Souveraineté économique: de quoi parle -t-on. Par Bernard Guillochon Professeur émérite

Souveraineté économique : de quoi parle-t-on ?
Par Bernard Guillochon Professeur émérite

 

 

La pandémie du coronavirus a ravivé le débat sur la nécessaire reconquête de la souveraineté économique, singulièrement en France, où les difficultés d’approvisionnement, particulièrement dans le domaine sanitaire, ont révélé notre dépendance à l’égard de l’étranger. Ce thème de la souveraineté mérite d’être considéré avec soin car au-delà des slogans et des espoirs qu’il véhicule, il soulève des interrogations sur les formes que pourrait prendre le retour vers une économie moins ouverte, sur les coûts et les avantages que cela engendrera et sur l’espace dans lequel il peut être mis en œuvre.

Protection des secteurs stratégiques en France

En France l’idée de souveraineté n’est pas nouvelle. Elle s’est d’abord focalisée sur les risques de perte de contrôle de notre indépendance liés à la présence de capitaux étrangers.   Certains experts et certains responsables se préoccupent, dès les années 1990, de la nécessité d’être autonome  et de mobiliser des moyens pour y parvenir. Ainsi le « Rapport Martre » demandé par le Commissariat général du Plan et publié en 1994 se focalise-t-il sur la gestion stratégique de l’information économique considérée comme un élément essentiel de la compétitivité des entreprises et des nations.
Le gouvernement de Dominique de Villepin, inquiété par les rumeurs de rachat de Danone par l’entreprise américaine Pepsico, fait publier un décret (30 décembre 2005) qui désigne onze secteurs stratégiques pour lesquels l’entrée de capitaux étrangers doit être soumise à l’autorisation du ministre de l’économie. En 2014 au moment où se pose la question de savoir qui va entrer au capital  d’Alstom, entreprise française de construction de trains, de métros et de turbines thermiques, le ministre de l’industrie et du redressement productif de l’époque, Arnaud Montebourg, fait adopter un décret qui permet à l’État de bloquer le rachat d’une entreprise française par des capitaux étrangers dans cinq secteurs nouveaux qui s’ajoutent aux onze du décret de 2005 : l’eau, la santé, l’énergie, les transports et les télécommunications. La loi du 6 août 2015 (dite « loi Macron ») va dans le même sens en modifiant les conditions dans lesquelles une golden share détenue par l’Etat, peut être instaurée en cas de privatisation.

 Prise de conscience européenne

La crise actuelle renforce la conviction chez les Français et chez les Européens que l’Union, particulièrement ouverte jusque-là, ne peut continuer à accepter que les pays tiers, en particulier la Chine, ne respectent pas les mêmes règles que l’Union en matière d’acquisitions des capitaux à l’extérieur des frontières. Si de fait les États européens appliquent désormais des contrôles et décident d’interdire certains IDE bénéficiant de subventions, on pourra considérer que l’UE a franchi un pas vers l’affirmation d’une plus grande souveraineté européenne.
Mais il n’est pas du tout sûr que tous les pays membres de l’UE soient prêts à prendre de telles décisions, même si l’épisode dramatique que nous venons de connaître semble avoir renforcé le sentiment en Europe que la libre circulation des capitaux peut être porteuse de risques.

Peu avant la pandémie l’Union européenne s’est dotée d’un texte applicable à partir d’avril 2019 qui autorise la Commission à émettre des avis en cas d’IDE entrant dans un secteur en relation avec la sécurité ou l’ordre public ou qui utilise des technologies à usage dual. En France la loi Pacte (Plan d’action pour la croissance et les entreprises) promulguée en mai 2019 ajoute à la liste des secteurs stratégiques   pour lesquels les IDE doivent recevoir une autorisation du ministre de l’économie, l’intelligence artificielle, la robotique, les semi-conducteurs et l’espace.

Le contexte actuel de fragilisation de nombre d’entreprises hexagonales pourrait susciter des opérations de prédation et rend encore plus nécessaire la mise en œuvre de filets de protection. Cette menace concerne aussi les autres pays de l’UE ce qui conduit la Commission de Bruxelles à préparer actuellement une directive sur les investissements étrangers qui pourrait prévoir des amendes, des obligations, voire des interdictions.
L’orientation probable de cette directive figure dans le Livre blanc publié le 17 juin 2020, document qui ouvre une consultation visant à identifier les   distorsions de concurrence provoquées par les subventions accordées par les pays tiers à leurs entreprises lorsqu’elles entrent au capital d’entreprises européennes ou lorsqu’elles participent aux procédures d’obtention des marchés publics européens. Un texte devrait être adopté en octobre prochain.

