Bons baisers de Staline en Corée! Par Leo Keller


Bons baisers de Staline en Corée !

Par Leo Keller
29 Juillet 2019

L’on oublie, trop fréquemment, que la guerre de Corée déclenchée le 25 juin 1950 fut le fruit d’une superbe machination de Staline. C’est lui qui en effet tendit un piège à Mao.
Certes, Poutine ne possède ni la rouerie de Staline et ne jouit pas non plus de la puissance de feue de l’armée rouge. Quant à Xi Ji-Ping nul n’est en mesure ou n’oserait dorénavant lui dicter sa conduite. Le Japon est devenu la troisième puissance économique mondiale, la Corée du Sud est quant à elle, la 11e et est devenue une vraie démocratie.


I Les faits

Pour autant le trio Chine, Russie, Corée du Nord, vient d’administrer–au monde entier–une superbe leçon de géopolitique dans le ciel coréen, au-dessus des îles Dokdo- simples ilots- également revendiqués par le Japon sous le nom de Takeshima.
Ainsi des avions russes de surveillance de type A–50 ont survolé et violé le 23 Juillet la KADIZ (South’s Korean’s Air Defense Zone) et l’espace aérien sud-coréen. Ces mêmes avions ont été rejoints dans leur patrouille par des chasseurs chinois.
En géopolitique, moins qu’ailleurs, le hasard n’existe pas.

Pour comprendre les enjeux, élargissons la focale. Ce n’est certes pas la première fois que des avions russes violent l’espace aérien sud-coréen. Ce qui est nouveau c’est qu’ils ont commis cette intrusion de concert avec des avions chinois. C’est donc le premier véritable incident sud-coréen–russe.
Ces avions auraient pu patrouiller n’importe où dans l’espace aérien sud-coréen. Or ils l’ont fait précisément au-dessus d’îlots quasi désertiques (et dont les rochers sont parfois ensevelis sous l’eau) mais qui présentent l’intérêt stratégique d’être une pomme de discorde entre le Japon et la Corée du Sud.

Ce qui interpelle également c’est la concomitance quasi parfaite avec la crise que traversent le Japon et la Corée du Sud dans l’affaire des restrictions d’exportation de produits technologiques que nous avons traitée précédemment dans un autre article. C’est également la première fois que la Corée du Sud affiche aussi publiquement une réaction musclée.
Malgré la mort de 47 marins tués lors de l’attaque par la Corée du Nord de la vedette Cheonan, Séoul n’avait pas réellement réagi. Or cette fois-ci, les F15 sud-coréens ont procédé lors de la première violation de leur espace aérien à 80 tirs de semonces et 20 jets de flammes et la deuxième fois à plus de 250 tirs de semonce.
Bien entendu Moscou et Pékin, tout en affirmant avoir effectué des exercices de routine, nient avoir violé l’espace aérien sud-coréen.
Même si ces exercices communs étaient prévus de longue date, la chronologie n’aura pas échappé à l’observateur attentif.

Le même jour en effet, la Corée du Nord, dévoile la photo de son dernier prototype de sous-marin. Or les sous-marins sont l’élément roi de toute panoplie nucléaire digne de ce nom. Singapour, Hanoi et la chaconne de Trump en Corée du Nord, sont encore vivants dans les esprits ; ils peuvent bien réjouir l’esprit embrumé de Trump, cela n’empêche pas, et peut-être est-ce la raison, Kim d’administrer à Trump une nouvelle vexation.
Notons au passage la superbe efficacité des sanctions ! Un sous-marin est un des appareils les plus complexes à élaborer.

Ce qui est particulièrement intéressant en cette affaire c’est la réaction du Japon. Après tout, Japon et Corée sont liés, certes séparément, aux USA et ils bénéficient tous deux de la protection militaire américaine. Même si les relations entre ces deux pays ne sont pas toujours au beau fixe, ce sont deux démocraties interdépendantes ayant eu à pâtir des mêmes ennemis, et qui restent une cible commune de ces mêmes « ennemis ». Or le Japon, non content de garder un silence neutre, tance ouvertement, certes la Russie, mais surtout la Corée. Il dit que les agissements sud-coréens sont regrettables.
Tant la Russie que la Chine dénient véhémentement avoir violé l’espace sud-coréen en des termes qui laissent augurer des arrière-pensées. Qu’on en juge.
Wu Qian porte-parole chinois du ministère de la Défense Chinois: « They strictly abided by the relevant regulations of international law and did not enter the airspace of other countries ». 1
La Russie quant à elle ne reconnaît pas la KADIZ. Elle va même jusqu’à accuser les pilotes sud-coréens de :                 « hooliganism in the air ».
Les mânes de Staline doivent rosir d’aise. La Russie s’est donc plainte auprès de la Corée du Sud du comportement de ses pilotes qui se sont livrés à d’: « illegal and dangerous actions. »

