Marcel Cohen, l’écrivain des détails et de l’irrémédiable par Michaël de Saint-Chéron

Marcel Cohen, l’écrivain des détails et de l’irrémédiable

Par Michaël de Saint Cheron (Essayiste)

Publié le 23 mars 2021 à 16h12

Marcel Cohen lors de la remise du prix Wepler 2013 pour « Sur la scene intrieure. Faits » aux éditions Gallimard. (ALIX WILLIAM/SIPA)


Ce que Marcel Cohen voit personne d’autre que lui ne le voit – ou personne d’autre que lui n’y attache la moindre importance. L’écrivain et poète de l’infime, de l’impondérable, du négligeable, du rien et du tout, qu’il est depuis près de soixante ans voire soixante-dix, a entrepris dans les années 1980 une œuvre sans équivalent dans notre langue, à la frontière entre la métaphysique et les petits riens de la vie. Voici deux livres qui sortent dans la collection blanche, chez Gallimard, « Détails, II », et « Villes. Galpa – Malestroit – Waïzata » (1).

Ces trois sous-titres furent trois livres publiés entre 1969 et 1976. La première est une ville indienne fantasmée, qui n’existe pas en tant que telle, la deuxième est un village du Morbihan et la troisième, Waysata, est une ville du Minnesota. Peu importe la géographie. Par certains aspects la ville fantasmée est la plus réelle, ce qui n’étonnera personne.

Ce faisant, il transfigure faits et détails. « L’artiste n’est pas le transcripteur du monde, il en est le rival » a écrit Malraux dans sa « Psychologie de l’art », devenue « Les Voix du silence ». En transformant la plus banale scène de vie, de métro, de voyage, comme la plus indicible, qu’elle soit durant une guerre, ou dans le long sillage des horreurs causées par celle-ci, Marcel Cohen, homme de silence et de pudeur, devient le rival, le contempteur de la réalité du monde parce qu’il la dissèque et nous la révèle dans toute sa nudité sans fards ni sex-appeal.
Dans cette langue et ces récits parfois suffoqués on n’est pas sans penser à Jean Hatzfeld, l’auteur de « Dans le nu de la vie ».
Récits des marais rwandais, où l’on peut lire par exemple, cet embryon de dialogue, au bord du précipice : « Je me suis mis à crier, très fâché : « Tu n’avais pas pensé que tu pouvais ne pas nous tuer ? » Il répondit : « Non, à force de tuer, on avait oublié de vous considérer. » (2) Marcel Cohen ne nous laisse pas sereins, il nous inocule, au contraire, son inquiétude ou son angoisse métaphysique et fait monter en nous le suspens comme Agatha Christie ou Hitchcock l’ont fait ailleurs.

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Marcel Cohen, né en 1937, est l’auteur d’un livre impitoyable par ce qu’il y narre, « Sur la scène intérieure » (3), qui clôt la collection « L’un et l’autre », créée par JB Pontalis et que sa mort a refermée. Quel hasard fit que ce fut avec ce livre de Marcel Cohen. Opus inclassable, qui est en germe dans tous ses autres livres au point qu’il est devenu impossible de le lire sans nous y référer au plus profond de notre conscience.

« Sur la scène intérieure » raconte sous forme de billets ou de courts chapitres, le portrait des membres les plus proches de sa famille d’origine levantine, arrêtés et exterminés par les nazis depuis leur appartement parisien, non loin du parc Monceau, le 14 août 1943. Il fallut soixante-dix ans à l’écrivain pour écrire ce livre. Sous ses yeux de garçon de 5 ans, de retour du parc avec sa nounou. Le pire fut le destin de sa mère Marie (ou Maria), née en 1915, enfermée avec sa petite Monique, âgée de trois mois, à l’hôpital Rothschild, pour être toutes les deux déportées et exterminées le 17 décembre 1943, après avoir passé quatre mois d’enfer dans une infâme salle commune, réservée aux futures exterminées avec leur bébé.

Ce traumatisme est au fond de toutes les scènes que voit puis raconte l’auteur. Il y a le récit d’un sous-marin allemand qui fait surface en pleine guerre de 1914-1918, et stoppe un chalutier car les marins n’avaient plus de vivres. Ou celui de malles de photos découvertes au marché aux puces, qui proviendraient de l’époque de l’Occupation.
Mais où sont passées les photos des familles juives ? Mais il y a aussi l’histoire du petit garçon devenu grand qui aimait les horloges et les mécanismes. Mille détails, mille récits aux imbrications infinies. Nous y trouvons aussi des listes insolites, comme Leiris ou surtout Perec aimaient à en écrire. Entre M. Cohen et Perec, se devine une parenté de l’irrémédiable.

