Etats-Unis- Russie : des relations dyadiques ! par Leo Keller

Etats-Unis- Russie : des relations dyadiques !

Nous avons tenté dans cette troisième partie d’analyser ce que pourrait être la politique étrangère de Joe Biden vis-à-vis de la Russie.
Plusieurs outils s’offraient à notre observation.  Des lectures, des discours, des plateformes électorales, des précédentes décisions, de l’évolution du monde. Toutes actions entreprises qui façonnent la Weltanschauung du Parti démocrate et de Joe Biden. Ces différents éléments forment l’ossature des tendances lourdes de la politique étrangère américaine qui peu ou prou depuis Kissinger avait la teneur d’une politique bipartisane.
Or un grain de sable, aussi appelé Donald Trump, est venu détruire- sottement- cette mécanique de précision si patiemment et si finement construite par l’orfèvre en la matière qu’est Henry Kissinger. 

Mais nous avons voulu aller plus loin dans notre analyse et comprendre en quoi la situation actuelle est tout sauf inattendue et en quoi les raisons de cet antagonisme sont pérennes, en quoi les représentations que chacun se fait de l’autre imprègne la géopolitique.
Sans être un fanatique de Samuel Huntington, nous reconnaissons qu’il y a là un véritable choc de civilisations. Tout presque les y oppose, tout ou presque les y indispose. Jusques et y compris leur rapport aux LGBT.
Si les deux empires ont un attachement charnel à la religion- que celle-ci soit l’opium du peuple ou un simple prétexte- les enseignements et conduites qu’ils en tirent sont loaf pour loaf oxymores.

Napoléon, piètre homme d’Etat à l’international ( il a rétréci les frontières ) et esclavagiste patenté à l’international, mais remarquable analyste, ne s’y était point trompé lorsqu’il disait qu’à l’avenir deux empires domineraient le monde : les Etats-Unis et la Russie. La Chine ne s’étant pas encore réveillée. Nous utiliserons donc notre grille d’analyse que nous précions tant : Phobos, Kerdos, Doxa. Thucydide restant encore de nos jours le plus grand de tous.

Phobos qui signifie tantôt la peur, tantôt la fierté d’un individu ou d’une nation pour expliquer la peur russe de l’encerclement et la fierté poussée à incandescence des américains jusqu’à l’hubris de la Manifest Destiny jusqu à pour reprendre les termes d’un des plus brillants géopoliticiens Philippe Moreau Defarges : «Les vieilles lois sont plus que jamais là : gaspillage et usure de la puissance, arrogance agacée servant rancœurs et aigreurs, repli ou réaménagement des engagements extérieurs, disparition de l’élite porteuse de la mission… toute mission universaliste se retourne toujours contre son initiateur. » 1

Kerdos parce que pour des intérêts largement symétriques, le choc entre une puissance maritime et une puissance continentale est réel et recouvre tant de domaines.

Doxa enfin car, la très haute opinion que se font chacun des deux protagonistes ne peut que les arc-bouter tels des coqs dressés sur leurs ergots et les entrainer au clash. Pour être honnête, les USA sont cependant moins atteints par les symptômes de cette affection. Il vaut mieux, à tout le moins, et sans conteste possible, être profondément attaché à l’idée de démocratie libératrice qu’à un nationalisme meurtrier.

Pour comprendre la politique étrangère de Joe Biden au pays des Tsars, inspirons-nous de Machiavel « Qualita dei tempi »
Le lecteur nous pardonnera, du moins l’espérons- nous, de chantourner les rives du fleuve des relations américano-russes qui sera tout sauf tranquille, en empruntant quelques citations.
Nous viennent, imprimis, à l’esprit :
« Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que dans le dessin d’envahir, tous leurs traités n’étaient  proprement que des suspensions de guerre, ils y mettaient  des conditions qui commençaient  toujours la ruine de l’État qui les acceptait . » 2

Rendons par ailleurs hommage à Monsieur le Cardinal de Richelieu :
« Négocier sans cesse ouvertement en tout lieu, encore même qu’on n’en reçoive pas un fruit présent et que celui qu’on peut attendre à l’avenir ne soit pas apparent est chose tout à fait nécessaire pour le bien des Etats » 3
Marx avait tort ! « La première fois, l’histoire se répète comme une tragédie, la seconde fois comme une farce. »
Convoquons enfin au rayon des penseurs marxistes, Trotsky qui écrivit : « Peut-être la guerre ne vous intéresse-t-elle pas, mais la guerre s’intéresse à vous. »

En Russie les politiques étrangère et intérieure sont tout sauf une farce. Au bal des Niekulturny, Biden devra s’en souvenir. Après avoir brièvement rappelé les grands principes qui régissent l’ordre du monde qu’avait ignoré et fracturé Donald Trump, nous avions, en deuxième partie, exposé les éléments constitutifs de l’état des relations USA Europe–OTAN. Nous avions choisi de commencer par cette problématique car les États-Unis, tout en restant et heureusement, l’hégémon indispensable et indépassable, ne peuvent plus désormais s’opposer–seuls –victorieusement aux nouveaux défis visibles et invisibles.

« Every international order must sooner or later face the impact of two tendancies challenging it’s cohesion : Either a redefinition of legitimacy or a significant shift in the balance of power. The first tendency occurs when the values underlying international arrangements  are fundamentally altered- abandoned by those charged with maintaining them or overturned by revolutionary imposition of an alternative concept of legitimacy .The order is submerged not primarily from military defeat or an imbalance in ressources ( though this often follows) but from a failure to understand the nature and scope of the challenge arrayed against it.” 4

Duplicité de la Russie, nécessité de négociation, possibilité de guerre, redéfinition de la notion de la légitimité de l’ordre international, fatigue de ceux qui l’ont façonné, apparition d’une nouvelle taxinomie des menaces, réémergence d’axes illibéraux, telles sont les complications qui telles « Les gouttes d’eau comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous ensemble, descendaient à rangs pressés du ciel. » 5 et qui attendent la nouvelle présidence américaine.

Paul Valéry nous a appris que :
« Deux dangers ne cessent de menacer le monde ; l’ordre et le désordre. » Cette combinatoire–infernale–est au cœur de l’ordre du monde décrit par Henry Kissinger dans son maître livre World Order. Deux ordres autoritaires menacent de semer le désordre dans nos démocraties : La Chine et la Russie. Nous employons le terme « démocraties » plutôt que celui « d’États » car ces deux empires intègrent chaque jour davantage, des mots, des postures, des apophtegmes qui ravivent les souvenirs de la guerre froide et qui rapproche chaque jour davantage la Russie d’un Etat proto illibéral. Pour la Chine la question ne s’est, bien entendu, jamais posée.
Quant au désordre, les guerres invisibles ou low-cost ne manquent point.

Certes, comparaison n’est pas raison et, si le parallèle n’en épouse point toutes les nuances, il en laisse présager bien d’autres. Pour autant les déclarations–si fortement et si fièrement brandies par le margrave de Moscou et par le mandarin de Beijing ne lassent pas de nous interroger voire de nous inquiéter.
Nous avons cependant une série d’indices qui laissent augurer la nouvelle politique étrangère américaine.
Le premier de ces indices est que Biden compte d’abord procéder à un état des lieux après les dégâts causés par Trump avant de se précipiter d’où son aveu si salutaire et assez inhabituel, chez tant de ses prédécesseurs, de définir une “interim strategic guidance”.

Kennedy eusse-t-il pris cette précaution élémentaire, il eût évité le désastre de la Baie des Cochons et le Vietnam.
Il faudra attendre l’élection de Nixon, qui bénéficiant de la fulgurance de Kissinger, servi de ses réflexions académiques, dévoila le 25 Juillet 1969 la doctrine de Guam.

« Later today, President Biden will share what’s called the “interim strategic guidance” on our national security and foreign policy.  It gives initial direction to our national security agencies so that they can get to work right away while we keep developing a more in-depth national security strategy over the next several months.  The interim guidance lays out the global landscape as the Biden administration sees it, explains the priorities of our foreign policy – and specifically how we will renew America’s strength to meet the challenges and seize the opportunities of our time. »
One is that American leadership and engagement matter.  We’re hearing this now from our friends.  They’re glad we’re back.  Whether we like it or not, the world does not organize itself.  When the U.S. pulls back, one of two things is likely to happen: either another country tries to take our place, but not in a way that advances our interests and values; or, maybe just as bad, no one steps up, and then we get chaos and all the dangers it creates.  Either way, that’s not good for America. »

« Another enduring principle is that we need countries to cooperate, now more than ever.  Not a single global challenge that affects your lives can be met by any one nation acting alone – not even one as powerful as the United States.  And there is no wall high enough or strong enough to hold back the changes transforming our world. » 6

Du discours de Blinken se dégage la remise en ordre des services de sécurité permettant une réflexion stratégique pour les prochains mois. La restauration de la puissance militaire américaine figure au cœur des préoccupations . Puis la reconnaissance que pour l’exercer, il faut revenir au multilatéralisme. C’est tout le sens du discours inaugural d’Anthony Blinken. Il mentionne clairement que l’absence des USA sur la scène mondiale entraine obligatoirement soit le chaos, soit le remplacement par une tierce partie dont les valeurs et intérêts menaceraient ceux des USA.


Le deuxième critère qui ne peut que nous rassurer quant à la direction que prendra la nouvelle administration, repose sur la volonté de puissance américaine, sur la notion de force et la volition de négocier en position de force y compris avec la Russie.
Ceux qui daubaient sur la faiblesse supposée de Biden en seront pour leurs frais. L’on se permettra de leur rappeler- sans malice aucune- que Trump avait- piteusement- déserté la Syrie.
Pour autant et pour être honnête, il faudra juger sur pièces tant les discours restent des discours. Notons également, sauf sur l’Afghanistan , et dont le processus était pratiquement enclanché lors des accords de Doha en Février 2020 ,que les premiers mouvements vont dans le bon sens.
Quant au retour au multilatéralisme qui laisse toute sa place aux intérêts américains, il avertit que ce sera un multilatéralisme qui ne sacrifie en rien aux intérêts américains. Multilatéralisme inséparable de la supériorité des forces armées américaines. En quelque sorte un retour en grâce du wilsonisme botté.


Donc la Russie !

1 L’état des lieux

Pourquoi le spectre de la menace russe alors que la puissance chinoise est à la fois polysémique et plus grosse de dangers stratégiques ?
Peut-être parce que la Russie, voisine immédiate des USA mais aussi de l’Europe, est habillée et habitée par une tradition nourrie par des siècles d’agressivité et d’humiliation et aussi, ou peut-être surtout parce que la Russie tient à montrer, à son désormais suzerain chinois, qu’il faut aussi compter avec elle. Leurs relations sont éminemment complexes.
La Russie veut prouver son redressement à la Chine qui fût, autrefois, sous Staline, son élève admiratif, avant d’exprimer le ressentiment et le mépris de Mao lors de l’avènement de Khroutchev,

Moscou exprime ainsi qu’elle est la première de la classe, le fidèle lieutenant. Il s’agit pour Moscou de stopper toute velléité chinoise en Sibérie. La Chine est désormais l’allié envahissant et craint.
C’est désormais à ce trébuchet qu’il faut analyser la politique étrangère américaine envers la Russie. Il en marque la nécessité et les limites.
En géopolitique – comme en amour- seules comptent les preuves !

Moscou aligne dans son viseur deux cibles d’essence quasi ontologique : les USA et l’Europe.
En 1972 Michel Tatu écrivit un livre, en tout point, remarquable sur le triangle Washington-Moscou-Pékin. Les trois acteurs de ce triangle sont toujours présents, mais ils ont joué aux chaises musicales. La différence est de taille.
Washington n’est plus le seul maître des horloges ni le parrain bénévolent.
Pékin occupe dorénavant, lui aussi, cette cathedra. Quant à Moscou, il est tout au plus un spectateur engagé.
Il ne fait plus bon de se promener sur les rives du fleuve Amour.
C’est également une des raisons qui explique l’agressivité russe envers Washington. Les kremlinologues washingtoniens doivent absolument intégrer ce facteur dans le calculus de leurs relations avec la Russie.
 En fait au-delà de toutes les menaces qui guettent l’Europe et par capillarité les USA, nous considérons que la principale cible stratégique de la Russie demeure l’Europe.
Washington ne saurait se croire à l’abri dans son pomœrium. Stratégique, car la plus faible et ayant besoin encore besoin de la défense américaine. L’antagonisme russe vis-à-vis de l’Europe est de nature ontologique. Il est fait de crainte et de jalousie. Crainte que l’on peut faire remonter au moins au temps des Templiers ; Saint-Pétersbourg est quant à elle et le symbole de la jalousie.
L’Allemagne fut bien avant le nazisme l’ennemi atavique. L’Europe fut constamment l’ennemi idéologique et stratégique de la Russie. L’on se rappellera avec intérêt le plan Beria de réunification et de neutralisation de l’Allemagne pour briser l’unité européenne.
Plus près de nous, c’est à cette aune qu’il faut analyser la Maison commune lancée par Gorbatchev dans sa conférence de presse commune avec Mitterrand.