Face à la Corée du Nord, les USA sont donc confrontés à une double deterrence et une compellence.
Héritage de la guerre de Corée, l’objectif des Américains (et des sud-coréens) a consisté à déterrer la Corée du Nord d’envahir son voisin du Sud. L’on peut affirmer que cette première deterrence a parfaitement fonctionné quelque soit la présidence américaine.
L’on manque une compréhension essentielle de la géopolitique de la péninsule, si l’on ne reconnaît pas cette réussite malgré tout éclatante.
Varsovie, Prague, Budapest et Berlin portent témoignage sanglant que la chose n’était pas forcément évidente.
Par contre la deterrence que l’on pourrait qualifier de stratégique, elle, n’a pas fonctionné. Les Coréens du Nord ont bel et bien acquis la maturité nucléaire. « Fire and Fury » ou pas !

Que le risque de guerre nucléaire soit pris au sérieux par des néoconservateurs américains, à l’esprit enténébré, est une autre affaire. Que des apprentis dictateurs nord-coréens feignent de croire à une attaque nucléaire américaine contre leur pays, libre à eux. Mais la réalité est là. Il n’y a pas eu d’attaque nucléaire. Et il n’y en aura pas. Et de quelque côté.
En la matière, blâmer l’incompétence du seul Donald Trump et de sa diplomatie brouillonne nous semble injuste. On peut tout au plus lui reprocher sa naïveté confondante et son appétence immodérée pour les médias. En effet, aucun de ses prédécesseurs n’a fait mieux que lui. Certains ont peut-être fait pire. Ainsi Bush Junior.

Quant à Clinton, il eût beau lui aussi brandir la menace, sa deterrence se révéla finalement un parfait échec. Qu’on en juge: « We would overwhelmingly retaliate if [the North Koreans] were to ever use, to develop and use nuclear weapons. It would mean the end of their country as they know it. » 2
Par contre les Américains ont complètement échoué au niveau de la compellence. C’est peut-être plus grave car la compellence est l’outil qui mesure le véritable rapport de forces.
Déterrer, grâce à l’arme atomique, aussi appelée l’arme du pauvre est relativement facile. Les généraux français Pierre-Marie Gallois, Lucien Poirier et Beaufre l’ont amplement conceptualisé avec la dissuasion du faible au fort. Dissuasion que les nord-coréens ont transformée en dissuasion du fou au fort.
Mais obliger un adversaire à entreprendre une action pour complaire à sa volonté est autrement plus compliqué. Ultima ratio regum. Les victimes coréennes et américaines des « micros attaques » nord-coréennes en apportent hélas la preuve.

Déterrer les nord-coréens d’appuyer sur le bouton nucléaire a jusqu’à présent d’autant plus fonctionné avec succès qu’ils ne possédaient pas encore la bombe; les empêcher d’acquérir le bouton nucléaire a cependant échoué ; les forcer à enlever leurs milliers de canons massés le long de la frontière commune relève de la chimère la plus fantaisiste.

Trump a supprimé de sa propre autorité les exercices communs à grande échelle entre la Corée et les USA pour des raisons qui relevaient davantage de la gestion d’un petit supermarché de la « Rust Belt » que de la géopolitique. Quand bien même les a-t-il remplacés par des exercices low-cost ! Le résultat se fait toujours attendre.
Ainsi les missiles tirés dernièrement par la Corée du Nord sont dérivés du missile russe Iskander. Ils sont destinés à lutter et à tromper le système THAAD ; ils ont été considérablement améliorés au fil des sanctions ; ils sont désormais aujourd’hui à carburant solide et peuvent être lancés à partir de TEL mobiles.

