutantes et clairvoyantes.
En 2014, il a reçu le Grand Prix de la presse internationale pour l’ensemble de sa carrière. Dernier ouvrage paru : Quelle diplomatie pour la France ? Prendre les réalités telles qu’elles sont (Cerf, 2017)
Leo keller

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