Cette animosité envers l’Europe pose problème aux Etats-Unis en ce sens qu’il s’agit aussi de la part de la Russie de tenter de découpler l’Europe des Etats-Unis. A cette menace subtile car non frontale, Biden devra très vite trouver une réponse. Elle sera complexe car la géoéconomie des USA et de l’Europe diverge .
La Russie, enfin, car son carquois nucléaire surclasse – encore- celui de la Chine. Mais surtout lorsqu’un empire repose sur des soubassements fragiles et ébranlés, ses mouvements erratiques relèvent davantage de la peur que de plans parfaitement construits et dont la patience demeure la principale force. Il est tout sauf sûr que Poutine- quand bien même doté   d’un certain pragmatisme- possède l’intelligence stratégique et la sage ardeur retenue d’Otto von Bismarck !
L’on est donc légitime à se poser toute une batterie de questions afin d’analyser et d’essayer de comprendre la future politique du président Biden envers la Russie.

1 La Russie est-elle un danger ?

Telle est la première question que doit se poser Biden.
Quels sont les objectifs de Biden ? Et quels sont aussi les objectifs russes ? A court et moyen-terme. Ceux- sont-ils antithétiques et annoncent-ils des chocs frontaux ?
Quels sont les moyens dont disposent les deux protagonistes pour les mettre en œuvre, et les déjouer ?
La menace russe est-elle financièrement crédible ? Car tout comme au temps de feu l’URSS, sa puissance militaire ne peut être durablement assise sur sa faible puissance économique.
Les objectifs russes défient-ils les intérêts stratégiques américains et pas seulement tactiques?
Que voulons-nous accepter, tolérer ou refuser ?
Quels sont ceux pour lesquels notre marge de manœuvre est réaliste ?
La quasi-alliance sino- russe est-elle une réalité qui nous menace per se ?
La menace russe est-elle foncièrement différente de ce que fut la menace soviétique ?
Quelle est la nature séminale de l’opposition russe face aux Etats-Unis ? Économique, militaire, sociétale, historique, idéologique ?
Enfin quels sont les atouts américains ? Car il y en a et ils sont lourds. Nous les examinerons  en fin d’article.
Face aux visées désormais ouvertement agressives, Biden aura à répondre aux questions suivantes si brillamment formulées par Henry Kissinger.

«What are we trying to achieve, éven if we must pursue it alone?
What are we trying to prevent ,even if we must combat it alone »?
What do we seek to prevent, no matter how it happens, and if necessary alone?
What do we seek to achieve, even if not supported by any multilateral effort?
What do we seek to achieve, or prevent, only if supported by an alliance?
What should we not engage in, even if urged by a multilateral group or an alliance?
And what is the nature of the values we seek to advance? Which applications of them are absolute, and which depend in part on circumstance ? »
7
De là découle pour Biden l’obligation princeps de rétablir de bonnes relations avec ses alliés traditionnels.


1.1.1 Le piège de Poutine


Poutine veut nous faire accroire qu’il est le vrai défenseur des valeurs occidentales ? Soit ! Mais de quelles valeurs s’agit-il ?
Ainsi Spikman écrivit : « On ne recherche pas le pouvoir pour appliquer des valeurs morales ; mais on se sert de ces valeurs morales pour arriver au pouvoir. » 8
Il a beau les agiter et les brandiller telle une muleta pour endormir notre méfiance, conforter notre irénisme, câliner et cajoler notre soif d’absence de conflits, nous ne pourrions que rappeler à Biden et à Poutine : la Géorgie, le conflit tchétchène que ce dernier  déguise fallacieusement et à dessein en guerre contre le terrorisme.
S’agit-il pour lui de nous faire accepter l’annexion pure et simple de la Crimée, certes autrefois territoire bolchévique ?
Dans ce cas rappelons lui un principe de base et adamantin de l’ONU : l’acquisition de territoires par la force est, à juste raison, considérée comme illégale.

Nous nous permettons de remémorer à tous les russophiles patentés que le référendum organisé en Crimée par la Russie était non seulement parfaitement illégal car non approuvé par Kiev- ex injuria non oritur– mais qu’en outre il se tint à portée des bouches de canons russes et devant des kalachnikovs qui ne demandaient qu’à servir la « Rodina ». On ne peut exciper d’une occupation illégale pour justifier des revendications territoriales.

S’agit-il pour Biden et nous d’acquiescer à une presse chaque jour plus docile voire servile ? Car depuis la prégnance des fake news et de la cyber désinformation, cela n’est plus seulement un problème interne, mais bien une des armes les plus redoutables de toute conflictualité. Biden ne prêtera pas non plus le flanc aux cyberattaques.
S’agit- il pour nous de consentir sans accoise aux tentatives d’empoisonnement contre les opposants au régime ?
S’agit-il pour nous de se résigner à l’emprisonnement de Navalny ? Car ne l’oublions pas -et Biden semble vouloir y mettre un terme, les atteintes aux Droits de l’Homme dans un pays finissent toujours par des conséquences disruptives quant à notre propre sécurité.
S’agit-il de bénir l’emprise de la religion dans les affaires de l’Etat et du monde ? Nous ne sommes pas près d’embrasser et de subir à nouveau l’alliance du sabre et du goupillon, dans un monde réinvesti non pas par la religion mais par le prétexte de la religion.
Voulons-nous revenir en arrière et revivre les comportements haineux envers les homosexuels et les LGBT ?


Tovaritch Vladimir Vladimirovitch Poutine, Biden ne vous suivra pas aveuglement pour toutes ces raisons. Cependant nous recommandons à Biden de ne pas se laisser entrainer dans des condamnations morales dès lors qu’elles ne menacent pas directement la sécurité américaine ou celle de ses alliés.
Ni isolationnisme mortifère, ni interventionnisme débridé !

Toute la stratégie de Poutine pour endormir l’Ouest repose sur la pseudo-similitude des valeurs et la représentation de la Russie comme protecteur de ces valeurs et donc comme une puissance pacifique. Il l’applique envers tous. Contradicteurs, partenaires comme adversaires.
Nous conseillons donc fermement à Biden de ne pas se bercer d’illusions.
Car au moins depuis la Présidence Nixon, tous les présidents américains furent à des degrés divers atteints par cette chimère. En Russie, les zakouskis sont bien souvent trompeurs. Visiblement, les américains, un tantinet naïfs avaient commis un contresens en lisant Nietzsche ! « Alle lust will ewigkeit ! » 9

La « démocratisation » de la Russie par le doux commerce est un pari avorté, tout comme celui de la Chine. La parenthèse Eltsine, étant refermée et passé le temps des désenchantements que seule une méconnaissance abyssale de l’Histoire pouvait laisser présager, c’est à une « ré-russianisation », à une « remarxisation » que l’on a assisté.

L’on pourrait presque dire, qu’au fond la coopération Russie-USA en matière de lutte antiterroriste, voire les facilités logistiques accordées aux USA en Afghanistan ne sont qu’un accident, un hasard, qui n’a pu avoir lieu que parce que les russes y avaient un intérêt réel et profond. Outre le fait qu’il n’était pas pour déplaire au Tsar de toutes les saintes Russie que l’Aigle américain eusse besoin de l’Ours russe. Poutine n’a jamais dédaigné humilier l’Oncle Sam.
Le lecteur intéressé relira avec profit l’ouvrage de Patrick Wasjman : l’Illusion de la détente.


1.2 Les options de Biden

Si la stratégie est relativement simple à envisager, son exécution est des plus complexes car ses paramètres sont presque toujours oxymores.
Biden est un homme de compromis. Il aura à cœur de s’imprégner de la pensée de Kissinger : « It is frankly a mistake of amateurs to believe you can gain the upper hand in a diplomatic negotiation. »
En fait et contrairement à ceux qui le moquaient en l’appelant Sleeping Joe, Biden a durant les cent premiers jours, cherché à installer un rapport de forces avec Poutine pour mieux négocier. Dans ses rapports avec la Russie, il s’est montré beaucoup plus dur que ses détracteurs ne le brocardaient stupidement.
La politique étrangère de Biden envers la Russie est devant un dilemme. Ne rien faire c’est accorder licence de chasse à Poutine, adopter une ligne outrancièrement et publiquement dure, c’est risquer l’escalade. Il est relativement facile de sortir le dentifrice de son tube ; le rentrer est un tantinet plus complexe. Entamer une relation conflictuelle est tellement facile, y mettre fin est une tâche excessivement plus complexe et qui laisse toujours des séquelles.
Il faut cependant comprendre que les récents bruits de botte à la frontière ukrainienne constituent aussi un signal avertissant Biden de ne pas bouger davantage. C’est en quelque sorte le prodrome pour tester la volonté de Biden.
Rappelons donc à ce dernier que « La chose qui doit être soutenue et la force qui doit la soutenir doivent être géométriquement proportionnelles. » 1O
En cette affaire, Poutine est beaucoup moins fort qu’il ne le fanfaronne, et Biden dispose d’atouts américains qui sont loin d’être négligeables.

Marc-Aurèle écrivit voilà bien des années que l’obstacle est matière à action. Il ne s’agit ni d’accorder un permis de chasse à l’Ours russe ni de se livrer à un anti-russisme primaire.
Nous conseillons donc à Biden de :
– renforcer les canaux de communication, de transparence et de confiance afin d’éviter toute guerre ou tout conflit par accident.
– plutôt que de se lancer dans une coûteuse course aux armements nucléaires, ou dans un Arms Control qui bien souvent n’a été qu’une course déguisée aux armements , même si limitée, Biden doit mettre l’accent sur toutes les formes de déterrence  y compris dans le cyber et dans l’espace exo-atmosphérique .
Autant nous recommandons à Biden une fermeté retenue, pour toutes les formes de conflit classique, pour employer un concept bismarckien, autant nous lui demandons de revenir sur la nouvelle doctrine nucléaire américaine de Trump qui consistait à mélanger à bord des sous-marins SNLE différents types d’armes et de missiles.
Comme risque lié à l’incertitude on fait difficilement mieux !
Quand bien même nous rapportons les propos de John Mueller qui écrivit ainsi « Either we are the luckiest people in History or the risks have been overstated.” 11
 

1.2.1 Le retour au multilatéralisme. Oui mais !

L’ordre et le désordre ! Y-a-t-il couple plus dissemblable, plus improbable,  ? Y-a-t-il couple si durable ? Sa composante nucléaire en est bien évidemment le ciment.
Au fond les deux principales puissances nucléaires, celles que tout le monde envie et jalouse, demeurent les USA et la Russie.
La Russie disposant de 6500 ogives nucléaires dont 1600 déployées, les USA 6185 dont 1750 déployées, la Chine n’en possédant que 290.12
L’accord New Start provisoirement sauvé grâce à la sagesse et à l’expérience de Joe Biden, s’inscrit dans la plus parfaite tradition nucléaire américaine.

En ce qui concerne la dissuasion nucléaire, Biden continuera l’œuvre de ses prédécesseurs. Il poursuivra voire accélèrera la modernisation de la force nucléaire américaine. En cette affaire, Biden reviendra à la tradition stratégique telle qu’initiée par Kissinger. Il se démarquera également de la dénonciation du traité ABM par Bush Junior en 2002.
Démarquer ne signifie pas automatiquement y revenir à l’identique car la Russie est à la fois plus forte de sa technologie militaire et de sa quasi alliance chinoise.
Si Biden, et tout le laisse entendre, modernise l’armement nucléaire américain, il adoptera une position intermédiaire par rapport à Obama qui en avait exclu l’utilisation contre des pays qui ne la possédaient pas. Par contre Obama se montra en dépit de son concept de « negative security assurance » plus réaliste sur le reste de la doctrine.

Biden sera plus proche de l’inflexion d’Obama qui durcit par la suite sa position sur l’armement nucléaire. Nous citons expressis verbis la doctrine Obama car Biden la fera peu ou prou sienne.
« Nuclear weapons play a critical role in the defense capabilities of the United States, its allies and friends. They provide credible military options to deter a wide range of threats, including WMD and large-scale conventional military force.
[T]he United States will not use or threaten to use nuclear weapons against non-nuclear weapons states that are party to the Nuclear Non-Proliferation Treaty and in compliance with their nuclear non-proliferation obligations.
The United States will continue to reduce the role of nuclear weapons in deterring non-nuclear attacks.
There is another caveat – a concession to the nuclear hawks at the Pentagon. The negative security assurance is not irrevocable.
Given the catastrophic potential of biological weapons and the rapid pace of bio-technology development, the United States reserves the right to make any adjustment in the assurance that may be warranted by the evolution and proliferation of the biological weapons threat and US capacities to counter that threat. »13

Il est probable que Biden se tiendra, tout en modernisant la force nucléaire américaine, sur cette délicate ligne de crête.

Sur ce point il se montrera plus « faucon » que lors de sa vice-présidence. Qu’on en juge : « At the same time, I made it clear to President Putin in a manner very different from my predecessor, that the days of the United States rolling over in the face of Russia’s’ aggressive actions, interfering with our elections, cyber attacks, poisoning its citizens are over. » We will not hesitate to raise the cost on Russia and defend our vital interest in our people. And we will be more effective in dealing with Russia when we work in coalition and coordination with other like-minded partners. » 14
Raise the cost n’est pas sans rappeler le concept de guerre des étoiles de Reagan.
Il est en effet indispensable de maintenir la supériorité américaine. Nous nous permettons cependant de rappeler au président américain le principe adamantin qui découle du dilemme de la sécurité de Robert Jervis, à savoir que le maximum de sécurité pour l’Etat A entraîne le maximum d’insécurité pour l’Etat B. Et ce sans même chercher le Game ou Regime changer.

