Bolsonaro et l’armée : le temps du désamour. Par Jean-Yves Carfantan

Bolsonaro et l’armée : le temps du désamour.

A la fin du mois de mars dernier, le gouvernement Bolsonaro a connu un vaste rema-niement à la suite de la démission de plusieurs ministres. Le départ du titulaire du porte-feuille des affaires étrangères, le pathétique ministre Ernesto Araujo, ne va pas entraîner de bouleversement dans la conduite de la diplomatie brésilienne.
Comme le ministre sortant, son remplacement sera l’exécutant d’une politique extérieure conçue et pilotée par le Président et ses proches. La principale conséquence de ce remaniement est le renvoi du ministre de la Défense, le général de réserve Fernando Azevedo e Silva.
Quelques heures après le départ de ce dernier, les commandants en chef des trois armes (terre, marine, air) décidaient de démissionner de leurs postes, manifestant ainsi leur solidarité à l’égard du ministre renvoyé. Ils occupaient ces fonctions depuis le début du mandat de Jair Bolsonaro en janvier 2019.

Les membres du haut état-major interarmées ne détiennent pas un mandat. En règle gé-nérale, leur mission s’étend sur une durée qui correspond à celle du mandat présidentiel. Cette démission volontaire des trois officiers supérieurs intervient après que le Président Bolsonaro ait pris plusieurs initiatives visant à rompre l’ordre constitutionnel.

Alors que la crise sanitaire atteint au Brésil les dimensions d’une catastrophe humanitaire historique, le chef de l’Etat a menacé en mars d’établir l’état de siège. A la Chambre des députés, au même moment, les parlementaires ont bloqué une initiative d’un élu allié de Bolsonaro qui présentait un projet visant à renforcer les pouvoirs du Président pendant la période de pandémie.
Si ce projet avait été approuvé, le chef de l’exécutif aurait pu décider seul de mesures comme la réquisition de biens et de services, la prise de contrôle d’acteurs économiques, la mobilisation de civils et de militaires. De nombreuses formations parlementaires et responsables de groupes n’ont pas accepté de prendre en compte le caractère d’urgence supposée du texte et ont rejeté une initiative destinée à affaiblir et à rompre l’ordre constitutionnel.

Des tensions au conflit ouvert.

Bolsonaro veut profiter de la crise sanitaire pour affaiblir les institutions républicaines et ouvrir la voie à un régime de type chaviste. La hiérarchie militaire n’adhère pas à ce projet politique. Les commandants en chef des trois forces armées ont démissionné parce qu’ils ne veulent pas que les institutions qu’ils dirigent contribuent à cette transition vers une dictature populiste. En prenant cette décision, ils rendent publique une position que les Etats majors ont exprimé plus ou moins explicitement depuis plusieurs mois. Ces départs compliquent singulièrement la mise en œuvre du projet politique de l’ancien capitaine.

Dans la succession des évènements qui ont commencé avec le remaniement ministériel, Bolsonaro peut trouver un motif de consolation. Il est parvenu à se débarrasser de deux personnalités qui faisaient clairement obstacle à son projet de rupture institutionnelle : le ministre de la Défense et le général Leal Pujol, commandant en chef de l’armée de terre.
Ce dernier n’a cependant pas attendu d’être remercié. Il a décidé lui-même d’abandonner son poste et il n’est pas parti seul. Il a été accompagné par les deux autres membres du haut commandement interarmées (le commandant en chef de l’armée de l’air et l’amiral commandant de la marine). Cette sortie collective est un acte majeur qui marque une convergence de vue entre les plus haut gradés du monde militaire et le ministre de la défense écarté par le Président. A plusieurs reprises depuis des mois, le général Azevedo e Silva avait répété que forces armées étaient des institutions d’Etat et ne pouvaient pas être mises au service de tel ou tel projet politique.

La rupture entre les états majors et le chef de l’Etat est un événement très préoccupant pour Bolsonaro lui-même et pour ses partisans. Le leader et les troupes bolsonaristes se sont en effet toujours présentés comme des partenaires naturels des forces armées. Sur la période récente, le Président a voulu souligner l’importance de cette association en parlant de l’institution militaire comme de « son armée ».
Avant et après son investiture, le chef de l’Etat n’a cessé de multiplier les initiatives explicites ou implicites pour impliquer les militaires et l’institution qu’ils représentent dans la vie et le fonctionnement de son gouvernement. Cet effort a régulièrement placé les Etats-majors dans une situation très inconfortable. A plusieurs reprises, confrontés aux discours anti-démocratiques de Bolsonaro, les chefs militaires et le général Mourão lui-même (vice-président de la République) ont réagi en soulignant que les forces armées refusaient tout projet de rupture institutionnelle et continueraient à respecter l’ordre constitutionnel.