Le contrôle des capitaux étrangers n’épuise pas le sujet de la souveraineté, loin s’en faut, car la pandémie a aussi remis au centre des discussions la relocalisation de certaines unités de production sur le sol national (ou européen), pour moins dépendre d’approvisionnements dont la rupture met en péril la production de la nation.

Relocalisations et protections

Dans l’inconscient collectif travaillé par les discours populistes de tous bords le terme de relocalisation est associé à la création de centaines de milliers d’emplois et au redémarrage de pans entiers de l’industrie sur le sol national. On retrouverait donc l’Eldorado.
Pour éviter de rêver un avenir qui ressemblerait au passé des Trente Glorieuses -qui ne correspondent plus au monde actuel- et introduire un peu de sérénité dans une question éminemment polémique il faut en premier lieu s’accorder sur le contenu exact du terme employé. Parle-t-on de relocalisation en France ou en Europe ?
La question mérite d’être posée puisque la concurrence venant des pays émergents s’exerce sur l’ensemble des pays européens et pas seulement sur notre pays. On parlera donc ici de relocalisations en Europe, car il est impensable que la France décide, au nom des effets de la crise du coronavirus, de se fermer au commerce de ses partenaires européens, y compris si ce commerce est issu de relocalisations dans des pays européens autres que la France.

Les enjeux de ces relocalisations doivent  être appréciés en fonction des liens que la France entretient actuellement avec le reste du monde. Comme tous les pays de l’Union européenne, notre pays est ouvert sur l’extérieur, moins toutefois que l’Allemagne.  Le rapport des exportations de biens et services au produit intérieur brut (PIB) est, en France, de 31,1% en 2018, ce qui nous place derrière l’Allemagne (47,4%) mais devant la Chine (21,4%) et les États-Unis (12,2%).

Notre économie est donc plus fortement impactée par une baisse de la demande mondiale que celles de la Chine ou des États-Unis, mais, symétriquement, nous profitons relativement plus d’une reprise de la conjoncture internationale. Ce point est important car on oublie trop souvent que la croissance française est portée par les exportations et pas seulement par son marché intérieur. À cet égard on ne peut qu’insister sur le fait que la France a besoin des pays émergents dont les marchés connaissent la dynamique la plus élevée : en 2017 40% de la classe moyenne du monde (qui consomme beaucoup) se trouve en Asie contre  23% en 2000.

Du point de vue de nos achats extérieurs (qui est le sujet du moment) notre lien avec le monde se mesure par le rapport entre les importations de biens et services et le PIB. Ce rapport vaut en 2018 32,1% et, comme pour les exportations, est inférieur à celui de l’Allemagne (41,2%), mais supérieur à celui de la Chine (18,7%) et des États-Unis (15,0%). Si l’on s’en tient à ce seul aspect quantitatif, notre dépendance à l’égard de l’étranger est donc nettement plus forte que celle des pays dont la taille du marché intérieur permet une plus grande autonomie, mais moins intense que celle de notre premier partenaire commercial.

Dans ce contexte, peut-on et doit-on réduire significativement cette dépendance ? Une fermeture massive et indifférenciée provoquerait évidemment, dans beaucoup de cas, des représailles dont souffriraient les exportateurs français (donc les salariés de ces secteurs) et engendrerait des coûts, non seulement salariaux, mais aussi écologiques, si les usines rapatriées sont polluantes et/ou porteuses de risques industriels. En fait nos échanges avec les pays développés ne sont pas concernés, au premier chef,  par la question de souveraineté,  les  conditions  de production de ces pays étant assez   proches des nôtres et nos relations étant régies par des accords  dont la mise en cause aurait de lourdes conséquences  sur le plan économique et politique. Le problème se pose différemment avec les pays émergents, en particulier avec la Chine, dont les coûts de main -d’œuvre sont encore nettement inférieurs à ceux de la France et qui ne respectent pas les normes adoptées par l’Union européenne.

Or la Chine est un partenaire important de la France sur le plan commercial, sa part dans nos importations de marchandises  s’élevant à 7% en 2018.  Nos achats depuis la Chine portent principalement sur les produits industriels des filières informatiques, textile, cuirs, matériel électrique, machines, métaux et matières plastiques. Il s’agit en partie de biens livrés aux consommateurs et en partie de biens intermédiaires qui entrent dans la production d’autres biens.