Le général Abrams résume parfaitement la situation de cette zone grise lors d’une audition en Février 2019 devant la Commission des forces armées du Sénat des États-Unis :
« Ongoing diplomatic engagement and summitry among the leaders of the ROK, US and the Democratic People’s Republic of Korea (DPRK) in 2018 led to a palpable reduction in tension when compared to the recent years of missile launches and nuclear tests. The inter-Korean Comprehensive Military Agreement (CMA) has produced a number of nascent confidence-building measures:
demilitarization of the Joint Security Area (JSA), demining small areas of the Demilitarized Zone (DMZ) in preparation for ROK-DPRK joint remains recovery operations this spring, mutually-verified removal of select guard posts along the DMZ, and increased interaction between UNC forces and Korean People’s Army (KPA) forces operating within the JSA.

All of these measures support improved military-to-military communications among the ROK, DPRK, and UNC, and some have sparked limited cooperation. These steps, regardless of size or scope, are positive indicators of the impact sustained diplomatic efforts have begun to bring about. Current modifications in atmospherics, however, do not represent a substantive change in North Korea’s military posture or readiness.

The North Korean military remains formidable and dangerous, with no discernable differences in the assessed force structure, readiness, or lethality my predecessor reported in 2018.
While Kim Jong-un’s (KJU) 2019 New Year’s speech called for South Korea to halt joint military exercises with the United States, the KPA’s Winter Training Cycle this year commenced as it has for the past five years – with a force of over one million engaged in individual and unit-level training throughout the country.
Notably, the size, scope, and timing of training events are consistent with recent years.

The only observable change has been a reduction in the attention and bellicosity the regime layers onto its military activities. Since the end of 2017, Pyongyang has reduced its hostile rhetoric and halted media coverage of KJU attending capstone events such as large-scale, live-fire training or special operations raids on mock-up Alliance targets. It is, however, too soon to conclude that a lower profile is indicative of lesser risk. »

“This acceptance of short-range missile testing drives a wedge between the United States and its allies and does not take into account how a conflict on the Korean Peninsula would probably unfold. These short-range missiles are indeed likely to be the first missiles used in a conflict that could well rapidly escalate to nuclear use. Short-range ballistic missiles add a new level of unpredictability to an already tense situation. » 3

En quelque sorte, en échange de l’arrêt des LRBM, les Nord-Coréens ont acquis la possibilité de jouer plus efficacement dès le bas du spectre. Licence de chasse ainsi accordée ! En quelque sorte des armes dont on parle et que l’on montre fièrement et crânement et dont Kim sait parfaitement qu’il n’en fera pas usage. Pour autant c’est son assurance vie !

Par ailleurs la Corée du Nord maîtrise parfaitement les langages, les codes et les rites initiatiques du jeu nucléaire. Aussi bien dorénavant que les Américains dont les experts sont ceux qui sont allés le plus loin dans son expression et dans sa recherche intellectuelle.
Les Coréens évitent- la plupart du temps- de parler de missiles ; ils préfèrent le mot « rocket ». Techniquement ils n’ont pas tort, car la seule chose qu’ils ne maîtrisent pas encore complètement dans un missile c’est sa rentrée dans l’atmosphère, ce qui est, convenons-en gênant pour frapper une cible avec une précision lorsque l’on connaît la CEP américaine.
Les rockets nord-coréennes relèvent donc davantage de fusées plutôt que de missiles. Pour autant ils sont manœuvrables. Mais la véritable novation, et ce qui est peut-être le plus grave, c’est qu’ils peuvent emporter des charges nucléaires aussi bien que conventionnelles. Ce qui introduit le doute et pose le problème de l’utilisation par les USA de vecteurs nucléaires contre une menace conventionnelle.

II Le décryptage

Une fois de plus laissons nous guider dans notre recherche d’une solution ou d’une problématique par ce qu’écrivit. il y a déjà de fort nombreuses années. notre cher Thucydide.
« Les Corcyreens se déclaraient en outre prêts à s’en remettre à l’Oracle de Delphes, ajoutant qu’ils voulaient éviter la guerre, mais que s’ils ne le pouvaient pas, ils se verraient de leur côté forcés de remplacer leurs amis actuels par d’autres, en s’adressant, pour se faire aider, à des gens avec lesquels ils ne tenaient pourtant pas à se lier. » 4

La première novation qui nous intéresse est pourquoi une patrouille commune sino-russe ?
Le Ministre de la Défense explique ainsi : « to deepen and russian-chinese relations » and « perfect joint military capabilities. »
Notons d’abord que la Chine a participé activement au plus grand exercice militaire de l’histoire russe : Vostok 2018. 300 000 soldats, 1000 avions et 80 navires de guerre. Certes il n’y a pas d’alliance militaire formelle entre la Chine et la Russie. Leur relation est trop déséquilibrée, leurs moyens tellement disproportionnés. Pour autant mêmes adversaires communs, et des intérêts géopolitiques de plus en plus convergents.