Selon la Loi fondamentale, les forces armées sont des institutions nationales qui fonc-tionnent selon le respect le plus strict de la discipline et de la hiérarchie. Cette hiérarchie représentée au niveau le plus élevée par l’état-major interarmées est l’essence même de l’organisation militaire. Lorsque les trois commandants en chefs décident de remettre leurs démissions, cela signifie qu’il y a une rupture entre l’institution militaire et le gouver-nement fédéral. C’est la raison pour laquelle les évènements dramatiques qui viennent de se produire ne sont en rien une victoire pour Bolsonaro et ses troupes. La décision de ce collège d’officiers supérieurs est aussi importante que celle de la nomination du nouveau commandant en chef de l’armée de terre intervenue deux jours plus tard.

Dans le meilleur scénario pour le Président, ce départ de trois officiers supérieurs signifie que les forces armées sont divisées, que le haut commandement militaire a de sérieux doutes quant à l’orientation suivie par le gouvernement. Ce constat est évidemment problématique pour le Président populiste qui voudrait que l’institution militaire soit totalement alignée sur ses idées et son projet autoritaire.
La crise politique provoquée par le renvoi du ministre de la Défense débouche sur une double défaite pour Bolsonaro. Il y a eu d’abord ce geste de rupture émanant des trois commandants en chefs. Il y a ensuite la division créée au sein du haut commandement militaire. Les remplaçants des trois haut-gradés qui ont démissionné et le nouveau ministre de la Défense devront (pendant un temps au moins) jouer le jeu de la solidarité gouvernementale. Ils cohabiteront cependant avec une majorité d’officiers supérieurs de l’active qui vient de prendre de sérieuses distances avec l’exécutif.

Au sein de l’institution militaire, l’armée de terre est l’organisation la plus importante et la plus puissante. La troupe et les officiers forment un corps de 218 000 soldats sur un total de 334 500 personnes composant les effectifs des trois armes [1]. A plusieurs reprises, depuis 2019, l’état major de terre a laissé entendre qu’il ne suivrait pas une tentative de rupture institutionnelle qui serait engagée par l’exécutif. Peut-on considérer de telles déclarations comme des engagements véritables ?
Les officiers supérieurs auteurs de ces confidences n’ont jamais été très explicites. Ils n’ont jamais été aussi fermes et clairs que l’ont été par exemple les généraux de l’armée nord-américaine lorsqu’ils ont pris leurs distances par rapport aux dérapages institutionnels pratiqués ou envisagés par l’Administration Trump. Certes, les traditions constitutionnelles des deux pays sont très différentes. Les Etats-Unis viennent de vivre une expérience difficile sous la Présidence Trump. Mais depuis deux cent ans, le pays se distingue dans le monde par la parfaite subordination des forces armées au pouvoir civil. Ce n’est pas le cas du Brésil qui a déjà connu plusieurs coups d’Etat militaires depuis l’avènement de la République (1889) et un régime dictatorial pendant 20 ans jusqu’en 1985.
L’histoire et les traditions constitutionnelles ne sont pas des explications suffisantes.

Les forces armées et les officiers supérieurs ont voulu s’associer à Bolsonaro dès 2018, lorsqu’il est apparu que ce candidat improbable bénéficiait d’un courant de sympathie puissant au sein de l’opinion. Le rapprochement s’est fait pendant la campagne élec-torale. Il s’est transformé en partenariat avec la victoire. Ce partenariat a tenu au cours de la période de deux années et trois mois de gouvernement qui viennent de s’achever. Faut-il le rappeler ? Plusieurs ministres sont des militaires issus de l’armée de réserve ou de l’active. Des milliers d’officiers occupent des postes au sein des ministères, que ce soit dans les cabinets ou à la direction d’administrations centrales. Les militaires ont apporté à la mouvance bolsonariste les techniciens, les gestionnaires dont elle manquait singulièrement pour gouverner. Ils ont fourni aussi à cette force d’extrême droite l’instrument de dissuasion et de menace dont elle avait besoin.
Ce partenariat a longtemps été aussi avantageux pour la corporation militaire, particulièrement gâtée depuis l’investiture de l’ancien capitaine. Les rémunérations de tous les soldats, de la base au sommet de la hiérarchie, ont été fortement revalorisées. Les règles de progression dans la carrière ont été réformées pour assurer un passage plus rapide d’un grade à l’autre. Le budget d’investissement réservé à la défense a été sensiblement accru. Ainsi, la politique de modernisation des forces armées souhaitée par les états-majors a pu être poursuivie et amplifiée. Les personnels des trois armes ont pratiquement été épargnés par la réforme des retraites adoptée en 2019 alors que le régime dont ils bénéficient est particulièrement généreux et très déficitaire.
Ce partenariat ne s’est évidemment pas noué au hasard d’une campagne. Il existait alors une forte convergence idéologique entre la mouvance bolsonariste et les forces armées. Les deux acteurs appartiennent à la droite de l’échiquier politique.