La présence de ces biens intermédiaires chinois dans les produits livrés aux entreprises et aux consommateurs français n’a cessé de croître : selon une note de La Fabrique de l’Industrie publiée en 2019 1  la part de la valeur ajoutée chinoise dans la demande finale manufacturière française est passée de 2, 5% en 2005 à 6,9% en 2015. Cette dépendance croissante n’est pas propre à la France. Tous les pays connaissent une évolution de ce type, en particulier l’Allemagne, pour laquelle la part de la valeur ajoutée chinoise dans la demande finale manufacturière passe de 1,8% en 2005 à 6,2% en 2015. L’industrie française est donc effectivement dépendante des approvisionnements venant de Chine et notre lien avec ce pays est dissymétrique : nos importations sont deux à trois fois supérieures à la valeur de nos exportations, selon les années, et la part de valeur ajoutée française dans la demande finale manufacturière chinoise est très faible et en baisse : elle passe de 0,8% en 2005 à 0,6% en 2015.

Effets et limites des protections

Réduire massivement nos importations depuis la Chine et depuis d’autres pays émergents (ce qui implique l’érection de barrières élevées du même ordre que celles que dressent les États-Unis dans leur guerre commerciale avec ce pays) provoquera, dans un premier temps, une hausse de prix pour les produits importés, qui sont, comme on vient de le voir, des produits de grande consommation et des produits transformés par les entreprises.
Ces coûts ne peuvent être ignorés et devront être pris en compte au moment des choix  politiques qui, s’ils devaient être accompagnés  d’aides publiques, auront aussi un coût, cette fois pour le contribuable. La relocalisation de la production  ne pourra venir qu’ensuite, après un certain délai,   et, si elle est possible,  ne se fera pas à l’identique en termes de nombre d’emplois, compte tenu des écarts de salaires. Les entreprises qui se relocaliseront auront certainement recours à l’automatisation des tâches dans les unités qui seront recréées.

Or l’effet global sur l’emploi de la robotisation est jusqu’ici plutôt négatif, comme l’indiquent les recherches menées sur la période 1990-2007 aux États-Unis. D’après D. Acemoglu, et P. Restrepo,  2 l’introduction d’un robot de plus rapportée à 1000 travailleurs abaisse le rapport de la population employée à la population totale de 0,18 à 0, 34 point de pourcentage.
Pour que les relocalisations soient finalement bénéfiques pour l’emploi  du pays, il faudra donc certainement accompagner celles-ci de mesures étatiques fortes en  faveur de la croissance avec l’appui de l’Europe.

Par ailleurs, comme l’indique notre collègue El Mouhoub Mouhoud, spécialiste des relocalisations, dans l’interview qu’il a donné à « L’Usine nouvelle » le 11 mai 2020, les relocalisations industrielles ne sont pas économiquement viables dans les secteurs où les tâches ne peuvent se passer de main d’œuvre, compte tenu du caractère des matières travaillées.
Il oppose à cet égard les matières molles (textiles) et les matières dures (automobiles, meubles, électronique), la production des premières étant vouée à rester localisée dans les pays à main d’oeuvre abondante et peu coûteuse, alors que la production des secondes pourra faire l’objet d’une relocalisation  avec robotisation, cette relocalisation étant d’ailleurs déjà très largement amorcée pour l’automobile, dans les pays de l’Europe de l’est.

De plus El Mouhoub Mouhoud souligne que 40% des emplois dans l’industrie sont des emplois de services et qu’un grand nombre de ces emplois peuvent être facilement délocalisables, ce qui conduira certainement les entreprises à externaliser encore plus de tâches de services dans la décennie qui vient.
La Coface va encore plus loin dans la remise en cause de l’idée que les relocalisations seront faciles et nombreuses : dans une publication récente 3  elle montre que les chaînes de valeur mondiales sont si prégnantes – avec un rôle prépondérant de la Chine dans le textile, l’équipement électrique, les ordinateurs et l’électronique -que le rapatriement massif de ces chaînes en Europe et aux États-Unis semble peu probable.  Pour la Coface « les chaînes de valeur mondiales ont encore un brillant avenir ».

Ainsi l’objectif politique compréhensible d’un retour vers plus d’indépendance ne peut faire l’économie d’évaluations de ce qui est possible et des effets prévisibles, positifs et négatifs, secteur par secteur, de la baisse des échanges et des relocalisations, dans le contexte d’un marché de l’emploi en grande transformation,  du fait de la robotisation et de la tertiairisation de l’économie.