L’incident, parfaitement pourpensé, illustre à la perfection le rapprochement stratégique entre le mandarin de Beijing, considéré comme le fils du Ciel et le margrave de Moscou. Poutine Junior Partner a une culture et une expérience militaire qui sont encore des atouts considérables pour la Chine.

Leur histoire tumultueuse ne s’est pas toujours déroulée sur les seules rives de l’Amour. Le fleuve du Dragon Noir en fut seulement l’acmé. Mais surtout ces deux pays sont liés par une détestation commune mais non identique des USA. Pour la Russie, il s’agit d’un rejet quasi ontologique des valeurs occidentales humanistes (rejet que l’on trouve bien entendu aussi envers l’Europe). Pour la Chine, c’est plus subtil et cela relève davantage de la géopolitique et de ses projets d’expansion mondiale.
Bruno Tertrais, dans une formule choc et précise dont il a le talent, écrivit: « A chaque crise économique mondiale, on annonce le déclin inéluctable de l’Amérique. Seulement voilà ; quand l’Amérique prend froid, la Chine s’enrhume et la Russie attrape la grippe. » 5
Écrite en 2010 cette équation conserve toute sa saveur et sa vigueur. Pour autant l’Amérique de Trump a-t-elle les moyens militaires, sinon de s’opposer victorieusement à deux adversaires de cette taille, du moins d’y faire face ?
Plus grave le Commandant-en-Chef des USA–qui est aussi son Président–a-t-il les moyens intellectuels de parer à cette nouvelle posture. Lequel président, comme le rappelle Bruno Tertrais, a besoin pour concentrer son attention de lire toutes les cinq lignes dans chaque mémo : « Monsieur le Président. »

Après la manifestation d’une unité chaque jour et en chaque occasion réaffirmée, le premier objectif est donc une démonstration de force qui se manifeste dès le bas du spectre. En fait tout se passe comme si la Corée du Sud avait montré ses F 15 en action, (mais en démonstration simplement) tenait à minimiser l’incident. l’observateur attentif se rappellera avec intérêt comment la Turquie d’Erdogan a abattu un Sukhoi 24 pour une simple erreur de pilotage.

Ainsi la Corée déclare pour clore l’incident que Moscou se serait et aurait exprimé des « deep regrets ». Ce que Moscou nie dans la foulée. Bien au contraire, Moscou enfonce encore davantage le clou: « We have seen statements in the South Korean media quoting words allegedly said by our acting military attaché, » a spokesman for Russia’s embassy in South Korea said, according to Interfax news agency.
« We have paid attention to these statements. In this connection we can speak for ourselves that there is a lot in them which does not correspond to reality. » 6

A cet axe Moscou–Beijing, notons l’étrange silence de Pyongyang qui comprend parfaitement que cet incident ne peut que conforter sa partie de cache-cache avec les USA. Le silence nord-coréen est l’inverse du silence américain.
Cette alliance sino-russe que l’on pourrait qualifier de Canada Dry, se joue désormais pour les USA dans une configuration ou deux adversaires resserrent leurs liens alors que ceux de ses deux alliés se distendent, voire se fissurent inexorablement.

Analysons la réaction japonaise à travers la déclaration de Yoshida Suga Chef de Cabinet du premier ministre Shinzo Abe «In light of Japan’s stance regarding sovereignty over Takeshima, the South Korean military aircraft’s having carried out warning shots is totally unacceptable and extremely regrettable. » 7
Après tout Séoul, et nous-mêmes, aurions pu être en droit d’attendre une réaction plus musclée vis-à-vis de Moscou–Beijing et moins brutale voire plus amicale vis-à-vis de Séoul. Après tout ils sont dans la même mouvance américaine. Mais tant il est vrai comme le disait Mao : « On ne touche pas impunément les fesses du Tigre chinois. »
En l’occurrence l’on pourrait utiliser un autre proverbe chinois pour caractériser le vol conjoint : « Egorger un singe pour effrayer le tigre. » Il est vrai que Mao avait coutume de qualifier les USA de tigre de papier.