 « Il est des femmes trop belles pour que nous puissions les accueillir d’emblée »

Abordons ce livre tout aussi curieux, « Villes ». Marcel Cohen dépeint, narre et rêve ces trois villes sous nos yeux souvent ébahis. Ne cherchons pas ici autre chose que la perpétuelle et fascinante philosophie du « je-ne-sais-quoi et du presque-rien », la pierre d’angle de la philosophie de Jankélévitch, comme de la peinture de Soulages, qui cite sans cesse ce vers de Jean de la Croix « un no sé qué que se alcanza por ventura » (un je-ne-sais-quoi qui s’atteint d’aventure).

Le récit de l’Inde vue par le prisme d’un seul village finalement et de quelques personnages est envoûtant. Au milieu de sa narration, Marcel Cohen change soudain de thème, non pas tout à fait à la manière d’une métalepse, dont Julio Cortázar donna l’un des plus fameux exemples avec sa nouvelle « Continuité des parcs ».
En musique, on dirait qu’il y a un changement de temps, voire de mode. « Comment faut-il aimer les éléphants ? » demande-t-il, deux pages avant l’apparition de Jissa, dont la présence se fait prenante, puissante, impérieuse. L’écrivain va jusqu’à écrire :

« Ce désir soudain d’étreindre Jissa, de m’imprégner de sa peau m’étonne, maintenant qu’il est si évident, car j’étais à vrai dire très loin, très distrait. Il est ainsi des appétits naissant à notre insu, et auxquels il faut d’abord s’habituer lorsqu’ils éclatent » (cf. p. 65-66).

Avant d’ajouter : « Il est des femmes trop belles pour que nous puissions les accueillir d’emblée, et ce qui vous échappe vous est plus cruel que ce que nous en possédons. » Oui, chez Marcel Cohen, il y va d’un regard presque distrait sur les choses, qui devient tout à coup impérieux, puis nous hante. Le narrateur s’y confond avec son personnage qu’il nomme seulement « l’homme ». « L’homme se souvenait », « L’homme aime les montres depuis sa tendre enfance ».

 « Pour d’innombrables œuvres, il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de mots du tout »

Voici maintenant un mot sur le troisième livre de Marcel Cohen, qui sortira courant avril sous le titre « Rencontres et partis pris », une nouveauté à tous les sens du mot, où l’on découvre un Marcel Cohen peu connu, celui de critique d’art. Jacqueline Oliero Cohen, sa femme, fut trente ans durant directrice de la galerie Stadler.

Il y a un mot capital pour Marcel Cohen, c’est l’aléatoire, non que le mot revienne souvent sous sa plume, mais il lui vient à l’idée pour en parler : « Mes livres racontent donc des histoires très simples. C’est leur assemblage aléatoire, et la somme des faits rapportés qui ne vont pas d’eux-mêmes, y compris pour moi » (4). Il est très instructif pour le lecteur de découvrir ou de prendre la mesure de la part de l’art dans l’œuvre de Cohen, car l’aléatoire comme l’art nous instruisent des goûts de l’écrivain ainsi que des rencontres artistiques qui ont marqué les étapes de sa vie. Il y aborde donc tout naturellement les peintres et les artistes qui ont de l’importance à son regard.
Si nous sommes tous convaincus que le mot beauté n’a plus aucun sens en art, quel sens donner à notre émotion fondamentale, parfois à notre commotion, devant une œuvre d’art ? Ou, à l’inverse, comment qualifier parfois notre colère, parfois notre réaction violente face, à ce qui, à nos yeux du moins, ne mérite pas ce beau, ce grand et noble vocable : l’art ?

Nous avons bien entendu avec Marcel Cohen « la réticence de Chris Burden, à l’épanchement théorique, à la spéculation » (« Rencontres et partis pris », p. 28). Il n’en resta pas moins que le spectateur (qui est aussi le payeur d’une façon ou d’une autre) doit être pris au sérieux.
Alors, que peut-il faire des limites franchies par certains créateurs ou plutôt dé-créateurs, car, oui, il y a des choses qui sont de l’ordre de la décréation ? Des pages inspirantes et interrogatrices figurent dans ce livre, dédiées à Antonio Saura, Bram Van Velde, Alexandre Delay, Colette Brunschwig, Liliane Klapisch, Sharka Hyland, mais aussi entre les pages et autour de Saura, bien sûr les figures tutélaires de Rembrandt, Goya et Picasso.