Ce qui semble aujourd’hui envisageable, si l’on veut éviter de mobiliser des aides étatiques trop élevées tout en recréant des lignes de production nationales, c’est d’opter pour des relocalisations dans les pays européens où les salaires sont moins élevés, essentiellement situés à l’est. Mais la dimension de ces pays n’étant pas comparable à celle de la Chine, on pourrait perdre les avantages de productivité  dus aux économies d’échelle dont bénéficient les immenses unités de production chinoises.
D’autre part ces pays aspirent légitimement à sortir du rôle d’arrière-cour de l’industrie européenne que les pays plus avancés leur ont attribué jusqu’ici, ce que l’on peut comprendre. Une relocalisation importante en Europe ne semble donc pas aller de soi. En revanche on peut retrouver une forme de souveraineté en adoptant des mesures spécifiques de protection ciblées et en s’engageant au niveau européen dans des actions positives,  principalement dans des secteurs d’avenir en lien avec les préoccupations du climat.

Stratégies européennes défensives

Dans le contexte actuel marqué à la fois par l’affrontement commercial et stratégique entre les États-Unis et la Chine et par la crise de l’épidémie, l’Europe a souvent été taxée de faiblesse et de naïveté.  Or l’Union européenne n’est pas aussi passive qu’on l’entend souvent dire.  Elle utilise, comme les autres pays avancés, l’arsenal des mesures anti-dumping et anti-subvention prévues par l’OMC, notamment à l’encontre de la Chine : au 31 décembre 2018 l’UE applique 120 mesures anti-dumping dont 83 à l’encontre de la Chine et applique 12 mesures anti-subvention dont 6 visent la Chine.
De plus pour contrer le fait que depuis 2016 la Chine bénéficie du statut d’économie de marché à l’OMC, la Commission a agrandi le champ des motifs d’instauration de l’anti-dumping en introduisant la notion de « distorsions significatives » par rapport à la concurrence. Des moyens de mieux se protéger en cas de concurrence jugée déloyale existent donc, l’initiative des procédures étant restée jusqu’à une période récente   aux mains des entreprises  qui se considèrent lésées.

Mais depuis juin 2018 la Commission peut se saisir elle-même d’un dossier d’anti-dumping ou d’anti-subvention, ce qui indique bien une volonté d’aller vers une politique commerciale européenne plus marquée. Pour contrebalancer la pression des pays émergents, en particulier celle de la Chine, tout en cherchant à préserver l’accès à leurs marchés, qui porteront la mondialisation de demain, l’Union européenne devrait aller plus loin. Dans une  contribution du Conseil d’analyse économique  4, il est  demandé que l’Europe impose à ses partenaires  la réciprocité, notamment en matière d’accès des entreprises aux marchés publics, organise des actions contre les subventions chinoises au sein de l’OMC et crée un poste de « procureur commercial » nommé par la Commission et pouvant prendre lui-même des mesures anti-dumping et anti-subvention au nom de l’Europe.

L’affirmation de la souveraineté européenne repose aussi sur la capacité de faire émerger des champions européens comparables aux très grandes entreprises   américaines ou chinoises. Or la politique de concurrence de l’UE menée par la Commission est souvent critiquée au motif qu’elle entraverait   la constitution de tels champions.
Il est vrai que Bruxelles refuse parfois des  méga-fusions entre entreprises européennes au nom de la défense de l’intérêt des consommateurs qui subiraient le pouvoir de monopole de ces nouvelles entités. En réalité, dans neuf cas sur dix, la Commission accepte la fusion (exemple Nokia-Alcatel-Lucent), mais la presse et l’opinion publique en France et en Allemagne ont perçu le refus concernant la fusion entre Alstom et Siemens en 2019 comme le symbole du refus  de l’Europe à s’affirmer en tant que telle, notamment  vis-à-vis de la Chine.
Cette fusion aurait effectivement permis de construire une entité a priori plus à même de résister au constructeur de trains chinois. La question se repose actuellement puisque Alstom est prête à fusionner avec le Canadien Bombardier-Transport, ce qui donnerait naissance à un groupe mondial de très grande taille dans certains  secteurs de construction des trains, notamment les trains régionaux.
La Commission donnera-t-elle cette fois son accord en échange de l’acceptation par  Alstom de fermer un site en Alsace pour écarter le risque d’un  pouvoir de monopole ? Si la fusion est acceptée, le groupe sera  mondial plus qu’européen  et l’emploi français ne bénéficiera de l’opération que si les créations de postes futurs compensent la fermeture du site alsacien.