Au fond la décision de Trump et l’intransigeance tantôt retenue tantôt exacerbée de Poutine ne font que confirmer ce qu’Henry Kissinger- qu’il nous arrive de citer- écrivit en 1957: « In greek mythology the gods sometimes punished man by fulfilling his wishes too completely. It has remained for the nuclear age to experience the full irony of this penalty . »15

Biden a donc sauvé le New Start. Ce n’est pas rien, ce n’est pas tout.
Paradoxalement ce n’était pas le point le plus délicat. En effet le New Start est le forum où les Russes peuvent prétendre jouer- aux yeux du monde- à armes à peu près égales avec les américains. C’est donc pour eux une certaine consécration.
Mais qu’en sera-t-il du traité Open Skies et autres types d’armements et missiles.

De nombreux points d’achoppement subsistent. Mentionnons-en juste deux : La Chine et la posture agressive de Poutine qui cherchera à profiter de cette prolongation. Biden doit donc veiller à ce que la supériorité américaine dans ce domaine ne soit pas remise en question.
Technologie, intelligence artificielle, cyberwar, sont les composantes de la nouvelle alma mater au sein de laquelle Polemos s’épanouira dorénavant.

Nous conseillons donc à Biden, toujours en liaison avec l’OTAN et l’Europe

– de démarrer en cyber la « résilience » aussi près que possible du point d’origine de l’activité de l’adversaire.
– de confronter les menaces avant qu’elles n’atteignent les réseaux américains.
Son discours intitulé « America is back » va dans le bon sens.

« Defending freedom, championing opportunity, upholding universal rights, respecting the rule of law and treating every person with dignity. That’s the grounding wire of our global policy, our global power. That’s our inexhaustible source of strength. That’s America’s abiding advantage.
Though many of these values have come under intense pressure in recent years, even pushed to the brink in the last few weeks, the American people are going to emerge from this moment stronger, more determined and better equipped to unite the world in fighting to defend democracy because we have fought for it ourselves.
Over the past few days, we’ve been in close cooperation with our allies and partners to bring together the international community to address the military coop in Berma. I’ve also been in touch with leader McConnell to discuss our shared concerns about the situation in Berma And we are United in our resolve.

There can be no doubt, in a democracy, force should never seek to overrule the will of the people or attempt to erase the outcome of a credible election. The Burmese military should relinquish power they have seized, release the advocates and activist and officials they had detained, lift the restrictions on telecommunications and refrain from violence. As I said earlier this week, we will work with our partners to support restoration of democracy and the rule of law and impose consequences on those responsible. Over the past two weeks, I have spoken with the leaders of many of our closest friends, Canada, Mexico, the UK, Germany, France, NATO, Japan, South Korea, Australia, to be reforming the habits of cooperation and rebuilding the muscle of democratic alliance that have atrophied over the past few years of neglect and I would argue abuse.
American alliances are our greatest asset. And leading with diplomacy means standing shoulder to shoulder with our allies and key partners once again. »
16


 Several countries present us with serious challenges, including Russia, Iran, North Korea.  And there are serious crises we have to deal with, including in Yemen, Ethiopia, and Burma.

Of course, we will never hesitate to use force when American lives and vital interests are at stake.  That’s why President Biden authorized an airstrike last week against Iranian-backed militia groups targeting U.S. and coalition forces in Iraq.  But in that case – and in future cases when we must take military action – we will do so only when the objectives and mission are clear and achievable, consistent with our values and laws, and with the informed consent of the American people.  And we’ll do it together with diplomacy.
17



Blinken pointe tout aussi fermement la nécessité de lutter pour promouvoir la démocratie car la vague illibérale menace les USA. Mais pour autant il se refuse à promouvoir les valeurs démocratiques par la force. 
« We will balance humility with confidence.  I have always believed they should be the flip sides of America’s leadership coin.  Humility because we aren’t perfect, we don’t have all the answers, and a lot of the world’s problems aren’t mainly about us, even as they affect us.  But confidence because America at its best has a greater ability than any country on Earth to mobilize others for the common good and for the good of our people. » 17


Sous Trump, et ce n’était pas si mal vu, en matière de cyber le dogme américain a glissé subrepticement de la prudence relative à la « prise de risque assumée. »  Il est plus que vraisemblable que Biden appliquera cette doctrine déjà contenue implicitement chez Obama.
Celle-ci, appuyée sur une incontestable domination militaire a toujours consisté à définir les objectifs à savoir : la stabilité c’est à dire la sécurité, elle-même garantie par la supériorité militaire.
Supériorité qui en était depuis 1945 l’alpha et l’oméga. Une fois définis les objectifs -parfois mal-, les américains ont recherché les moyens de les atteindre. Ce fut tout au long de ces années la théorie de l’engagement renforçant la stabilité. La pactomanie de John Foster Dulles en fut sur le plan diplomatique l’exemple parfait.

Or ici, à la différence du nucléaire durablement installé dans l’assuétude du confort douillet et paradoxal , et dans le contexte actuel, une augmentation de la sécurité américaine entraîne une déstabilisation donc une augmentation du risque de conflit cyber ou classique. Tel est le dilemme de Biden. 
Va-t-il privilégier la stabilité stratégique du cyber ou la stabilité stratégique nationale. Car en matière nucléaire la sécurité américaine, cf la doctrine Mac Namara, était garantie par la stabilité stratégique elle-même garantie par les fameuses secondes frappes.
Or en cyber les secondes frappes sont loin d’avoir le même impact inhibant. C’est le paradoxe du « persistent engagement » et du « Defend forward».

Face aux menées russes et après l’épisode- regrettable- de Trump, Joe Biden est donc condamné à agir. Laisser la Russie persévérer sur ses brisées nous semble suicidaire, la contrer frontalement une douce chimère.
Biden devra donc habiller la posture de Henry Kissinger qui avait repris la bourde de son adjoint Helmut Sonnenfelt à propos de la réunification allemande : « feindre d’accepter le status quo pour mieux le changer. »

Au fond nous retrouvons dans cette occurrence le même type de problématique ontologique que l’OTAN et les relations américano-européennes. Que Biden laisse de côté le choc des valeurs, cela ne ferait qu’augmenter inutilement la tension.

La première des difficultés que Biden va trouver sur son chemin ne provient pas uniquement de la Russie.
L’on peut considérer que nous sommes désormais dans le grand bain de la cyberguerre. L’on parle encore de cyberdéfense mais même les documents français mentionnent les mots de  cyberguerre ou cyberattaque.
Certes, cette notion apparaissait dès la présidence Obama, que l’on appelait le « Seigneur des drones » et les Russes et les Chinois possédaient déjà des unités spécialisées en cyber, mais la cyberguerre se concevait comme une force d’appoint, à l’image de l’aviation durant la première guerre mondiale.
En 2021, elle est le nœud qui fonctionne comme l’émerillon d’affourche de toute armée digne de ce nom, quand bien même armements conventionnel et nucléaire caracolent encore fièrement dans la panoplie militaire.

La guerre, hybride et polysémique, asymétrique ou symétrique est désormais la règle. Mais le passage de l’état de non-paix à celui de proto-guerre est dorénavant d’une redoutable porosité. Tout l’art de la guerre réside dorénavant dans l’interprétation des signaux. L’on se rappellera à cet égard le déclenchement de la guerre en Corée qui résulta de la colligation du piège tendu par Staline à la Chine et surtout au fait que Dean Acheson avait oublié de mentionner la Corée dans le périmètre couvert par les garanties américaines.

De nos jours les armes cyber sont duales, il en va de même des signaux. Biden va devoir gérer une Russie paradoxalement plus dangereuse que la Russie soviétique.
Certes elle ne se revendique plus de son idéologie marxiste. Celle-ci repose au musée des aberrations, quoique Poutine ne dédaigne point quelques génuflexions. Elle dispose cependant d’un armement plus moderne, plus polychrome et plus efficace et d’une armée rajeunie, plus mobile donc plus agressive et plus menaçante.
Pour que les choses soient parfaitement claires, la doctrine Poutine-Chouigou a également élargi sa doxa nucléaire en démarrant la possibilité de son emploi dès le bas du spectre et avec une assise plus large. Le changement de paradigme russe posera un problème de réflexion stratégique à Biden.

Le duopole formé par Nixon-Kissinger et Brejnev mit fin à l’illusion de la capacité ainsi qu’ à la volonté de l’empire soviétique de conquérir le monde. Certes il y eut dans le passé quelques signes contraires, mais l’on savait depuis Prague en 1968 que l’Union soviétique n’était plus qu’un épouvantail émasculé.
L’acmé de la puissance soviétique coïncida avec la fin des chimères conquérantes mais qui se dégonflaient comme une baudruche.
En quelque sorte l’esprit de la détente l’emporta sur les trompe-l’œil don- quichottesques. Much ado about nothing! Le quasi statu quo imprimait sa marque.

Or désormais la Russie est devenue une puissance révisionniste qui pense et veut abattre l’ordre actuel pour retrouver son lustre d’antan. Nous avons troqué une puissance à la gesticulation agressive mais dont le cœur du réacteur podagre était incapable de véritablement abattre l’ordre ancien , contre une puissance s’abritant derrière les codes et rites, gonfalons de la démocratie, mais dont le moteur, attend d’avoir fait le plein pour modifier à son profit la composition d’un nouvel ordre mondial. Comment Biden va- t-il gérer ce renversement de paradigme ?
Car les outils de la diplomatie de 1968 ne sont pas ceux de 2021. Certes tous ces facteurs commençaient à poindre depuis quelques temps. Ils trouvent ce jour leur pleine maturité. Pour corser le tout, ils viennent après la présidence Trump qui avait dessiné de nouvelles frontières nettement plus favorables à Poutine.

Biden sera donc, selon toute vraisemblance plus ferme vis-à-vis de la Russie. Pour autant cela ne se manifestera point par les déclarations et décisions intempestives voire infantiles de Trump, la plupart du temps non suivies d’effets. Biden devra signifier par petites touches discrètes son opposition. Mais il aura soin de ne jamais heurter frontalement Poutine.

Cet article ayant été -grandement- écrit avant sa monumentale bourde, nous rajoutons : il aurait dû avoir soin de mesurer ses paroles. Elles ne peuvent que pousser Poutine à des réactions incontrôlées. « Ne me poussez pas davantage je finirais par m’oublier ! Si vous tenez à votre salut, cessez de me provoquer. » 18
Mao Ze Dong aimait à rappeler le savoureux proverbe chinois : « Il ne faut pas toucher impunément les fesses du tigre. »

Ce clashest sans précédent dans l’histoire des relations russo-américaines. Même au plus fort de la guerre froide, on n’avait jamais atteint de tels sommets. Biden devra donc, impérativement éviter toute passion, toute émotion dans ses rapports avec la Russie.

1.3 Les premières sanctions de Biden

Il est devenu très à la mode d’utiliser l’arme des sanctions à mi-chemin entre une diplomatie verbale qui n’émeut plus que quelques commentateurs nourris au lait de la chaine conservatrice américaine Fox News et le langage des armes. Dans l’histoire des sanctions, nous n’en voyons qu’une qui a véritablement marché : Celles qui ont frappé l’Afrique du Sud. Et encore Friedrich de Klerk ne céda sa place- certes de bonne grâce- que lorsque l’Union Soviétique eût implosé mettant un terme à la guerre froide. Ni Cuba, ni la Corée, ni l’Iran n’ont plié devant les sanctions.
Lorsque le Général de Gaulle, décréta un embargo sur les Mirage commandés par Israël, le seul résultat fut d’installer plus confortablement les Etats-Unis en Israël et surtout de pousser l’accélération des programmes militaires israéliens. Il est une autre exception en Turquie. Mais non erat is est locus.

Face aux pressions et sanctions maximales, l’Iran a développé une résistance maximale. Les sanctions agricoles décidées par Carter contre l’URSS furent très vite levées au vu des maigres résultats et surtout devant la levée de boucliers des céréaliers américains. Les sanctions prises après l’annexion de la Crimée n’eurent d’ailleurs pratiquement aucun effet sérieux en tout cas pas celui de changer la politique russe.
Certes Biden a pris des sanctions contre la Russie. Loin de nous l’idée de l’en dissuader. Nous voudrions juste lui rappeler leur efficacité toute relative et leur effet boomerang. A plus forte raison s’il s’agit de la Russie. Il en ira de même avec la Corée ou les Palestiniens.