Tous ces éléments expliquent sans doute pourquoi il est encore aujourd’hui très difficile pour les militaires d’afficher des désaccords, d’expliciter clairement les raisons d’une rupture entre les Etats-majors et le pouvoir civil. La « grande muette » est trop impliquée dans ce gouvernement, elle a été trop gâtée pour pouvoir convoquer des conférences de presse. Elle ne s’exprime qu’en laissant fuiter des propos tenus dans le cadre de con-versations privées, au sein des mess d’officiers ou de clubs réservés aux militaires et à leurs familles.

Avec la nomination du général de l’active Eduardo Pazuello au poste de ministre de la santé en septembre 2020, ce partenariat est pourtant devenu très compliqué, très gênant pour l’institution militaire. Celle-ci s’est alors trouvée directement associée à une politique qui a largement contribué au plus grand désastre sanitaire de l’histoire du pays. Après avoir détenu le portefeuille pendant dix mois, le général a dû démissionner, sous la pression des alliés du Président au Congrès, les leaders et formations du Centrão.
Ces leaders et leurs députés ont compris dès l’accélération de la pandémie au Brésil au début de cette année que la poursuite d’une politique sanitaire désastreuse pouvait rendre difficile leur propre réélection en 2022. Quelques jours après le départ de Pazuello, un interview publié par un grand journal de Brasilia allait montrer que les forces armées n’étaient pas du tout alignées sur Bolsonaro en matière de politique sanitaire. L’interviewé était le général Paulo Sergio membre de l’état-major de l’armée de terre et chargé de la gestion des ressources humaines. Le général annonçait alors qu’il préparait ses troupes à affronter la troisième vague de l’épidémie, que tous les échelons de la hiérarchie avaient reçu des consignes très strictes de respect des mesures de distanciation sociale.
L’officier laissait entendre que ce dispositif avait été mis en œuvre dès le début de la crise du covid en mars 2020, que les militaires avaient dû se résoudre depuis à vivre en régime d’internat afin de réduire les contacts entre l’univers des casernes et le monde extérieur. En d’autres termes, au sein de l’institution militaire, dès le début de l’épidémie, le mot d’ordre a été de lutter contre la propagation du virus en utilisant exclusivement les moyens recommandés et indiqués par la science médicale.

Dans les casernes, les mesures prises par les Etats-majors, les disciplines adoptées par l’ensemble des corps et de la troupe ont consisté à suivre rigoureusement les orientations de la communauté scientifique. L’épidémie a été d’emblée considérée comme une menace très sérieuse. Les forces armées ont mis en œuvre une politique sanitaire radicalement opposée au négationnisme populiste défendu et pratiqué par le chef de l’Etat et le pouvoir fédéral. Cette divergence a été symboliquement exprimée en public dès avril 2020 lorsque Jair Bolsonaro a rencontré le général Pujol (alors chef d’Etat major de l’armée de terre) lors d’une cérémonie militaire à Porto Alegre. Au Président qui lui tendait la main, l’officier supérieur a répondu en lui proposant son coude.

Après un an de pandémie, le taux de mortalité au sein de l’armée de terre (0,13%) est d’ailleurs bien plus faible que celui atteint à l’échelle nationale (2,52%).

La tragédie sanitaire change radicalement la donne.