Le deuxième objectif, et il prouve que le tandem Moscou Pékin a lu Thucydide est donc d’agrandir le fossé entre Tokyo et Séoul, posant ainsi un vrai problème stratégique à Washington.
La région qui était un hub économique devient ainsi le hub de toutes les frictions. Elargissons notre focale et braquons la à l’échelle de la région

Ces rotations aériennes sont en lien étroit avec la Corée du Nord. Nous constatons que cette dernière poursuit ses essais balistiques contre le Japon. Elle prend d’ailleurs bien soin de ne pas viser les USA ni de les provoquer inutilement. Mais ce faisant elle découple ou commence le découplage Japon–USA.
Le président Mitterrand nous manque cruellement dans cette affaire avec son discours du Bundestag.

Comme au billard, la Chine et la Russie font étalage de leur force et de leur habileté manœuvrière. Or en géopolitique, bien souvent volonté de puissance vaut puissance. Comme au billard, elles enfoncent un coin entre le Japon et la Corée et entre ces deux derniers et les USA.
Enfin elles manifestent leur potestas vis-à-vis de leur turbulent allié : la Corée du Nord. Un soutien inconditionnel et pour des objectifs précis. La fonction de ce survol est donc de tester
– la volonté de réaction sud-coréenne
– la capacité et la vitesse de leurs réactions ainsi que les moyens utilisés
– la capacité de réaction américaine.

Certes ce n’est pas la première fois que la Corée du Sud subit des attaques mêmes beaucoup plus meurtrières. Ce vol est donc la continuation des bombardements de l’île de Yeongpyeong et la destruction de la vedette sud-coréenne avec 47 marins à bord. Pour autant ces attaques étaient le fait de la seule Corée du Nord.
Or cette fois-ci nous sommes en présence d’une action combinée, certes d’un niveau inférieur, de la Russie et de la Chine.
Bien entendu, cela ne signifie pas que ces deux dernières aient l’idée- saugrenue- d’envahir ou d’attaquer la Corée du Sud.

Cela pose juste plusieurs questions. Savoir jusqu’à quel point elles désirent ou approuvent un rapprochement entre les deux Corée ? Déterminer le point d’équilibre exact des relations entre les deux Corée qui satisfait au mieux les intérêts de Pékin et Moscou ?
Naviguer entre les rives escarpées et incertaines d’une réconciliation suivie d’une réunification ou un état de paix froide parsemée de crises paroxystiques tel est le calculus russo–chinois. Il est tout sauf simple, même pour un Chinois nourri de culture plus que bimillénaire.

Ce que nous pouvons par contre affirmer, c’est que nul pas même le dictateur coréen n’oserait dicter (si ce n’est à la marge) des conditions à Xi Ji-Ping et à Poutine.
En Corée Xi Ji-Ping et Poutine n’ont désormais que faire de la deterrence. Par une étrange ironie de la situation, la double deterrence américaine continuant à fonctionner parfaitement au niveau nucléaire et au niveau inférieur puisque les Nord-Coréens ne sont pas en mesure d’envahir militairement leur voisin du Sud, reste la compellence.
L’américaine est quasi inexistante. La sino-russe, elle, est bien réelle. C’est elle qui dicte l’agenda.
Mais il est une différence majeure avec la situation du Moyen-Orient. En Syrie c’est l’armée russe qui joue le rôle de leader, Pékin se contentant–pour le moment–du rôle de sleeping-partner. En Corée c’est exactement le contraire. Pékin est le chef d’orchestre ; Poutine n’est que le premier violon.

Mac Arthur n’étant plus de ce monde, personne ne songe sérieusement à l’emploi de l’arme nucléaire. Il n’est même pas sûr que l’emploi d’armes conventionnelles soit envisagé sérieusement et par quiconque. Et pourtant la compellence russo-chinoise fonctionne remarquablement. Elle se manifeste simplement à d’autres niveaux.

Le premier consiste à maintenir la Corée du Sud dans un état de sujétion psychologique et dans l’instabilité la plus anxiogène et la plus large possible. Ce qui permet d’amener Séoul à plus de souplesse et vis-à-vis de la Chine et vis-à-vis de Pyongyang.