Mais soyons clairs cela suscitera -à court terme en tout cas- un accroissement des tensions de la part de la Russie. Biden a ainsi déjà pris une série de sanctions financières contre sept officiels russes de haut niveau. Assurément elles touchent essentiellement à leur portefeuille. Pour autant elles épargnent Poutine et restent relativement symboliques quand bien même  heurtent-elles Alexandr Bortnikov le directeur du FSB héritier du KGB.
En outre, les Etats-Unis ont interdit cette fois-ci, aux institutions et banques américaines d’acheter de la dette russe. Mais la Russie dispose encore d’un matelas lui permettant de tenir quelque temps.
Il n’est pas non plus impossible que de nouvelles sanctions américaines dressent au contraire la Russie sur ses ergots.
En Russie comme en Iran , sanctions maximales entrainent résistances maximales et réflexes nationalistes de soutien même envers les dictateurs. Les bombardements alliés contre Dresde aussi justifiés fussent-ils entrainèrent un sursaut du soutien de la population allemande envers les criminels nazis.
Ainsi suite aux nouvelles menaces de sanctions Vladimir Poutine a promis : «… une réponse asymétrique, rapide et dure.» On ne saurait formuler un avertissement plus clair contre ceux qui « franchiraient les lignes rouges russes. »
Ce ne sont point-là des paroles en l’air. Il suffit de relire Thucydide :
« Les Corcyreens se déclaraient en outre prêts à s’en remettre à l’Oracle de Delphes, ajoutant qu’ils voulaient éviter la guerre, mais que s’ils ne le pouvaient pas, ils se verraient de leur côté forcés de remplacer leurs amis actuels par d’autres, en s’adressant, pour se faire aider, à des gens avec lesquels ils ne tenaient pourtant pas à se lier. » 19

Anthony Blinken a ainsi déclaré : “The U.S. government has exercised its authorities to send a clear signal that Russia’s use of chemical weapons and abuse of human rights have severe consequences,” “Any use of chemical weapons is unacceptable and contravenes international norms.” 20

Le volet de ces sanctions est d’ailleurs loin d’être déjà refermé. Dès son premier jour d’entrée en fonction, Biden avait prévenu, qu’il prendrait des sanctions et contre-mesures fortes suite aux cyber-attaques, contre les organismes russes qui avaient tenté d’interférer lors des élections américaines de 2020. Il y a fort à parier que les représailles américaines soient tout sauf des rodomontades. Quant à leur utilité réelle…
Biden a en effet clairement pris la mesure de ce que peuvent représenter les attaques russes « A senior administration official told The Washington Post that they represent a “broad, indiscriminate compromise” that “crosses a line of concern to us because it can be turned to be disruptive so quickly.” » 21
La porte-parole Jan Psaki, rajouta même que les réponses américaines aux activités hostiles seront « seen and unseen ». 22

Jolie et élégante façon de nommer ce que l’on appelle pudiquement les actions sub rosa.
Mais surtout, elles illustrent parfaitement la lente évolution de la doxa américaine. Le lecteur intéressé se reportera à notre article sur ce sujet passionnant et intellectuellement fascinant. 23
Les sanctions européennes et américaines sont certes fortes mais pour reprendre l’expression d’Alexander Gabuev chercheur au Carnegie Moscow Center, «the administration’s coordinated response with Europe is more effective than Trump’s go-it-alone approach. But, it is “very unlikely to change the fate of Mr. Navalny. It will impose costs on Russia, but the costs are totally bearable.” 24

D’aucuns auraient voulu aller plus loin. Ainsi les déclarations de trois sénateurs américains représentatifs de l’état d’esprit et du support bipartisan en faveur des mesures prises par Biden.
« In the United States, however, Biden’s action drew bipartisan support, even as some urged further actions.
“I have called on the administration to hold Vladimir Putin accountable for his unconscionable attempts to silence his opponents, and I support their actions today to implement these sanctions,” said Rep. Michael McCaul, the senior Republican on the House Foreign Affairs Committee. »
« Sen. Ben Sasse (R-Neb.), a member of the Senate Intelligence Committee, said the sanctions “send a clear message to Moscow” but are not enough. “We need to kneecap all financial support to Putin’s corrupt regime,”
Senate Foreign Relations Committee Chairman Robert Menendez (D-N.J.) also said the sanctions should be followed by other actions to keep “dirty Russian money” out of the U.S. financial system.
“After four years of Donald Trump’s kowtowing to Putin, getting our sanctions regime back on track will demonstrate our rejection of Russia’s lawless behavior and resolve to change it,” Menendez said.
25

Ces premières sanctions nous semblent un signal clair et adéquat. Clair et adéquat car mesuré et parfaitement ciblé. Deux membres de phrase du discours d’Antony Blinken retiennent notre attention « use of chemical weapons » et « contravene international norms ».

Ce n’est pas neutre ! Ainsi l’administration américaine s’appuye derrière deux notions qui font consensus : les armes chimiques et les normes internationales. Cela confirme la volonté de Biden de reprendre la tradition américaine du multilatéralisme qui fut aussi ne l’oublions pas, une des raisons de la puissance de la République impériale américaine depuis la fin de la guerre.
Pour autant les sanctions américaines visent aussi les produits chimiques qui pourraient servir à la fabrication de poisons. Nous ne pouvons donc que féliciter Biden sur ce point.
Lors de son premier entretien téléphonique, Biden a prévenu Poutine qu’il répondra à ses menées chaque fois qu’elles bousculeront les Etats-Unis ou ses alliés et- c’est le mot le plus important- mais qu’il continuera cependant à coopérer avec la Russie sur le contrôle des armes ou le climat etc.
Biden a également blâmé la Russie pour ses ingérences dans les élections y compris européennes, les désinformations, les cyberattaques ou les menaces russes y compris contre ses voisins ou contre l’Ukraine.
Si la guerre technologique et celle de l’intelligence artificielle seront les marqueurs et moteurs des conflits avec la Chine, la guerre des fake-news sera après le nucléaire le grand champ de conflictualité avec la Russie et la source la plus menaçante.
Tant en France qu’aux états unis, en Russie ou en Chine, le concept utilisé pour décrire les fake news est celui de : « guerre de l’information », en anglais « information Warfare.» En Chine, il est appelé « sanzhan» faisant partie intégrante des trois guerres qui s’imbriquent dans la doctrine militaire de la guerre politique.
Autant nous recommandons à Biden de rester ferme mais prudent dans tous les autres domaines, autant nous lui rappelons que celui qui emportera le « politische Zweck » devra remporter le « Ziel » c’est à dire l’objectif militaire.
Josep Borrell a raison de dire: « la désinformation peut tuer» .
Nous pourrions même dire que précisément la désinformation doit tuer. C’est donc sur ce plan que Biden évoluera.
Il devra y consacrer tous les moyens. Le lecteur intéressé découvrira avec profit et une certaine angoisse les manipulations russes qui sont, cependant, différentes des chinoises et qui sont si parfaitement exposées dans le rapport de l’IRSEM.
Il découvrira que les cyber-attaques ayant interféré dans l’élection de Trump se produisirent mêmement contre le Président Macron 26


II Malgré tout des espaces de dialogue

Car il faudra bien dialoguer…
Laissons de côté les points précis du climat, de l’écologie et de la biodiversité, même si ces problèmes deviennent à leur tour une arme à travers les normes. Les embûches ne parsèmeront pas la coopération entre Poutine et Biden. C’est dans ce domaine que Biden jouera le plus complètement et le plus facilement la corde du multilatéralisme. Quelque soient les possibilités de dialogue, celui-ci aura d’autant plus de chances de succès qu’il se déroulera en incluant l’OTAN et l’Europe.
Avec la Russie on peut lister un certain nombre de points chauds. Ecartons la problématique nucléaire que nous traiterons plus loin et qui en bonne orthodoxie présente finalement peu de risques. Les principaux points d’accroche sont, par ordre d’intensité décroissante, l’Ukraine, Taïwan, Bélarus, Iran, Syrie. Dans tous ces conflits, l’Ukraine est potentiellement la plus explosive de par sa vicinité russe, de par sa représentation, de par sa démographie, de son niveau d’armement et de par les lignes rouges déjà franchies.
L’Iran quant à elle n’a pas coché la case du conflit avec la Russie et la Syrie n’existe plus. L’Ukraine coche toutes les cases plus celle d’un armement létal fourni par les américains. Si la théorie des dominos a encore un sens, c’est en Ukraine qu’elle l’illustre au mieux.
Mais si le Bélarus venait à tomber, ce serait un signal prémonitoire préparant la mise au pas d’un certain nombre de pays de l’ex-empire soviétique.

II.1 De la nécessité d’entreprendre des actions musclées pour mieux dialoguer

Nous conseillons donc à Biden, en liaison avec l’OTAN et l’Europe

de déployer en Ukraine, de façon permanente, des troupes et des bases de premier échelon aux portes de Lougantsk et de Donetsk, les accords de Minsk n’ayant pas été véritablement respectés. Il sera ainsi beaucoup plus difficile à la Russie d’aller plus avant dans ses funestes desseins. Certes, il y eut en 2019, dans les pays Baltes, des manœuvres otaniennes qui n’empêchèrent pas les menaces et cyber attaques russes. Elles doivent être pérennisées. A l’heure ou nous écrivons ces courtes lignes, des manœuvres otaniennes appelées Crystal Arrow se déroulent en Lituanie.

Par contre, il est plus qu’urgent de freiner l’expansion russe en Ukraine avant que les Maskirovska ne franchissent ce qu’il reste de frontières. Par petits pas insensibles, la Russie affute l’embout des kalachnikov de ses Maskirovska à la frontière du Donbass.
Toutefois Biden serait avisé de préciser de la façon la plus solennelle qu’elles n’ont pour mission que de jouer le rôle d’une force d’interposition et de dissuasion. Il sera alors plus compliqué pour la Russie de trouver un prétexte pour pénétrer plus avant. Ce n’est qu’en maintenant des Casques Bleus « non-onusiens » par définition impossible et surtout non-otaniens parce que l’OTAN est perçue comme une menace ontologique, que l’on préservera le cessez-le-feu actuel et la possibilité de négociation.

Biden  aura à cœur de développer et resserrer des liens et une coopération notamment cyber avec l’Ukraine, la Moldavie, la Géorgie et empêcher la Biélorussie de basculer. Au Bélarus, il semble, hélas, que les dés soient jetés et préfigurent une mise en coupe réglée de ce pays.
Si Biden veut ébaucher une solution, il est un point qui peut heurter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et qui- reconnaissons-le- aliènera la liberté de l’Ukraine.
La géographie est l’histoire future d’un pays !
Or l’Ukraine est triplement la voisine immédiate de la Russie.
– Historiquement voisine et que d’aucuns considèrent- à tort ou à raison- comme le cœur de la Russie et en tout cas sous le protectorat de Moscou depuis le traité d’Androusovo de 1667
– Historiquement et géographiquement l’Ukraine constitue la partie européenne de la Russie ce qui est un point capital et qui permet un recentrage de la Russie vers l’Europe
– l’Ukraine fut un des ateliers les plus prestigieux de l’armement soviétique. Les célèbres avions Antonov y virent le jour. Le premier porte-avions chinois le Liaoning, fût acheté à l’Ukraine. Son nom ukrainien était Varyag, navire jumeau du porte aéronefs de la classe Amiral Kouznetsov.
– l’Ukraine compte dans sa population un nombre conséquent de russes. Qu’ils en soient heureux est une autre question.
– D’autre part le mémorandum de 1994 de Budapest avait commencé d’aliéner la souveraineté ukrainienne mais surtout l’avait émasculée.

Nous concevons que cette opinion soit difficile à formuler. Il est cependant de l’intérêt de la Russie, de l’Europe, des USA et bien sûr en premier lieu de l’Ukraine que cette dernière adopte une certaine neutralité.
L’on pourrait comparer certains de ces éléments avec la situation de l’Allemagne Fédérale d’après-guerre.
 
Lorsqu’une certaine neutralité sera acceptée et par l’Ukraine et par la Russie, alors un règlement sera possible. Un calme -au moins relatif-règnera. Biden aura à cœur d’amener les deux protagonistes à cette conclusion. Biden est connu pour être un homme de dialogue et de compromis, son expérience ne sera pas inutile. Pour que les choses soient claires, nous encourageons cependant Biden à accélérer la livraison d’armes létales et de systèmes défensifs les plus perfectionnés. La neutralité n’a jamais empêché les pays nordiques de jouir et de posséder les armements les plus sophistiqués.

La neutralité a un prix ; les Etats-Unis devront payer leur écot ! Nous ne pouvons que conseiller à Biden en liaison avec l’Allemagne et la France d’accorder en échange et pour prix de cette neutralité une garantie de sécurité assortie d’une présence significative de troupes.

Nous suggérons à Biden en concertation avec l’Allemagne et la France
– de contribuer à réactiver les accords de Minsk et de s’y joindre
– de positionner avant qu’il ne soit trop tard des troupes de ces 3 pays dans le Donbass. Poutine comme beaucoup de dirigeants soviétiques n’est pas un aventurier. Nous conseillons donc à Biden de s’inspirer de la stratégie définie par Josep Borrell : « résister, endiguer, et engager. »
Toutefois, Biden, Ursula von der Leyen, et Jens Stoltenberg prendront bien soin de ne pas proposer une intégration dans l’OTAN ou dans l’UE. Il faudra dissocier les garanties sécuritaires du problème de l’intégration.


Un des moyens de résister à la poussée russe en Ukraine est de fortifier son économie, d’éradiquer si possible la corruption endémique et dans un premier temps aider l’Ukraine à lutter contre la propagation de la COVID-19. Les USA doivent envoyer des vaccins et une assistance médicale conséquente.

Biden devra également soutenir et aider Zelinsky dans sa lutte contre les oligarques ukrainiens. Pas seulement parce qu’ils captent des montants colossaux et faramineux des aides fournies à l’Ukraine, appauvrissant et déstabilisant en cela le pays, mais surtout parce qu’à l’image de Victor Medvedtchouk « chef des oligarques mafieux », ils sapent l’autorité du président après l’avoir soutenu. Medvedtchouk, fort de son amitié avec Poutine, est en fait son allié.
Lutter contre l’oligarchie coûte et coûte fort cher, Biden doit donc peser de tout son poids.
En fait le grand danger encore plus menaçant vient du Bélarus pour deux raisons.
D’abord parce que l’annexion rampante de la Russie se fait subrepticement de façon « relativement pacifique ». Certes une base aérienne russe est en voie d’installation. L’Ukraine jouxte quant à elle des grands pays comme la Pologne qu’il serait difficile non pas de déstabiliser mais d’envahir. Cela fait toute la différence. Le Bélarus a une frontière commune avec la Lituanie et la Lettonie. La Pologne, bien sûr, fut envahie, dépecée et annexée tant par l’Allemagne que par la Russie. 
Pour autant même si le sinistre maréchal Rokossovsky-à la poitrine croulant sous les breloques- de nationalité russe fût son ministre de la guerre, la Pologne demeura polonaise.