Par ailleurs l’Europe dispose de moyens pour freiner la concurrence étrangère en s’opposant à des fusions d’entreprises étrangères si cela distord la concurrence sur le marché européen. Elle peut en effet entamer une procédure d’abus de position dominante à l’encontre d’une entreprise étrangère si celle-ci possède une telle position sur son marché national et veut exercer son activité sur le marché européen. Il est néanmoins certain que l’Europe n’a pas réussi à empêcher la constitution d’énormes entreprises à l’extérieur de l’UE comme les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), entreprises, qui, en raison des effets de réseaux, captent une très grande partie du marché mondial, hors de Chine.

Projets européens dans les nouvelles technologies

Même si l’Europe choisit de renforcer les obstacles au niveau des entrées de capitaux étrangers (ce qui semble être la voie actuellement proposée par la Commission), au niveau des barrières aux importations (par un renforcement de l’anti-dumping et de l’anti-subvention) et au niveau des obstacles mis à l’encontre de l’activité de certaines entreprises étrangères sur le sol européen, l’affirmation de la souveraineté européenne suppose des actions positives et pas seulement défensives.
Dans la période précédant l’arrivée de l’épidémie l’Union européenne avait lancé plusieurs plans visant à développer l’innovation dans des secteurs jugés stratégiques. En 2015 le Plan Juncker ciblait les secteurs de l’énergie, des transports et du numérique, mais les sommes inscrites ne correspondaient pas véritablement à des investissements supplémentaires par rapport à ce qui était initialement prévu par la Banque européenne d’investissement.

L’autre initiative européenne est celle des PIIEC (projets importants d’intérêt européen commun), projets dont le financement est pris en charge par la Commission s’ils possèdent une incidence notable sur la compétitivité de l’ensemble. Le seul PIIEC accepté jusqu’ici, porté par l’Allemagne, la France et l’Italie, vise la microélectronique, doit recevoir 1,75 milliard d’euros de soutien public et devrait engendrer 6 milliards d’euros d’investissements privés. Le secteur concerné est bien l’un de ceux où se joue la concurrence actuelle, les technologies et les composants innovants, mais les sommes engagées restent bien modestes par rapport aux financements des États-Unis ou de la Chine.

Deux autres projets n’ayant pas encore reçu le label PIIEC sont en discussion, un partenariat public-privé dans l’intelligence artificielle (IA) et la création possible d’une filière européenne de batteries électriques. L’objectif est de fonder un réseau d’excellence de l’IA (recherches sur les véhicules autonomes, les villes intelligentes et l’agriculture intelligente) et de construire une filière européenne  complète de batteries électriques, depuis l’extraction du minerai jusqu’au recyclage des batteries usagées, secteur actuellement dominé par le Japon, la Corée du sud et la Chine. La réussite de ce « plan stratégique pour les batteries » lancé en avril 2018 dépendra en grande partie de la volonté des constructeurs européens d’automobiles de s’investir dans ce projet, ce qui n’est pas certain, en raison de fait que leur référence est plus le marché mondial que le marché européen.

Tous ces projets incarnent la volonté d’impulser une politique industrielle européenne dans certains secteurs d’avenir mais les financements impliqués restent bien en-deçà de ceux engagés par les deux grands rivaux de l’Europe, ce qui pouvait faire douter de la capacité de l’Europe à s’affirmer comme troisième acteur, du moins tant que le monde n’avait pas été percuté par ce cataclysme imprévu.

Une nouvelle présidente et la crise du Covid : une opportunité pour renforcer l’Europe 