Goya est présent avec ses « Désastres de la guerre » et avec Malraux, qui, tel un rhapsode, lui consacra l’un de ses livres les plus habités « Saturne », en 1950. Sur Bram van Velde et ses impossibilités ontologiques de dire autant que d’être, Marcel Cohen laisse échapper : « Peut-être [ses] tableaux ne montrent-ils jamais que le miracle d’une éclosion hasardeuse » (ibid. p. 165).

À propos des mots nous permettant aujourd’hui comme hier, de qualifier des œuvres aussi tragiques que celles de Goya, ou Guernica de Picasso, ou celles de Kubin, Otto Dix parmi ses gravures de la guerre, de Fautrier parmi ses Otages, ou encore de Bacon, M. Cohen conclut son énumération par cette parole :

« Pour d’innombrables œuvres, il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de mots du tout. Peut-être est-ce déjà même une insulte à la douleur que d’en chercher un à tout prix » (ibid., p. 178).

Levinas au prisme de l’écologie et du végétarisme, par Michaël de Saint Cheron

Le détail pour parler du Tout

Avec ces trois livres coup sur coup, Marcel Cohen témoigne d’une vigueur pleine de surprises pour les lecteurs émerveillés que nous sommes. Si l’on connaissait « l’Autoportrait en lecteur », nous sommes heureux de découvrir l’autoportrait de l’amateur d’art et de le voir dialoguer avec les peintres.

Un dernier mot peut-être sur l’idée de l’art comme étant une « purification » de la condition humaine en quelque sorte. Marcel Cohen cite l’autrice brésilienne Clarice Lispector : « L’art n’est pas pureté mais purification ; l’art n’est pas liberté mais libération » (ibid. 183). Dans les dernières pages des « Voix du silence », Malraux écrivait en 1951 : « Chacun des chefs-d’œuvre est une purification du monde […] L’art est un anti-destin » (5). Marcel Cohen cite aussi dans sa préface à un catalogue d’Antonio Saura, cette parole d’Erich Neumann, dirimante, balayant complètement cette idée trop belle de purification, quand il s’agit de l’art moderne et contemporain :

« Comment l’homme moderne, dont le monde est menacé par le chaos, peut-il faire autre chose que donner forme au chaos ? C’est lorsque le chaos est circonscrit que ce qui gît derrière lui peut émerger, et la graine du chaos est peut-être plus précieuse que tout autre fruit » (« Rencontres et partis pris », p. 129).

Voici donc trois livres à marquer d’une pierre blanche, qui disent le détail pour mieux parler du Tout, qui oscillent par la force de l’irrémédiable entre la purification, la putréfaction et le chaos, pour mieux faire entendre que « la graine du chaos est peut-être plus précieuse que tout autre fruit. »

« Ce sourd entendait l’infini » : Beethoven vu par les écrivains

1. Gallimard, collection blanche.

2. Seuil, 2000.

3. Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 2013, Folio.

4. Rencontres et partis pris, Strasbourg, éd. L’Atelier contemporain, 2021, p. 22.

5. Ecrits sur l’art I, Œuvres Complètes IV, Paris, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 2006, p. 561.

Détails, II. Suite et fin, par Marcel Cohen, Gallimard, 240 p., 20 euros.Villes. Galpa – Malestroit – Waïzata, par Marcel Cohen, Gallimard, 352 p. + 16 p. hors texte, 16 ill., 23 euros.Rencontres et partis pris, par Marcel Cohen, éd. L’Atelier contemporain, 352 p., 25 euros.


Michaël de Saint-Cheron
In le Nouvel Obs 23Mars 2021

Michaël de Saint Cheron,

Michaël de Saint-Cheron, chercheur affilié à l’EPHE (Centre HISTARA), travaille sur la philosophe des religions et chercheur en littérature de la modernité. Philosophe des religions et écrivain. Chargé du patrimoine mondial à la Drac Île-de-France.

Il est l’auteur d’une trentaine de livres et directions d’ouvrages dont ses /Entretiens et essais sur Emmanuel Levinas/, Biblio essais, LGF (2010), Réflexions sur la honte (Hermann 2017), Les Ecrivains français face à l’antisémitisme, DDB (2015). Il a également publié /Soulages, d//’une rive à l’autre/, chez Actes-Sud, avec Matthieu Séguéla, pour saluer le centenaire du grand peintre
Michaël de Saint Cheron, bio express

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