Le deuxième niveau consiste à fracturer l’unité du peuple coréen dans son attitude vis-à-vis de Pyongyang. Peu importe si le peuple coréen penche tantôt vers l’apaisement tantôt au contraire, vers un durcissement. Seule compte la division de la population. Un institut de sondage sud-coréen révélait, il y a deux ans, que 67,7 % des Sud-Coréens souhaitaient que leur pays se dote de l’arme nucléaire.
D’ailleurs Won Yoo-Chul leader du parti sud-coréen Saenuri a déclaré au Parlement: «We can’t borrow [nuclear] umbrellas from next door every time it rains. We should wear a raincoat of our own.”

En fait la Corée est dans un état de zone grise. L’Allemagne s’est réunifiée grâce et uniquement grâce à l’effondrement soviétique. Ni la Russie, ni encore moins la Chine n’étant au bord de l’implosion, on ne voit pas les deux Corée sortir de cette situation, de ce no man’s land. La Corée revêt un intérêt stratégique pour les Russes et les Chinois.
Pour autant Pékin n’a jamais prétendu que le peuple coréen faisait partie de son « minzu » que l’on traduira par nation ou race.
Taiwan oui ! De plus la Corée du Sud est un trop gros morceau. Déstabiliser, oui. Instiller la peur : bien évidemment. Fixer l’attention américaine dans la péninsule appelée le « Shrimp tail » : volontiers. Obtenir des avantages économiques pour prix d’une relative tranquillité est quelque chose à considérer comme bienvenu.

En quelque sorte il s’agit d’user à l’encontre des occidentaux de la technique du salami hongrois si savoureusement décrite par Henry Kissinger.
Car plus les Américains seront bloqués en Corée, plus la Chine peut avancer ses pions à Taiwan. En quelque sorte la Corée est devenue peu à peu l’hameçon. Pyongyang, Moscou et Beijing utilisent à la perfection tous les leviers d’un conflit et tous ses points névralgiques. La géographie, pour eux, est tout sauf terra incognita !
De la menace la plus brutale à la câlinothérapie qui fonctionne d’ailleurs parfaitement avec le locataire de la Maison-Blanche.

Toute stratégie doit impliquer le recours à la force même limitée. Ce qui ne préjuge pas de son utilisation. Toute stratégie comporte un mix de deterrence et d’escalade. Toute bonne stratégie doit être capable d’adresser un message aux alliés comme aux adversaires.
C’est ce que viennent de démontrer, brillamment, les équipages des avions russes et chinois.

Quant à Pyongyang il n’est pas en reste. Flatter l’égo surdimensionné de Trump ne l’a pas empêché juste après Singapour de dérober 32 millions de dollars à la société coréenne Bithump spécialisée dans la crypto-monnaie. Et pour que le message soit parfaitement compris à Washington, les Coréens ont rejoué à Hanoi bis repetita.

Que faire ? En fait nous ne pourrions qu’engager les Américains à suivre le conseil de Raymond Aron « Plus l’Occident est décidé à faire front et à accepter les périls et le prix de la résistance plus il importe de ne pas perdre le sens du possible de mesurer la valeur des diverses positions de ne pas mettre au premier rang le prestige et l’idéologie. » 8

Le Prince de Bénévent, un des plus brillants diplomates français, disait il y a de cela quelques années : « Il pourra être cédé ce qui est d’un intérêt moindre pour obtenir ce qui est d’un intérêt supérieur ».
Le problème est que l’on a du mal à distinguer dans la région ce qui est d’un intérêt moindre et comment obtenir ce qui relève de l’intérêt supérieur.

En conclusion, nous ne pouvons résister à citer l’artiste des relations internationales : Henry Kissinger qui disait que le propre d’un diplomate est de croire qu’il y a des solutions à tous les problèmes alors qu’un Homme d’État sait qu’il y a des problèmes sans solution.
Lequel Kissinger affirmait « When it comes to North Korea there is rarely good news ».
Suivons leurs suggestions car sinon nous risquons d’aller comme le remarquait Hegel : « du bien connu vers l’inconnu. »

Leo Keller
Neuilly le 29/07/2019

Notes
1 conference de presse du 23 juillet
2 In Washington Post July 11, 1993
3 In bulletin of the atomic scientists Duyeon Kim, Melissa Hanham, May 15, 2019
4 Thucydide in la Guerre du Péloponnèse
5 In les conséquences stratégiques de la crise page 26
6 Agence Interfax
7 Japan Today July 24, 2019
8 In chroniques de la guerre froide 13 déc. 1950

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