Or jusqu’au 11/3/1990, les Baltes eurent l’insigne privilège de vivre sous la férule du paradis soviétique. Ceci explique probablement l’attachement russe. En outre, il y a une enclave russe en Lituanie à Kaliningrad.
Certes, dans un futur immédiat, il semble difficilement concevable que l’on assiste à une invasion russe. Mais la Russie ne se prive pas d’envahir les pays baltes  tous les jours au moyen de cyberattaques. L’Estonie, un des pays les plus informatisés au monde, a ainsi été quasiment totalement paralysée durant plus jours. La Lituanie subit également tous les jours des cyberattaques russes.
Sur ce plan Biden saura établir une ligne rouge. Ces pays étant membres de l’OTAN et de l’Europe, pourquoi ne pas accéder plus fortement à leurs demandes en y installant des bases permanentes et plus de troupes.

L’administration américaine semble se rapprocher sur ce sujet de l’Europe à la fois quant à l’appréciation de la menace russe, du rôle des sanctions. Les sanctions américaines reflètent en effet assez largement celles déjà prises par l’Union européenne et la Grande-Bretagne à propos de l’affaire Navalny. C’est une évolution heureuse. Qu’on en juge avec la déclaration du State Department : “It was not meant to be a silver bullet or an ending to what has been a difficult relationship with Russia,” said White House press secretary Jen Psaki. “We expect the relationship to continue to be a challenge. We’re prepared for that, and we’re neither seeking to reset our relations with Russia nor are we seeking to escalate.”  27

Cette déclaration parfaitement calibrée, finement ourlée au point de dentelle pose les bases de ce que sera la « grande stratégie » de Biden.
Celui-ci garde cependant en tête l’idée de ne pas braquer inutilement Poutine. Il a ainsi prévenu- fort sagement- Poutine à l’avance en lui signalant qu’il aurait pu aller plus loin.
De là à affirmer qu’il puisse y avoir un rapport de cause à effet entre un allègement des forces russes massées à la frontière ukrainienne ou un transfèrement d’Alexis Navalny dans un hôpital, il y a un pas qu’il nous semble prématuré de franchir.

Comme toute grande stratégie digne de ce nom, elle trace les harmonies sur le long terme entre l’économie, la diplomatie et le militaire. Biden ne rejette ni les valeurs qui fondent la République américaine ni les intérêts qui la servent.

Ce n’est pas Biden qui oserait affirmer qu’il accorde davantage confiance au leader autocrate russe qu’à ses propres services de renseignement.
La déclaration de la porte-parole Jan Psaki indique donc que Biden ne fera preuve d’aucune complaisance envers Moscou et qu’il s’attend à une période trouble voire chahutée dans ses rapports avec la Russie. Il l’anticipe et en accepte la problématique tout en se refusant à une escalade.
Coopération là où c’est possible et autant que nécessaire, mais soumission, voire admiration ne rythmeront plus les réactions américaines.
En somme du plus pur Kissinger !

L’on notera également que le président Biden ne précie pas spécialement, le mot «reset» tellement galvaudé. Il est même le premier président à ne pas l’entonner. Galvaudé et déconsidéré tant Poutine se moqua constamment du reset d’Obama ou de Bush junior dont les tentatives de rapprochement avec Poutine ne furent guère couronnées de succès.
Ce qui va changer avec Biden c’est la place laissée aux nœuds et points d’intersection.

Biden se retrouve avec une Russie dont la « propaganda fidei » demeure à quelques kappi près toujours aussi prégnante et toujours aussi agressive. Elle fut cependant plus fine, plus raffinée, et osons le mot, plus intelligente du temps de feu l’URSS. La Russie est donc toujours aussi menaçante quand bien même se cache t-elle derrière les habits de la démocratie.
Mais tout indique qu’il s’agit là de simples artifices.
Biden a face à lui une Russie qui tel le Phénix renaît de ses cendres.

Fondamentalement, et n’en déplaise aux aficionados allemands du Nord Stream 2, l’ADN russe n’a changé ni dans ses valeurs morales, nationalistes ou impérialistes. Entendons-nous, loin de nous l’idée de conseiller à Biden un nouveau containment. Bien au contraire ! Nous prônons un dialogue constructif, ambitieux, ouvert mais sans illusions.

Partout où ce sera l’intérêt des Etats-Unis, partout où des compromis seront possibles et utiles, Biden devra rechercher la coopération. Chaque occasion de freiner le rapprochement entre Moscou et Pékin devra être exploité. Et il peut advenir. Car si ce rapprochement est chaque jour plus profond, il n’est ni irrémédiable ni total. Après tout, la notion russe est tiraillée entre ses composantes européenne et asiatique entre sa population grand-russe et panslave. Il y a donc une certaine marge de manœuvre.
Poutine est trop fin stratège pour ne pas réaliser que Xi-Ji Ping n’aura pas indéfiniment les yeux de Chimène pour la Russie.
Mais pour réussir, Biden doit accepter de prendre en compte les intérêts sinon légitimes à tout le moins consubstantiels à la puissance russe même imbibée de sang.
Le rapprochement sino-russe n’est peut-être pas inéluctable, il est cependant sous-tendu par l’Histoire, les intérêts et la géographie. La géopolitique le privilégie. Mais il repose sur une indicible haine des Etats-Unis et leurs valeurs.
Il n’est donc pas totalement absurde de comprendre que la Russie, de par son histoire, de par sa géographie, de par la vastitude de ses richesses naturelles ait vocation à jouer dans la cour des grands. Après tout elle est encore la deuxième puissance nucléaire !

Il n’est pas totalement absurde de penser que la peur d’être envahie – Allemagne mise à part-de la Pologne à l’Angleterre, n’est pas totalement infondée, nombreux furent les pays à tenter l’aventure.
L’on relira à cet égard la remarquable biographie de Françoise Thom sur Beria qui décrit le ballet incessant des intrigues des différents projets concoctés avec l’intérêt bienveillant de Beria.
Il n’est pas totalement absurde de comprendre que la Russie a des intérêts stratégiques à protéger dans son étranger proche. L’on objectera certes et à raison que cette férule a un goût amer pour d’aucuns.
Combien est regrettable l’inconséquence des présidents Bush junior, et Obama de n’avoir pas suivi, soit par ignorance soit par idéologie, les conseils si avisés, distillés par le président Bush Senior lors de son fameux Chicken Kiev Speech « Yet freedom is not the same as independence. Americans will not support those who seek independence in order to replace a far-off tyranny with a local despotism. They will not aid those who promote a suicidal nationalism based upon ethnic hatred ». 28

En somme, Biden hérite d’un lourd fardeau dont la Syrie est le symbole. Symbole car elle est le principal asset de la Russie et de la Chine. Elle représente trois axes, trois raisons, trois échecs américains qui expliquent pourquoi la Russie n’abandonnera pas face aux Etats-Unis. Clinton s’était engagé à y secourir les populations massacrées, la Russie a toléré- trop tardivement – quelques trop rares couloirs humanitaires.
Bush Junior se voyait le nouveau héraut d’une moderne croisade apportant la démocratie au Moyen-Orient ; il eût fallu être bien naïf, voire crédule pour faire croire ou accroire que Poutine en serait félicieux !

Dans la conflictualité latente et sourde qui oppose la Russie aux USA, il faut toutefois raison garder. Poutine a déjà empoché de nombreux résultats qui rendraient le coût bénéfice moins obvie. Saurat–il s’en contenter ? Avaler un morceau du gâteau ukrainien par surprise était chose facile, à la portée de beaucoup de dictateurs. La Crimée une promenade de santé ! A l’avenir ce sera beaucoup plus compliqué.

D’abord l’Ukraine dispose de beaucoup plus d’armes létales qu’auparavant.
Enfin Poutine a vacciné les pays de l’ex-URSS des risques pour eux d’aller trop loin dans leur volonté d’indépendance ainsi que le goût de la démocratie.  Pour autant l’effet inverse peut tout aussi bien se produire Les russophones concentrés essentiellement dans l’est de l’Ukraine ne lui serviront ni du même prétexte ni du même levier.
Il y a fort à parier que le gouvernement ukrainien ne commettra point deux fois la même coquecigrue avec la langue russe.
Poutine a émasculé l’Ukraine et fortement diminué la contagion démocratique qui sévissait à sa frontière menaçant ainsi l’opinion publique en Russie.
Enfin il a vacciné les pays de l’ex-URSS des risques pour eux d’aller trop loin dans leur volonté d’indépendance ainsi que le goût de la démocratie. Vu de Moscou la précédente invasion peut servir avertissement à peu de frais. Pour autant l’effet inverse peut tout aussi bien se produire.

Mais l’on peut tout aussi bien admettre que d’autres signaux vont en sens contraire.
Il a ainsi accentué son pouvoir absolu (oui c’était encore possible), et surtout il a redonné fierté à la Rodina. Il a également montré à la Chine qu’il fallait compter sur lui et avec lui.
Pour toutes ces raisons mais aussi parce que la Chine a toléré sans plus ses précédents coups de force, et qu’elle ne le laissera pas aller beaucoup plus loin, que l’annexion de l’Ukraine n’est pas à son agenda, ou en tout cas à son agenda sous la forme la plus brutale. Fondamentalement la Chine est friande des annexions de territoires, déguisées dans un premier temps sauf s’il s’agit d’une tierce puissance. Le fils du ciel se veut sinon le fils unique mais à tout le moins le fils aîné.

Trois autres points brûlants consument les relations internationales: Iran, Syrie sont pour la Russie et la Chine des assets de première importance qui sont cependant géographiquement éloignés des Etats-Unis. Ce n’est pas neutre.
Iran et Corée, quoique nains économiques jouent grâce à l’armement atomique ou à tout le moins à leur arrivée au seuil nucléaire- au-dessus de leur division, et peuvent considérer jouer dans la cour des grands. Disons le tout franchement à Biden, point n’est besoin de relire les écrits de Poirier ou des généraux Beaufre ou Ailleret, la dissuasion stratégique en matière nucléaire fonctionne qu’elle soit celle du faible au fort ou du fou au fort.

Biden arrive trop tard pour bouleverser le cours de l’histoire. Chine et Russie n’accepteront jamais d’aller, sauf mesures cosmétiques, plus loin que le JCPOA si injustement décrié.
Le lecteur intéressé se reportera avec intérêt et un immense profit au jugement impeccable de Renaud Girard qui considère que « « L’accord du 2 avril 2015 a toutes les chances d’être encore enseigné dans 30 ans au sein des universités de science politique du monde entier comme un modèle de succès de la diplomatie multilatérale… »  29

Il eusse fallu être aveugle ou rester encalminé dans une confusion mentale pour penser que la Chine eût pu abandonner l’Iran alors qu’elle avait initié un contrat de 400 milliards de dollars dès décembre 2016 ainsi qu’un début de coopération militaire dès la nomination de Trump.
Il eût fallu s’appeler Donald Trump et doué de lacunes intellectuelles abyssales pour penser un seul instant que les pressions maximales n’entraînassent point une résistance maximale de la part de l’Iran.
Il est vrai que cette résistance maximale ne pût avoir lieu que parce que la Russie et la Chine avaient soutenu et porté l’Iran à bout de bras. La Russie tout comme la Chine ont participé et approuvé les accords du JCPOA parce qu’ils y avaient intérêt. Mais ils n’ont pas voulu suivre la totalité des exigences américano-israéliennes car cela allait à l’encontre de leurs propres intérêts.
En outre la situation a évolué et le prix à payer aujourd’hui par Biden pour revenir au JCPOA, à la Russie sera très élevé. Jusqu’où Biden est-il prêt à payer ? Sur ce dossier le couple sino-russe a plus d’atouts dans son jeu ; Biden devra en tenir compte. Cela signifie qu’il doit avoir son propre agenda acceptable et par Beijing et par Moscou.

L’on se rappellera la citation si savoureuse de Kissinger : « S la Russie n’a guère eu de peine à sacrifier les intérêts de ses alliés, on n’a pu la décider à sacrifier les siens. » 30
La Russie n’a pas les moyens de tisser ses propres routes de la soie, mais elle a les moyens de vendre à l’Iran malgré les cris d’orfraie du couple Trump-Netanyahou des S 400 à l’Iran et à la Syrie.

Est-ce à dire que la partie est perdue pour Biden après l’échec prévisible de Trump ?


II.2 Les fenêtres d’opportunité


S’il s’agit d’aller plus loin dans les exigences que d’aucuns à l’esprit, quelque peu embrumé, cherchent à imposer à l’Iran, nous nous permettons de rappeler à Biden qu’il court à un échec cuisant et certain. Par contre si Biden a pour but la restauration du JCPOA, à quelques kappi près, alors il a quelques atouts en main. Mais ce jeu a un prix : reconnaître le rôle majeur de Poutine et de Xi Ji Ping et leur accorder des concessions. Il en va de même en Corée du Nord.