La nomination d’Ursula Van der Leyen, européenne convaincue, à la tête de la Commission, et le choc provoqué par la crise de l’épidémie peuvent changer la donne. Les discours et les propositions de la nouvelle présidente de la Commission révèlent sa volonté de doter l’UE d’une véritable politique industrielle fortement orientée vers l’environnement, comme l’indique le lancement du « Green Deal » en décembre 2019, projet  qui vise à développer les énergies propres et à préserver la biodiversité, avec un budget prévu de 1000 milliards d’euros.
De plus et surtout, la crise économique qui a accompagné la diffusion du virus en Europe a conduit les deux piliers de l’UE, la France et l’Allemagne,  à proposer un plan de relance européen, le 18 mai 2020, au cours d’une conférence de presse commune durant laquelle Emmanuel Macron et Angela Merkel ont démontré leur volonté d’agir ensemble et de mettre en place des aides orientées principalement vers les pays les plus touchés, pour un montant total de 500 milliards d’euros. Le 27 mai 2020, cette initiative est reprise par Ursula Van der Leyen qui propose un plan de relance de plus grande envergure, de 750 milliards d’euros (et non plus de 500 milliards), les fonds levés étant empruntés par la Commission et non par les États, ce qui scelle une forme de solidarité européenne que, jusque-là, l’Allemagne avait toujours refusée.
On ne peut que se féliciter de cette convergence. 
La question qui reste en suspens est celle de savoir si de fait tous les membres de l’UE accepteront cette forme de relance, sachant que les États dits « frugaux » (Autriche, Pays-Bas, Danemark et Suède) se montrent a priori peu enclins à aider des pays qu’ils considèrent comme insuffisamment rigoureux et qui sont justement ceux qui ont été le plus touchés par l’épidémie (Italie, Espagne, France).
Si ces réticences sont surmontées, on pourra parler, pour l’Europe, d’un moment « hamiltonien », comme l’a dit Olaf Sholz, le vice-chancelier social-démocrtate allemand, évoquant la décision d’Alexander Hamilton, premier secrétaire au Trésor des États-Unis, d’imposer, en 1790, le rachat de la dette des État fédérés par l’ensemble de l’Union.
Si ce pas est franchi, ce qui nécessitera des concessions de part et d’autre, l’Europe sortira grandie et plus forte et le concept de souveraineté européenne s’incarnera dans cette dette commune nécessaire à la relance de toutes les économies. Mais il faudra aussi prolonger cette première initiative historique par de véritables politiques européennes de long terme, une fois effacées les conséquences douloureuses de l’épisode difficile que le monde est en train de vivre.

Pour faire front contre les souverainetés américaine et chinoise, la solution n’est pas de chercher une souveraineté franco-française, mais de construire une véritable souveraineté européenne, ce qui passe d’abord par la construction de politiques communes, les mesures de protection ne pouvant à elle seules suffire et  se heurtant nécessairement à la marche inexorable  d’une mondialisation qui se poursuivra et avec la quelle il faudra encore compter dans les décennies à venir.

Notes
1   Alsif A.S., V. Charlet, C. Lesniak (2019), « La France est-elle exposée au risque protectionniste ? », Les Notes de la Fabrique, La Fabrique de l’Industrie,  octobre
2   Acemoglu D., P. Restrepo (2017), « Robots and Jobs : Evidence from United States Labor Markets »,  Working Paper, March 17
3  Marcilly J., M. London, H. Fontès-Batista (2020), « World Trade : despite a sudden interruption, global value chains still have a bright future », Coface Economic Publications, Focus,  May 26
4  Jean S., A. Perrot, T. Philippon (2019), « Concurrence et commerce : quelle politique pour l’Europe ? », Les Notes du Conseil d’analyse économique, N° 51, mai


Bernard Guillochon
Professeur émérite à l’Université Paris-Dauphine-PSL
Directeur du Cercle géopolitique de la Fondation Dauphine

 

 

Biographie

Bernard Guillochon est actuellement professeur émérite à l’Université Paris-Dauphine et directeur du Cercle géopolitique de la Fondation Dauphine. Spécialiste des questions d’économie internationale, il est notamment un des co-auteurs du manuel de référence publié par les éditions Dunod, dont la 9 ème édition va paraître en 2020, et l’auteur de nombreuses contributions sur le protectionnisme, la mondialisation, les accords régionaux, les débats autour du libre-échange, l’impact du contexte géopolitique sur l’économie. Son ouvrage « La mondialisation » (édité chez Larousse) a été traduit en quatre langues. À l’Université Paris-Dauphine il a dirigé le Magistère « Banque-Finance-Assurance » (1994-2003), le centre de recherche Eurisco (2001-08), le Master « Affaires internationales » (de 1999 à 2011 en co-direction) et le département Licence des Sciences des organisations (2006-11).

Il est régulièrement intervenu entre 2011 et 2014 en Algérie pour des formations destinées aux cadres d’entreprises. Il assure des enseignements destinés aux étudiants de l’Institut Tunis-Dauphine et aux étudiants du Cycle « Grandes Ecoles » de la Licence d’économie de l’Université Paris-Dauphine

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