Le camp bolsonariste et l’institution militaire ont entretenu depuis trois ans des relations extrêmement ambiguës. Bolsonaro a longtemps tiré un grand avantage politique de cette ambiguïté. Lorsque l’épidémie du covid a commencé au début de 2020, le Président populiste a repris à son compte les thèses des négationnistes et des complotistes sur le virus. Dans les mois qui ont suivi, il a systématiquement nié la gravité de l’enjeu sanitaire.
Son gouvernement a néanmoins dû se rallier à la proposition du Congrès de mettre en œuvre un plan d’urgence de soutien à l’économie et aux couches sociales les plus défavorisées. La création d’un revenu minimal temporaire relativement généreux à partir d’avril a contribué à doper la popularité du chef de l’exécutif. Ce RSA a été payé jusqu’en décembre dernier. Il n’est plus versé depuis.

Les premiers mois de 2021 ont été caractérisés par la stagnation de l’activité, une forte pression inflationniste [2], la dégradation du pouvoir d’achat des plus modestes, l’essor du chômage, la paupérisation d’une part importante de la population qui ne parvient plus à couvrir ses besoins essentiels dont l’alimentation. Avec le rétablissement de ses droits civiques (à la suite d’une décision de la Cour suprême demandant une révision des procès dont il a été l’objet), l’ancien Président Lula (principal opposant potentiel de Bolsonaro) est revenu au centre du jeu politique.

Le gouvernement de l’ancien capitaine commence à perdre le soutien dont il bénéficiait depuis 2019 au sein du monde économique. La crise sanitaire est devenue depuis quelques mois une véritable tragédie. La popularité du chef de l’Etat s’effrite. A février dernier, Bolsonaro avait soutenu et obtenu l’élection à la tête du Congrès de leaders du centrão. Il cherchait ainsi à s’assurer l’appui de ces formations opportunistes. Deux mois plus tard, les présidents de la Chambre des députés et du Sénat prennent à leur tour de claires distances par rapport à un chef de l’exécutif qui devient pour le centrão un partenaire encombrant et toxique.

Il restait donc l’appui des militaires. Affaibli, Bolsonaro vient de tenter de relancer son par-tenariat avec les forces armées. Il sait que ce partenariat inquiète, que l’inquiétude suscitée peut jouer en sa faveur. Désormais, la situation est cependant très différente de ce qu’elle était en 2019 ou il y a encore quelques mois : la crise, notamment sur le plan sanitaire, est totalement hors de contrôle.

Le Brésil vit un drame humanitaire qui est d’abord la conséquence inévitable de la décision prise par le gouvernement de s’opposer à l’acquisition massive et anticipée de vaccins dès la fin du premier semestre de 2020. Ce pays de 214 millions d’habitants peut envisager raisonnablement de vacciner sur les prochains mois une grande partie de sa population mais les délais qu’il faut désormais attendre pour disposer de vaccins sont trop longs pour d’éviter que soit atteint le sinistre chiffre de 500 000, voire de 600 000 décès dus au covid à l’horizon de juillet prochain. Le second et le troisième trimestre vont donc être très difficiles. La progression attendue de la mortalité signifie que l’épidémie va devenir une réalité concrète pour des millions de familles.
Dans ce contexte, le gouvernement ne pourra plus soutenir qu’il n’a aucune responsabilité dans l’apparition et l’aggravation de cette tragédie humanitaire. Tous les acteurs politiques (y compris les militaires) anticipent aujourd’hui ce scénario catastrophique. Ce que vit le Brésil sur le terrain politique et institutionnel depuis le début de mars 2021, c’est l’anticipation de cet horizon tragique : 500 000 brésiliens victimes fatales en 18 mois, les victimes d’une crise sanitaire qui n’a pas été gérée au niveau fédéral..

Les forces armées qui s’étaient alliées à Bolsonaro cherchent depuis des mois à prendre leurs distances à l’égard de ce gouvernement baroque, insensé et désorganisé. Pour plu-sieurs analystes, cette désunion serait surtout le fait de haut-gradés, des officiers supérieurs. Bolsonaro conserverait de solides appuis chez les officiers intermédiaires et au sein de la troupe, notamment dans l’armée de terre.

Il y aurait donc un risque de rupture de la discipline hiérarchique si les Etats-majors venaient à se positionner plus clairement dans l’avenir en faveur du respect de l’ordre démocratique et des règles constitutionnelles. Ce risque est probablement exagéré. En revanche, il est plus grand au sein des polices militaires (PM), ces forces de répression placées sous la responsabilité des gouverneurs des Etats fédérés. Depuis 2019, la mouvance bolsonariste profite de toutes les actions revendicatives des soldats de la police militaire pour faire progresser ses thèses sécuritaires et autoritaires. Les 27 corps de la « PM » réunissent un effectif total de 416 923 soldats (2019).