Si Obama eusse pu penser que Poutine accueillerait- paradoxalement favorablement – son retrait du Moyen-Orient avec sa politique du  New-Pivot, il eût fit preuve d’une naïveté confondante.
Ne parlons même pas de Trump et de ses grandes illusions. Staline visa juste en étant un des premiers pays à voter en faveur de la création de l’Etat d’Israël. Poutine ne peut que jubiler devant l’envasement américain dans la région.

Trois raisons expliquent sa satisfaction.
Tout ce qui enlise et donc affaiblit la puissance américaine et fragilise son Soft Power et donc la projection de la puissance américaine, sa crédibilité et surtout la perception de celles-ci, ne peut que l’éjouir. C’est une opération où Poutine continue d’encaisser des dividendes.
La deuxième raison est que l’impossibilité d’un retrait réel des Etats-Unis dans la région diminue mécaniquement les forces et l’énergie américaine en Asie. Le hobereau de Moscou ne précie que fort modérément la présence étrangère et plus particulièrement américaine dans son étranger proche.

Enfin last but not the least, au Moyen-Orient, il se pose et s’oppose- au moins à armes égales- sinon victorieusement aux Etats-Unis. Il peut en outre, après une aussi longue absence- jouer le rôle de chevau-léger de Xi-Ji Ping.
Les américains ayant -stupidement- abandonné sous Trump, leur traditionnelle position « d’honest broker » qu’Henry Kissinger avait si patiemment et si intelligemment conquise, Moscou pense et pas totalement à tort être le nouveau le Deus ex machina dans la région.
Tout autant qu’une manifestation d’une nouvelle d’une politique néo-ottomane turque, il faut voir dans l’achat de missiles S 400 l’illustration de l’habileté de Poutine. Le Turkish Stream et l’état d’avancement de la centrale nucléaire construite par Rosatom et qui entrera en fonction dès 2023 sont autant de défis pour Biden.
De la même façon que l’Inde est le maillon faible dans le dispositif Quad destiné à contrer la Chine, la Turquie ne doit pas s’analyser en tant que telle mais comme la variable russe d’ajustement vis-à-vis des USA.
Biden devra sur ce dossier naviguer avec moult précautions. Dans le contexte actuel, nous conseillerions à Biden de limiter ses pertes au Moyen-Orient mais de se concentrer sur la Russie, la Chine et l’Asie qui sont les régions du monde les plus surarmées. Taïwan étant bien sûr le point critique où il est à peu près certain qu’un conflit éclatera.

En Inde, la situation est au moins autant critique qu’au Moyen-Orient, si ce n’est que son voisinage avec la Chine lui confère un poids autrement plus important. L’Inde a acquis, elle aussi, des missiles S 400 et loue à la Russie des sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Akula.
Cela n’a point empêché Trump, toujours flanqué de Netanyahu, de parader au côté du leader illibéral Narendra Modi. Les USA avaient averti l’Inde des futures complications possibles ; cela n’a guère ému l’Inde. Joe Biden devra s’attaquer frontalement à ce problème. Ce sera un test pour lui. Car s’il est vrai que les exportations militaires sont un moyen d’affirmer et d’affermer les relations d’un fournisseur à ses clients, c’est encore plus prégnant dans la politique russe. Les mânes de Michael Kalachnikov y sont considérées comme de saintes reliques. La Russie demeure d’ailleurs toujours le premier fournisseur d’armes de l’Inde. Enfin n’oublions surtout pas que la Russie a soutenu l’adhésion de l’Inde à l’OCS , création de la Chine ainsi que de l’Iran.

Tous ces prolégomènes éclairent les deux axes de la politique russe que Biden doit refuser.
– atteindre une relative parité stratégique avec les Etats-Unis partout où c’est possible
– affadir et affaiblir l’image américaine quand bien même la parité stratégique demeure hors de portée de la Russie.

Pour autant la raquette américaine souffre d’au moins trois trous dans leur conflictualité à la quasi alliance sino-russe:
 – une quasi-alliance de la Russie avec la Chine. Même pour l’imperium américain cela pose problème. La doctrine américaine était prévue pour mener à bien simultanément deux conflits et demi. Il n’est pas sûr qu’elle soit capable de lutter contre une alliance sino-russe.
La doctrine navale Sea Power 21 nous semble incapable d’assurer un débarquement en Chine et peu crédible à Taïwan, les Chinois possédant aujourd’hui des missiles anti Aegis.
– Une quasi- équipollence russe  en termes d’efficacité des cyber attaques et une incontestable supériorité disruptive dans les affaires intérieures des pays étrangers.
– Si les USA ont inventé le concept de la RMA, les Russes ont inventé le concept de la RDF (révolution disruptive avec les fake news). Le lecteur nous pardonnera l’invention de ce sigle.
Autant Biden gérera relativement facilement le premier point ; après tout, le budget militaire américain est de 750 milliards de dollars soit 13 fois plus que le budget russe qui se monte à environ 61 milliards, soit moins que le budget militaire français, autant Biden sera confronté à de sérieux challenges en ce qui concerne l’influence souterraine et exo-atmosphérique.

C’est principalement sur ces nouveaux théâtres d’opérations que se jouera l’avenir. En effet autant un conflit classique et direct- ne parlons même pas d’un conflit nucléaire- nous semble difficilement envisageable entre la Russie et les Etats-Unis, autant des infra conflits cyber se multiplieront. Infra-conflits mais supra- pertes.
Avec la Russie, Biden devra gérer différemment la menace. Le face à face avec la Chine se jouera sur le plan technologique, et dans l’exo-atmosphère, la Russie elle, n’a pas les moyens technologiques et financiers de son voisin chinois dès lors que l’Intelligence artificielle entre en jeu.

Lutter efficacement contre la cyber-attaque russe suppose un changement total du paradigme américain. Dans un livre en tout point fascinant, deux colonels de l’armée de l’air chinoise citent un stratège chinois qui devint empereur sous le nom de Taïzong et consacra son règne de 629-649 à l’unification de la Chine. Son principe, pour obtenir la victoire était de « porter l’épée au flanc de l’adversaire. » « Quand je fais de la surprise une règle, l’ennemi s’attend à une surprise ; je l’attaque alors selon la règle. Quand je fais de la règle une surprise, l’ennemi s’attend a une attaque selon la règle ; je l’attaque alors par surprise. » 31

Serions-nous le Conseiller Sécurité, voilà la recommandation que nous lui donnerions en cyber. Autant nous conseillons à Biden une ligne claire et envoyant des signaux bien précis à la Russie autant en ce qui concerne le cyber nous lui préconisons très fortement de pratiquer une zone d’incertitude. Nous sommes cependant parfaitement conscient des risques impliqués par ce changement de paradigme du cadre classique.

Ni la division Wagner ni Blackwater ne sont- sauf dérapage- amenés à se confronter frontalement. Pour autant la situation en Ukraine diffère du temps d’Obama. Nous engageons le président Biden à se montrer résolu devant l’avancée des Maskirovska.
En fait tous les exemples mentionnés plus haut illustrent non seulement le caractère difficultueux des challenges mais aussi le fait que Biden dispose à chaque fois de peu d’options même s’il aligne des atouts militaires sérieux et nombreux. Pour autant il n’en a plus l’exclusivité.
Les deux derniers présidents américains qui purent dicter une pax americana ou « vorschreiben »  les conditions de paix furent Bush Senior et Clinton. Biden devra tenir le cap entre fermeté et souplesse.
Coopérer autant que possible, s’opposer autant que nécessaire !

Biden sera certes plus vigilant que son prédécesseur à l’égard de la Russie. Il augmentera même les sanctions et pressions vis-à-vis de la Russie.
Obama les avait- d’ailleurs déjà- inaugurées, le Sénat les avait en outre maintenues voire renforcées sous Trump, suscitant le désenchantement de Poutine envers le président américain.
Biden avait- néanmoins- fait preuve d’une relative souplesse stratégique envers la Russie lors de la conférence de la sécurité à Munich en 2009: “It’s time to press the reset button and to revisit the many areas where we can and should be working together with Russia.” 32
Cet exercice d’équilibriste est sain ; il souffre cependant d’un danger : sa clarté ! Les Russes doivent connaitre les règles du jeu . Pour autant l’on peut aussi concevoir l’inverse. Kissinger affirma ainsi lors de ses entretiens avec le premier ministre chinois : « Le premier ministre recherche la clarté. Je recherche l’ambiguïté. » 33
Pour dire le vrai, notre siège n’est pas fait en cette affaire. D’ailleurs le Cardinal de Retz affirmait : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. » 34
Adoptons donc la sage conclusion de Clausewitz : « Die Sache muss entscheiden. »35

Certes, mutatis mutandis, le monde a évolué et Biden est désormais le président des Etats- Unis. L’on peut donc s’interroger sur le durcissement de Biden. L’annexion de la Crimée n’y est pas étrangère. L’intervention militaire en Libye n’a pas seulement durci les relations bilatérales entre les deux compétiteurs ; elle a considérablement accru la méfiance russe et excité leur agressivité. Enfin les ingérences répétées et multiples de la Russie ont elles aussi motivé la nouvelle inclination de Biden.
L’on pouvait déjà percevoir cette inflexion dans la plateforme électorale de Biden en 2020: “was to “revitalize [US] national commitment to advancing human rights and democracy around the world.” 36

C’est à cette aune que l’on doit analyser les ingérences électorales russes. Cerise sur le gâteau, la problématique des Droits de l’Homme pimente la relation. L’aggravation des tensions était donc prévisible. Mais il est deux autres points qui expliquent ce glissement qui n’est pas que sémantique.

Depuis Henry Jackson, membre illustre de ce bizarre attelage, baroque démocrate mais néo-conservateur, Biden représente une école réaliste, même s’il subit l’influence, à la fois- même si dans une moindre mesure- des faucons démocrates néoconservateurs. Et surtout l’influence néfaste de l’aile gauche, voire gauchiste du parti démocrate qui représente elle aussi tout comme l’influence trumpiste un danger et pour la sécurité américaine et pour la démocratie. Le parti démocrate attache une importance capitale aux Droits de l’Homme alors que les Républicains sont davantage adeptes de la Realpolitik.
Idéologiquement Biden partage cette ligne mêlant les deux aspects. Mac Cain chez les Républicains en est l’exemple type.
Bien sûr le raccourci est rapide, John Bolton ou Donald Rumsfeld l’illustrent parfaitement.
En cette occurrence, Biden nous semble l’héritier de Kissinger tout comme Obama se définissait comme l’héritier de Bush Senior.
« Calculations of power without a moral dimension will turn every disagreement into a test of strength.Moral prescriptions without concern for equilibrium, on the other hand, tend toward either crusades or an important policy tempting challenges , either extreme risks endangering the coherence of the internal order itself. » 37

Biden arrive au moment où la confiance dans les relations russo-américaines est mise à mal sinon rompue. Chaque partie perçoit chaque posture de l’autre comme une visée expansionniste, comme un acte agressif, visant à la soumettre. Cette nouvelle représentation marquera d’une empreinte durable leurs rapports. Biden a une tendance naturelle à privilégier le win-win, Poutine prendra chaque geste de négociation comme une faiblesse des USA qu’il faut exploiter.
C’est un des défis que Biden devra surmonter.

Trump, peu soucieux des Droits de l’Homme, a foulé aux pieds cette notion qui ne faisait pas partie de sa conception transactionnelle des relations internationales, voire la méprisait jusqu’à ignorer ce qu’elle pouvait bien signifier.
Bien sûr, nous partageons la position de Biden sur ce point, mais nous lui conseillons de trouver une ligne intermédiaire. Faute de quoi l’issue serait pire qu’auparavant.

Joe Biden, comme nombre de ses prédécesseurs, connaît la force du soft Power, même s’il n’est pas un adepte d’un angélisme débridé. Il utilisera sans retenue aucune le Smart Power. Il rétablira la confiance en la démocratie américaine rendant le pays plus résistant, plus résilient face aux fake news russes. Il saura porter le fer dans la société civile russe en ce qui concerne les Droits de l’Homme.
Joe Biden et c’est une tâche excessivement complexe devra réparer cette défiance.

Sur le plan psychologique, Biden devra tâcher d’effacer les malentendus et rétablir un minimum de confiance réciproque conditions nécessaires mais non suffisantes à la restauration de la crédibilité américaine elle-même. Condition essentielle au dialogue avec un leader autocrate tel que Poutine.
Lutter contre les malentendus et surtout la perte de crédit prendra du temps. Cela est pourtant nécessaire. Et cela sera d’autant plus difficultueux qu’objectivement les tensions sont réelles et de plus en plus nombreuses.
Biden devra également prendre en compte le fait que la Russie est redevenue ce que l’on appelle un Etat du « first echelon ».

Si bien sûr l’on ne saurait mettre sur le même pied la puissance militaire de la Russie, force est de reconnaître que les capacités de nuisance de la Russie, fidèle en cela à la traditionnelle posture soviétique sont aujourd’hui suffisamment prégnantes.
Les habits étiqués et étriqués de feu l’URSS ont fait place à une Russie plus puissante et plus réactive.

L’Etat soviétique autrefois, sourd, lourd et gourd a été remplacé par un Etat plus souple, plus réactif et à même de tenir son rôle- sans rougir-dans certaines régions de premier plan. La réidéologisation et la réhistoricisation nous ramènent à une guerre froide 2. 0 pour reprendre la formule de Kevin Rudd, ancien Premier ministre australien.
Poutine a déclaré, ex cathedra, entre autres aménités, et urbi et orbi que le libéralisme était devenu obsolète. Biden devra donc construire et réparer sa politique étrangère en ayant en tête Raymond Aron qui affirmait : « Paix impossible, Guerre improbable. » 38
A la réserve près que ni les guerres low-cost ni les cyber-guerre n’existaient véritablement à l’époque.

