L’envie une passion bien française par Luc Ferry

L’envie, une passion bien française
Par Luc Ferry

Certains estiment que François de Rugy a commis une lourde faute dans une période qui impose comme jamais politique retenue et humilité. D’autres jugent au contraire qu’au regard des pratiques habituelles qui furent celles de la plupart de ses prédécesseurs, ses péchés sont véniels, pour ne pas dire inexistants.

Quoi qu’on en pense, et avec un peu de recul, il est inutile de se voiler la face : ce ne sont ni des sentiments nobles, ni la vertu la plus admirable qui ont fini par avoir la peau du ministre de l’Ecologie, mais tout simplement l’envie et la jalousie adossées à cette haine virulente des élites qu’on voit prospérer à nouveau depuis le début du mouvement des « gilets jaunes ».

Un ami m’a rappelé cette éloquente et si juste déclaration du général de Gaulle : « L’envie est notre vice national, c’est le pire des péchés capitaux, celui qui a jeté les anges en enfer parce qu’ils en voulaient à Dieu de leur être supérieur. C’est pire que l’orgueil, l’orgueil a une certaine noblesse, l’envie et le sentiment des vaincus et des haineux, c’est le crime de Caïn contre Abel, de celui qui a tout raté et qui tue le voisin parce qu’il a réussi, c’est la colère des perdants. Si les Français n’avaient pas ce défaut, on pourrait encore leur pardonner beaucoup de choses… »

Et de fait, le Général avait raison, l’envie et la jalousie occupent dans notre démocratie une place envahissante, un rôle à vrai dire inconnu des sociétés traditionnelles, hiérarchisées et aristocratiques.
Comme l’a montré Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, une société formée d’ordres séparés ignore largement ses passions tristes, chacun vivant « dans son monde », dans son compartiment, sa classe ou sa caste, sans spécialement chercher à en sortir, du moins tant qu’une période de révolution n’est pas ouverte : tant qu’on est pour ainsi dire enfermé dans sa classe sociale, tant qu’on pense que cette hiérarchie, en vérité historique, est naturelle, inscrite dans l’ordre des choses, on n’est pas obsédé par l’idée de ses membres de s’en émanciper.

Voilà pourquoi, selon Tocqueville, l’envie et la jalousie n’ont guère de place dans la France de l’Ancien Régime.
Il en va tout autrement dans l’univers de l’égalité et de ces droits de l’homme selon lesquels les humains naissent « libres et égaux en droits ». Les inégalités consacrées par des privilèges apparaissent alors comme insupportables.
En quoi cette passion puissante qu’est l’envie est directement liée à l’égalitarisme que la Révolution française poussa à son paroxysme. L’envie tend alors, chez nous plus qu’ailleurs en raison de cet héritage révolutionnaire, à se déchaîner aussitôt qu’une tête dépasse. Dès qu’un individu profite si peu que ce soit d’un avantage lié à sa fonction, fût-il dans la légalité, l’homo democraticus est prêt à s’insurger.
Si un voisin sort du lot, il ne manquera pas d’inventer, pour expliquer son succès, des raisons qui le rassurent tout en abaissant l’autre : s’il a réussi, s’il est plus riche ou plus célèbre, c’est qu’il était pistonné, qu’il a usé de procédés immoraux, qu’il appartient à un lobby puissant, etc., etc.

Les motifs ne manquent jamais pour tenter d’apaiser la jalousie qui se développe sur fond de la dynamique de l’égalité et apparaît ainsi d’autant plus forte que les individus sont proches les uns des autres.
C’est dans son propre parti, dans la même branche du métier, que les inimitiés jalouses sont les plus vigoureuses. On connaît du reste la célèbre définition de la confraternité qui règne dans le monde des avocats : une « haine vigilante »…

Comme l’avait vu John Rawls, dans le sillage de Tocqueville, il est fréquent qu’au nom de ce fléau, certains aillent jusqu’à préférer un système dans lequel ils seront moins bien lotis du moment que ceux qui ont plus qu’eux sont mis à terre et leur arrogance foulée aux pieds. Comme il l’a écrit dans sa fameuse Théorie de la justice : « On peut définir l’envie comme la tendance à éprouver de l’hostilité à la vue du plus grand bien des autres, même si leur condition supérieure à la nôtre n’ôte rien à nos propres avantages. Nous voulons alors les priver de leurs privilèges…«  « Ainsi comprise, l’envie est nuisible collectivement : l’individu qui envie quelqu’un d’autre est prêt à faire des choses qui leur nuiront à tous les deux du moment que cela réduit le décalage entre eux. »

Personne ne pense sérieusement que le départ de François de Rugy moralisera si peu que ce soit la vie politique française. Il aura simplement mis un peu de baume au cœur de ceux qu’animent les passions tristes.

Luc Ferry
25/07/2019

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