Le mouvement populiste d’extrême-droite qu’animent les fidèles de Jair Bolsonaro a montré depuis des mois qu’il cherche en permanence à tester toutes les institutions de la République. Depuis décembre 2020, ce mouvement a compris qu’il pourrait difficilement compter sur l’appui massif des forces armées.

A l’époque, le général Pujol avait affirmé dans une conférence diffusée sur les réseaux sociaux que la politique ne devait pas entrer dans les casernes. Ce message clair a été immédiatement assimilé par la militance bolsonariste. Elle a compris que son offensive idéologique en direction des forces armées serait difficile. Elle a donc changé de cible. Les factions bolsonaristes ont cherché à mobiliser le corps des polices militaires dans les Etats fédérés.
Ces factions manifestent au fil du temps une cohérence et une continuité dans l’action : elles cherchent à multiplier les tensions et les conflits avec toutes les institutions de la République : le Congrès (attaqué régulièrement depuis 2019), le Supremo Tribunal Federal (la cour suprême a été elle aussi attaquée à plusieurs reprises), l’organisation fédérale (offensive contre les gouverneurs depuis le début de la crise sanitaire), et forces de sécurité (armées mais aussi polices militaires des Etats fédérés).

La démission simultanée des trois officiers supérieurs composant le haut-commandement intégré des forces armées (terre, marine, air) le 29 mars dernier est l’incident le plus grave survenu entre le pouvoir civil et les autorités militaires depuis 1977, lorsque, sous la dictature, le général-président Ernesto Geisel a démis de ses fonctions le ministre des armées et lui aussi militaire Silvio Frota.

A l’époque, le Président Geisel avait engagé une politique d’ouverture du régime militaire et considérait que la résistance manifestée par Frota constituait un obstacle à la poursuite de ce processus. Aujourd’hui, les rôles sont inversés.
Le chef de l’Etat se révèle incontrôlable et les forces armées ne souhaitent plus être associées à une trajectoire politique dont la seule logique semble être la perpétuation au pouvoir de Bolsonaro et l’abandon des règles démocratiques.
En 1977, la plus haute autorité commandant les forces armées s’était positionnée à la droite du chef de l’Etat en exercice, Ernesto Geisel, qui appartenait alors au secteur le plus libéral du monde militaire. Ce n’est pas un hasard si ce général aura été l’initiateur du processus qui conduira au retour à la démocratie en 1985.
Aujourd’hui, le Président est plus à droite que les forces armées. Historiquement, l’institution militaire (principalement l’armée de terre) s’est positionnée à l’extrême-droite de l’échiquier politique. Aujourd’hui, l’extrême droite, c’est le bolsonarisme. Les évènements récents montrent que la hiérarchie militaire et une large part des corps d’officiers se positionnent au centre-droit. En termes de sensibilité politique et idéologique, les états majors militaires sont probablement plus proches d’un leader centriste comme Rodrigo Maia que d’un Bolsonaro qui a pourtant multiplié les efforts depuis des années pour se rapprocher des forces armées.

Deux questions majeures.

Les divergences désormais perceptibles entre la hiérarchie militaire et le pouvoir civil contribuent à affaiblir davantage la capacité de gouverner de Bolsonaro. La première question désormais posée est celle de l’avenir d’un Président confronté à la pire crise hu-manitaire que le pays ait connu depuis plusieurs décennies et soutenu par moins d’un tiers de l’opinion et une fraction encore plus faible du monde politique.
La seconde question posée est l’ingérence récurrente des forces armées dans la vie politique, une ingérence singulièrement accrue depuis la fin de la décennie passée.

Le monde militaire a été gâté par Bolsonaro aussi bien en termes d’accès à des postes politiques majeurs que de crédits, de rémunérations, de retraites. Quelle que soit désormais l’espérance de vie de ce gouvernement populiste, il laissera derrière lui des ministères, des administrations centrales, des directions d’entreprises publiques où des milliers d’officiers auront appris à bénéficier d’un prestige et de nombreux avantages que la carrière militaire offre difficilement. Ce gouvernement populiste a permis aux forces armées d’atteindre une capacité d’influence politique considérable. On ne quitte pas facilement la table d’un festin somptueux.