Nous avions écrit dans notre dans notre introduction que Biden aurait pour première et principale tâche de réparer sa politique étrangère après la désastreuse politique étrangère de Trump. Régénérer la confiance des alliés, des amis et des partenaires des Etats-Unis dans la fiabilité et la crédibilité américaine. En un mot revivifier le Soft Power américain, l’Impérium américain.
 Avec la Russie le problème est moins subtil, il s’agit juste de réparer l’autorité américaine l’impérium américain.

Autorité, au sens latin du terme, vient du verbe augere c’est à dire augmenter. L’autorité est ainsi un économiseur d’énergie. Inspirer davantage la crainte de la puissance américaine. Il arriva effectivement à Trump de hausser le ton envers la Russie. Mais que valent les paroles, lorsque Trump osa affirmer qu’il faisait davantage confiance à Poutine qu’à ses propres services de renseignement et qu’il batailla ferme contre le Sénat pour tenter de lever les sanctions contre la Russie, voire la réintégrer au sein du G8.
Biden devra donc, et il en a déjà donné toutes les preuves, réaffirmer son soutien total et inconditionnel à ses services de renseignement. Après l’affaire Navalny, il semble désormais hors de propos de lever les sanctions qui frappent actuellement la Russie.

Biden a très vite et fort heureusement réaffirmé l’importance de l’article 5 de l’OTAN. Une déclaration encore plus explicite sur l’étendue de cette garantie serait cependant bienvenue.
Car dans un monde où les grandes puissances sont libres de toutes obligations qui les lient, une communication sincère et transparente est vitale afin d’éviter les erreurs ultimes.
En effet, on observe un glissement stratégique et quasi symétrique. La Nuclear Deterrence Policy Guidelines (NPDG) russe correspond- quant aux incertitudes- à la Nuclear Posture Review (NPR) américaine. La stratégie russe consiste désormais à adopter « escalation for de- escalation ».

Cela consiste à une utilisation du nucléaire en premier afin d’éviter une défaite conventionnelle. Ou pour le dire autrement l’usage à priori de la force nucléaire est la nouvelle déterrence. Il s’agit de passer le message aux américains en conformité avec la compréhension américaine de leur stratégie que la Russie utilisera des armes tactiques pour mettre fin au conflit dans des conditions acceptables pour la Russie.

Le problème est de savoir jusqu’où la Russie définira- t-elle le bas du spectre et quels types de dégâts acceptera-t-elle ? Biden doit donc définir très clairement ce qu’il ne tolèrera pas. Le problème est d’autant plus crucial que les conflits low-cost ou à faible visibilité se multiplient.
La Russie utilisera-t-elle des armes nucléaires pour contrer une cyber-attaque et abaisser ainsi le seuil nucléaire et donc en augmentant paradoxalement le risque nucléaire ?
En tout cas une réplique russe couvrira : « countries that regard Russia as a potential ennemy. »
Il nous semble difficile d’être plus clair !


Quelles sont donc les lignes rouges de Biden face à la Russie ? Les reconnaître. Les anticiper !
Mais aussi les signaler à Poutine pour qu’il connaisse très exactement les conséquences de ses agressions masquées ou pas.
D’abord reconnaître le rôle de la Russie en tant que puissance. Ce n’est qu’en lui légitimant un rôle que l’on pourra amener un pays pétri par les invasions, humilié par l’implosion de son système – à cet égard le pourcentage de la population nostalgique de la supposée grandeur soviétique- même si elle est la plus âgée est loin d’être négligeable.
– un pays conscient mais angoissé par son déclin démographique et apeuré par sa vicinité chinoise ne peut écrêter ses visées les plus belliqueuses que s’il obtient considération et rôle. Nous mettons cependant Biden en garde : évitez impérativement les sorties de route telles que Poutine est un meurtrier.

Pour autant les lignes de Biden devront être les suivantes :
– une lutte implacable contre les cyberattaques ciblant les USA ou les alliés des USA.
Cette lutte doit concerner les attaques dès le bas du spectre. Biden doit clairement annoncer que les immixtions, lors des élections ne seront plus tolérées. A cet égard les premiers signes de Biden nous semblent plutôt encourageants. Il a ainsi augmenté le budget et les effectifs du commandement cyber, s’inscrivant en cela dans les pas d’Obama et de Trump.

Mais encore plus significatif que l’inclusion des alliés dans le champ, c’est l’amorce d’une inflexion de doctrine.
En effet, jusqu’à présent, la doctrine qui prévalait consistait pour diverses raisons à éviter de nommer l’auteur de l’agression. Or Biden a décidé de nommer l’origine russe et peut- être chinoise dans l’attaque sur Solarwinds. C’est un progrès et nous l’en félicitons.
« To name and to shame » n’est plus une simple formule. Cette inflexion a permis une contre-attaque. Elle est le premier stasimon qui suit le parodos.
Rappelons qu’Obama avait, en la matière, une attitude beaucoup trop timide car il s’était contenté de faire fuiter l’information par le New York Times.

En matière de désinformation nous suggérons à Biden de s’inspirer du rôle joué par les émetteurs radiophoniques : Radio Free Europe et Voice of America durant la guerre froide. Biden va poursuivre son offensive sur les Droits de l’Homme. Les droits de l’homme sont une arme à double tranchant. Elles peuvent dresser les Russes sur leurs ergots tout comme elles peuvent au travers de mobilisations des populations faire baisser la pression. Elles peuvent aussi offrir une occasion à Poutine d’accorder des concessions symboliques à l’Occident et l’endormir.

En fait les récents événements ont clairement montré la finesse de son jeu. Une absorption suite à une invasion militaire lui coûterait militairement, économiquement et en termes d’image un prix beaucoup trop élevé. Il n’est pas non plus sûr que la Chine verrait cette annexion d’un très bon œil. La stratégie de Poutine relève plutôt du boa constrictor. Intimider, opérer quelques frappes chirurgicales bien ciblées, puis retirer l’essentiel de ses troupes en empochant quelques territoires stratégiques mais surtout passer de partie aux accords de Minsk à celui de parrain.

Poutine veut avant tout empêcher l’Ukraine de céder aux sirènes de l’OTAN et de l’Europe mais inclure de facto l’Ukraine dans le giron russe. Les américains et européens étant une fois de plus endormis. Ne rien faire c’est accorder licence de chasse.

En ce qui concerne les agressions militaires, Biden doit créer un climat ou les Russes comprendront que le coût à payer pour eux serait beaucoup trop élevé. Biden devrait ainsi se montrer beaucoup plus ferme dès lors que les agressions militaires sont le fait de Maskirovska ou de la division Wagner masqués ou pas.
C’est une des raisons qui le poussera à renforcer ses relations avec l’Otan et l’Europe. « Newly appointed CIA director Bill Burns noted in 2019, “Managing relations with Russia will be a long game, conducted within a relatively narrow band of possibilities exploring common ground where we can find it; and pushing back firmly and persistently where we can’t.” 39

Cela impactera et rassurera très profondément les pays baltes et donc l’Europe.
Ainsi l’annulation du retrait des troupes américaines stationnées en Allemagne est un heureux signal à trois coups:
– renforcer le lien transatlantique.
– renforcer les signaux à la Russie.
– et empêcher une attraction trop forte de l’Allemagne vis à vis de la Russie.
Subsidiairement, il sera alors plus facile à Biden d’exercer des pressions sur l’Allemagne en ce qui concerne Nord Stream 2.

L’on peut d’ailleurs avoir une idée assez fine de la façon dont il entend se maintenir sur cette ligne de crête.
Pour autant utiliser l’option europeo-otanienne est une arme à double tranchant. La présence alliée dans les pays baltes dissuadera bien entendu la Russie. Mais le risque est aussi que la Russie se braque et devienne encore plus agressive et qu’elle se rapproche davantage de la Chine.

Résister aux menées agressives russes à un coût. L’aide des alliés est nécessaire. Les USA subissent peu ou prou les effets du piège de Kindleberger ; ils devront impérativement lâcher du lest envers l’Europe. En somme nous atteignons avec la Russie la découverte d’un non possumus.
La Russie commençant à sortir de sa période de disette économique et d’humiliations géopolitiques retrouve, peu à peu tous ses vieux réflexes et arbore fièrement et les valeurs tsaristes et celles de l’Eglise orthodoxe. Mais elle revendique mêmement aussi les postures de l’Empire communiste.

Qu’on en juge : Poutine déclare au Parlement russe : « The collapse of the Soviet Union was the biggest geopolital catastrophe of the century. For the Russian people , it became a real drama. Tens of millions of our citizens and countrymen found themselves outside Russian territory. The epidemic of disintegration also spread the Russia itself.  40
Any one who doesn’t regret the passing of Soviet Union has no heart. Any one who wants it restored has no brain. » 41

Nous sommes certes sortis de la guerre froide. Pour autant les fantômes du passé resurgissent même s’il se présentent sous une forme plus aimable. Nous suggérons donc à Joe Biden de relire le Télégramme de Novikov, ambassadeur soviétique à Washington en 1946 qui répondait à celui de Georges Kennan.

«La politique étrangère des États-Unis, qui reflète les tendances impérialistes du capital monopolistique américain, se caractérise dans l’après-guerre par une lutte pour la suprématie mondiale. »« Tel est le sens réel des nombreuses déclarations du président Truman et d’autres représentants des cercles dirigeants américains: que les États-Unis ont le droit de diriger le monde. Toutes les forces de la diplomatie américaine – l’armée, l’armée de l’air, la marine, l’industrie et la science – sont engagées au service de cette politique étrangère. »

« L’énorme poids relatif de l’URSS dans les affaires internationales en général, et dans les pays européens en particulier, l’indépendance de sa politique étrangère et l’assistance économique et politique qu’elle fournit aux pays voisins, alliés et anciens ennemis, a conduit à la croissance de l’influence politique de l’Union soviétique dans ces pays et au renforcement des tendances démocratiques dans ces pays. Une telle situation [est] considérée par les impérialistes américains comme un obstacle sur la voie de la politique expansionniste des États-Unis… » 42

Rien n’a donc changé dans la perception russe de l’Occident. Pour reprendre la si pertinente et savoureuse expression de Riccardo Perissich, Biden arrive au moment précis où le monde prend conscience – des valeurs russes totalement antithétiques et intérêts géopolitiques divergents – que nous n’avons rien à leur «acheter» et eux rien à nous « vendre » . 43
Mais surtout et c’est ce qui compliquera sa tâche, Biden arrive après Obama et Trump qui ont grandement sous-estimé la menace russe. Le changement de paradigme pour nécessaire  qu’il soit sera source de frictions.
Pourquoi cela ? Force est de constater que depuis l’arrivée au pouvoir de Poutine, ce dernier a poussé les intérêts de son pays à un point incompatible voire antithétique à celles des valeurs américaines et alliées. Poutine a poussé l’hyper nationalisme russe, que d’aucuns s’évertuent à qualifier encore de patriotisme, jusqu’à incandescence.
Certes chaque pays se préoccupe davantage de ses propres intérêts mais sans pour autant entraîner un conflit avec les autres pays.
Heureuse exception : l’Europe !
Les pays occidentaux, pour simplifier, privilégient les valeurs démocratiques notamment car elles sont vecteur de progrès, de paix et de bien-être. Or pour Poutine, ces mêmes valeurs non seulement ne sont pas les leurs, mais elles constituent une menace quant à leur propre stabilité.
Cela se traduit conséquemment sur le plan géopolitique par des conflits de voisinage- de plus ou moins grande intensité. C’est principalement à cette aune qu’il faut les analyser.
L’antagonisme est tel qu’il rappelle la bellicosité de la guerre froide quand bien même débarrassée des scories de l’idéologie marxiste.

En somme Biden a avec la Russie, deux axes diplomatiques.
Soit il reconnaît à la Russie un droit de « regard » ou d’ingérence dans son étranger proche, soit il arrive à convaincre Poutine qu’il ne cherche pas à menacer ses intérêts par la propagation des valeurs démocratiques. Autant rêver !
En bonne Realpolitik, la première hypothèse peut sinon se comprendre à tout le moins se concevoir. Le problème est double, tout dans l’ADN russe, dans son histoire prouve que la Russie a une conception à tout le moins extensive de son étranger proche. Le temps n’est pas si lointain où Brejnev théorisa- au grand dam des populations concernées- sa « doctrine de la souveraineté limitée des pays frères.»
Berlin-Est, Budapest, Varsovie ou Prague en gardent encore la trace dans leurs murs, leurs populations matées, soumises ou reposant dans le souvenir des cimetières.
Ukraine, Géorgie ou Crimée portent en elles leurs stigmates.
Quant à la Lituanie, l’Estonie, ou Lettonie, nous recommandons très fortement à Biden d’accentuer ses garanties. Elles sont désormais membres de l’OTAN et de l’Union.
Difficile d’accepter- même au nom de la stabilité géopolitique de voir fouler aux pieds tant de valeurs, voir tant de nouveaux massacres de populations civiles et d’empoisonnement.  