Imaginons que dans quelques années l’Etat fédéral soit dirigé par un Président et un gouvernement qui aient une vision plus claire et plus raisonnable de la répartition des attributions entre le pouvoir civil et l’institution militaire. Comment devra s’y prendre cet exécutif pour que les militaires se contentent d’exercer leurs attributions constitu-tionnelles et abandonnent les responsabilités qu’ils n’auraient jamais dû exercer (postes-clés au sein de la Présidence de la République, portefeuilles ministériels, cabinets, directions d’agences fédérales et d’entreprises publiques) ?

De la solution apportée à cette question centrale dépendra la trajectoire du pays à la fin de l’Administration Bolsonaro, quelle que soit la date de cette échéance. Supposons un instant que l’actuel chef de l’Etat perde le scrutin de 2022. La situation politique et l’attitude des militaires évolueront en fonction de l’ampleur de cette défaite et de la position qu’adopteront les autres candidats, en particulier le vainqueur de l’élection.
Pour qu’une issue satisfaisante soit alors trouvée à la question militaire, trois conditions sont nécessaires. Il faut d’abord que le rôle des militaires et la prépondérance du pouvoir civil soient amplement débattus au cours de la campagne, qu’ils soient des enjeux essentiels pendant cette période de débats, d’affirmation des opinions, de choix pour les électeurs.
Il faut ensuite que le candidat le mieux placé dans la compétition prenne l’engagement clair de rétablir le primat de l’autorité civile sur les forces armées et annonce clairement que telle sera sa priorité une fois investi comme chef de l’Etat. Il convient enfin que ce candidat et après la victoire son gouvernement s’engagent effectivement à maintenir les ressources financières et matérielles sur lesquelles doivent compter les forces armées. Les investissements à réaliser dans ce domaine sont essentiels pour que le pays maintienne sa capacité de défense.
Ce choix sera difficile. Le Brésil va en effet subir les conséquences économiques et sociales de la pandémie pendant plusieurs années. La meilleure manière de convaincre les militaires qu’ils doivent se consacrer à leur fonction principale est de leur octroyer les moyens dont ils ont besoin en termes de ressources humaines et d’équipements. Il faut que l’institution militaire ait la possibilité de poursuivre l’effort de modernisation engagé depuis quelques années.

Avant toute chose, il faut que la question du rôle des militaires et de la primauté de l’autorité civile soient des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle afin que le vainqueur du scrutin dispose du capital politique nécessaire pour rétablir les relations entre le pouvoir civil et les forces armées exigées par l’ordre démocratique et la constitution. Le retour des militaires à leurs seules missions constitutionnelles ne sera pas un processus facile.

Depuis la proclamation de la République au Brésil en 1889, la question militaire n’a pas cessé de hanter la vie politique nationale. Les militaires ont toujours été des acteurs politiques très importants. Pour cette raison, la consolidation de la démocratie apparaît encore aujourd’hui comme un processus inachevé. Les militaires opèrent régulièrement un retour marqué dans l’arène politique quand la démocratie connaît des crises.
La période qui commence en 1999 avec la création d’un ministère de la Défense (dirigé pendant plusieurs années par un civil) et s’étend jusqu’en 2013-14, avec le début d’une grande crise politique et économique, aura été une exception dans l’histoire du pays. Pendant la première décennie du 21e siècle, les acteurs politiques et l’opinion ont pu croire que la question militaire avait été résolue.

Ce fut sans doute une des grandes illusions de la période. Cette illusion a disparu avec l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro et la militarisation du gouvernement et de l’Etat fédéral.

Jean-Yves Carfantan
03 Avril 2021

[1] A cela il faut ajouter un effectif de 1,34 million de réservistes rattachés aux trois forces. [2] Alimentée par la forte dépréciation subie par le réal par rapport au dollar depuis le début de la crise sanitaire.

biographie Jean-Yves Carfantan

Jean-Yves Carfantan est diplômé de sciences économiques et de philosophie. Depuis une quinzaine d’années, il est professeur d’économie à l’ESA d’Angers, une école d’ingénieurs en agriculture et en agro-alimentaire. Spécialiste du commerce international des produits agro-alimentaires, il a été expert auprès de la Commission européenne jusqu’en 1999 et conseille aujourd’hui un groupe privé au Brésil ainsi que des fédérations de coopératives agricoles du sud de ce pays. Il réside au Brésil, et c’est de cet observatoire privilégié qu’il mesure l’impact des décisions internationales en matière de commerce agricole sur les agricultures des pays du tiers-monde. Il est l’auteur de nombreux essais.

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