Pour des raisons tenant au caractère autocrate de Poutine, on ne le voit pas non plus renoncer à sa zone de confort. Bien sûr il est peu probable que la détérioration des relations entre Moscou et Washington n’atteigne l’acmé de la période Cuba ou Berlin.
Mais l’élection de Biden qui porte en lui les valeurs qui ont fait la grandeur de la République américaine entraînera quasi automatiquement une aggravation des tensions.
Parfois la géopolitique sourit des paradoxes !

La désormais fameuse : « Yes he is a murderer », qu’elle fût une bourde, calculée ou pas, était un symbole impeccable. Elle reflète parfaitement la maxime latine que les romains affectionnaient tant : « post hoc, ergo propter hoc. »
Il était donc logique que la Russie cherchât constamment la victoire de Trump qui était tout sauf un va-t-en-guerre. 
Tant que Poutine s’accrochera au pouvoir, il ne peut guère y avoir d’espoir d’une quelconque amélioration.
Après 2036 nous verrons, mais penser que Poutine aura un successeur qui ne partagerait pas ses vues relève du wishfull thinking.

Bill Clinton fût le parfait successeur du Chicken Kiev Speech.  
“I don’t want you to believe that I wake up every morning thinking only about how to make the Warsaw Pact countries a part of NATO—that’s not the way I look at it. What I do think about is how to use NATO expansion to advance the broader, higher goal of European security, unity and integration—a goal I know you share.”
44

Eltsine y vit l’utilisation du NATO- reconnaissons-le  comme une menace ou un cauchemar un tantinet intempestif; il rêvait d’un vrai partenariat avec le NATO; les occidentaux, quant à eux, virent dans la vision de Eltsine, un piège voire une menace. Ils eussent en effet rêvé d’une quasi-absorption du pacte de Varsovie comme la chose la plus naturelle au monde.
En somme Biden va devoir gérer un changement de paradigme qui certes avait déjà montré ses premiers signes.
Eltsine arriva au pouvoir suite à l’implosion d’un pays exsangue. Deux solutions s’offraient à lui. Soit accepter les aides principalement américaines et allemandes, assorties de colifichets diplomatiques et essentiellement symboliques. C’est d’ailleurs ainsi qu’il faut interpréter la première participation russe au G 7 devenu G 8 ou le partenariat NATO- Russie.

Eltsine suivit ainsi la pente initiée par Gorbatchev avec Helmut Kohl lorsque ce dernier lui demanda ce qu’il voulait pour prix de la réunification « Was brauchen Sie ?»
Bien sûr cela correspondait aussi au caractère de Eltsine, qui bien qu’ayant fait preuve d’un indéniable courage physique, ne plaçait pas un nationalisme exacerbé au premier plan de ses préoccupations.
En 1997 la Russie pouvait encore se prévaloir d’une certaine équipollence avec la Chine. Cette perte d’équipollence est une des raisons de la bellicosité russe vis-à-vis de l’ouest. Biden dans ses relations avec la Russie, est donc pris entre deux feux. Il est impératif de continuer le dialogue avec la Russie déjà si proche et si soumise à la Chine mais en sachant lui fixer des limites, tout en évitant de la traiter en ennemie.

La Russie est un vrai cocktail molotov prêt à exploser à la face des Etats-Unis.
– humiliation
– retrait américain du traité ABM en 2002
– poids de l’histoire
– nostalgie d’un passé qui, hier encore, faisait trembler le monde entier et dictait sa loi à son étranger proche
–  – Estonie, Lituanie, Lettonie, guerre en Irak sans mandat de l’ONU, les radars en Pologne, révolutions oranges
– poids d’une religion aux valeurs très étroites et retour de la religion dans l’Etat  
– pauvreté de la population , disparités sociales parmi les plus fortes au monde, structure de son commerce extérieur ressemblant furieusement à celui des pays en voie de développement
Tels sont les ingrédients d’une bombe à retardement qui ne demande qu’à enflammer les braises qu’un seul tison allumera.
Biden devra donc suivant en cela Obama assumer le fait : « …that American exceptionnalism is no more exceptionnal than the exceptionnalism of any other country. »

Rappelons-nous « l’indispensable nation » d’Hillary Clinton.
Mais le principal point commun d’avec la guerre froide demeure la capacité militaire russe de chatouiller- parfois méchamment- le tigre américain.
La mèche du pétard du bombardement de la Serbie n’est pas encore éteinte. En outre l’hégémon américain n’est plus aussi flamboyant que durant la présidence Clinton. La Russie a désormais les moyens d’habiter son rêve.
Nous recommandons donc à Biden la plus grande précaution dans sa politique étrangère. Il n’est pas nécessaire qu’il répète la maladresse de Clinton lors de son discours prononcé en 1999 à son université « Clinton reminded his audience that he had set out to “do for the Eastern half of Europe what we helped to do for the Western half after World War II.” As for Russia,  its “transformation has just begun. It is incomplete. It is awkward. Sometimes it is not pretty, but we have a profound stake in its success.” 45

Nous rappelons à Biden que paradoxalement la Russie peut se révéler d’une certaine façon aussi dangereuse que la Chine . Celle-ci est suffisamment forte et assurée de sa puissance pour exiger, exercer une pression pour obtenir ce qu’elle veut. La Russie, elle, ne dispose que de l’agression armée.

Qu’on en juge avec son discours prononcé à Munich :
« He complained about American unilateralism: “One single center of power. One single center of force. One single center of decision-making. This is the world of one master, one sovereign.” He argued that “the process of NATO expansion has nothing to do with modernization of the alliance,” declaring, “We have the right to ask, ‘Against whom is this expansion directed ?” 46

Donc comprendre la volonté- pas totalement injustifiée- en termes de géopolitique de se hisser au plus haut niveau. Nous laissons ici volontairement le côté proto-dictatorial de Poutine, son mépris de la démocratie, ses assassinats et alii.
Pour les Etats-Unis, la démocratie signifie liberté et progrès ; pour Poutine et une large partie de son opinion, démocratie signifie menace, désordre et régression et peut-être le plus important encerclement et invasion aussi périlleuse que celle de l’Allemagne nazie. Tant que Poutine s’accrochera à son pouvoir, l’on voit mal la possibilité hors celle d’un containment qui comporte lui aussi de nombreux risques, de construire une stratégie portant les mêmes espoirs que celle crée par Nixon-Kissinger.

Les seuls progrès significatifs furent l’œuvre de Bush Senior qui eût comme interlocuteur Gorbatchev et d’Obama qui eût la chance d’avoir Medvedev comme partenaire, les résultats furent au rendez-vous : retrait du système antimissile en Pologne contre un nouveau système déployé contre l’Iran. En échange Moscou accepta un certain nombre de sanctions contre l’Iran, création d’un corridor de coopération avec les USA en Afghanistan permettant aux USA d’être moins dépendants du Pakistan. On sait le sort que réserva, hélas, Poutine à Medvedev.

Cette peur russe de l’encerclement est au fondement de la politique russe, Biden doit impérativement la connaître et la reconnaître. Ce n’est qu’au prix de cette reconnaissance qu’il pourra lutter efficacement contre les aspects les plus dangereux de la Russie.
Ce n’est qu’en accordant un rôle à la Russie qu’il pourra essayer d’arriver à une « nouvelle détente », à une nouvelle « coexistence pacifique ».

En somme l’objectif principal de Biden reste d’éviter de pousser Poutine dans les bras de Xi- Jin Ping si tant est qu’il ne soit pas trop tard. Biden doit impérativement se résoudre à toujours considérer le véritable ADN russe. Il conditionne toutes les réflexions de toute politique étrangère.

Ceux que l’on qualifiait autrefois de Kremlinologues le comprenaient parfaitement.
Pour autant loin de nous l’idée d’être nostalgique de la guerre froide !
Nous précions le dialogue constructif aussi appelé franc et massif. Et bien entendu si les armes modernes bouleversent la donne géopolitique, elles ne font que peu bouger les lignes des perceptions et représentations. Qu’on en juge :
« La Russie est l’empire terrestre par excellence, avec la seule forêt pour protection naturelle. Par sa cruauté l’invasion mongole imprima profondément dans la conscience du peuple russe la peur de l’envahisseur, ce qui explique son obsession de sécuriser son territoire, dût-il pour ce faire conquérir celui de ses voisins47
Biden doit impérativement comprendre cette soif de grandeur qui habite le cœur de chaque russe. A la limite elle est non seulement compréhensible mais normale. Pour autant rôle majeur ne signifie pas que Biden demeure impassible face aux menées agressives.

Biden ne doit en aucun cas tomber dans le piège ou le rêve du « regime changer ». Biden a un interstice- certes étroit- dans sa politique étrangère russe. La Russie est en effet vis à vis de la Chine dans une relation ambigüe, logée et coincée entre la schizophrénie et la paranoïa. Certes Biden ne réussira pas à briser leur quasi- alliance, mais il pourrait s’inspirer de certains principes du « Ruckerversicherungsvertrag » de Bismarck. 48
Ainsi il pourrait négocier dans certains champs une quasi-neutralité.

Biden devra aussi réaliser que les Russes perçoivent leur opposition vis-à-vis des USA comme l’éternel combat entre les puissances maritimes et terrestres. Et les Russes suivent en cela la doctrine de l’amiral américain Alfred Mahan qui avait théorisé que celui qui détenait la suprématie maritime possédait les clés de la puissance ultime.
En imaginant les différents éléments de sa politique russe, Biden doit prendre en compte que sans tenir religieusement compte de la dictature de la géographie, le président américain doit garder à l’esprit les paroles fortes du géographe Mackinder : « Qui contrôle l’Europe de l’Est, contrôle le cœur de l’Eurasie. Qui contrôle le cœur de l’Eurasie, contrôle l’ile monde. Qui contrôle l’ile monde contrôle le monde.» 49
Certes cette forte pensée n’a point empêché la chute ou l’implosion de l’URSS. Mais c’est précisément cette pensée qui permet la convalescence chaotique- mais toujours allante- de l’empire russe. Robert Kaplan, a parfaitement expliqué ce phénomène. « Mais la Russie bien qu’elle ait perdu après la chute du mur, une grande partie de ses territoires cherche toujours à prendre l’ascendant sur le Heartland- Biélorussie, Ukraine, Caucase et Asie centrale- dont la domination reste, un siècle après Mckinder, l’un des deux principaux enjeux géopolitiques de la planète » 50

L’époque kissingerienne où Washington était au centre névralgique du triangle Washington Moscou Pékin est, bel et bien, révolue. Révolue par l’inexorable montée en puissance chinoise et l’imbécile humiliation infligée à Moscou et surtout parce qu’il est temps que l’on prenne en compte la composante asiatique de la Russie.

III Alors que peut faire Washington ?

D’abord éviter les erreurs consistant à pousser Moscou dans les bras de Beijing. Cela semble évident mais beaucoup plus compliqué à suivre. En effet presque chaque sujet trouve Moscou et Pékin, objectivement, du même côté. Trouver une solution à ce carré infernal est presque impossible sans que Washington renonce à ses intérêts, à ses valeurs, voire à ses alliances.

Certes la relation américano-russe avait atteint un niveau d’alerte. Biden prend le risque de pousser Poutine dans des réactions, elles aussi, inconsidérées.
Certes l’on n’atteindra pas l’acmé de la guerre froide. Sachons raison garder.  Car en effet, il est peut-être un peu tôt encore pour crier au danger maximal. Céder à cette pente ne peut que désarmer notre intelligence.
Souvenons- nous de ce que Raymond Aron écrivit : « Il ne s’agit pas de sauver la paix qui provisoirement n’est pas sérieusement menacée mais de créer des conditions telles que la paix puisse être sauvée quand le danger deviendra sérieux. » 51
Mais nous avertissons Biden : qu’a-t-il à gagner à clamer tout haut ce que tout le monde sait à propos Poutine. Yes he is a murderer !


III . 2  Les atouts américains

 

Croire que dans ce combat de Titans, dans le cas d’une alliance sino-russe, l’Amérique serait vaincue, nous semble non seulement prématuré mais ridiculement erroné. Pour notre part, nous dirions que cela relève des fake news nourris par la Russie qui y voit là la seule possibilité de affadir l’imperium américain. Certes comme l’a si brillamment écrit dans nos colonnes Philippe Moreau Defarges, « les jours insolents arrogants et indisputés de la pax Americana ne seront plus aussi flamboyants. »  52
Pour autant et Bruno Tertrais le dit fort bellement dans une formule choc dont il a le talent : « A chaque crise économique mondiale, on annonce le déclin inéluctable de l’Amérique. Seulement voilà ; quand l’Amérique prend froid, la Chine s’enrhume et la Russie attrape la grippe. » 53
Il est vrai que et notamment sous la présidence Trump, les américains ont essuyé un certain nombre de revers militaires et diplomatiques.
Nous serions tentés de ne pas y attacher trop d’importance. Churchill ne disait-il pas : « Les américains après avoir essayé toutes les solutions finissent toujours par prendre la bonne décision ».
L’atout principal des américains nous semble être parfaitement décrit par Périclès dans son oraison funèbre dans la guerre du Péloponnèse de Thucydide.
Le vent de liberté et de démocratie qui malgré Trump cargue toujours les voiles des forces armées américaines est encore plus fort que celui qui souffle si faiblement, comme un animal épuisé, en haut des mâts de misaine de la marine russe. Il suffit de comparer le nombre, la puissance et les ponts d’envol des porte-avions américains comparé aux porte-aéronefs russes. La liberté finit toujours par triompher sur le long terme.

Raymond Aron n’écrivait-il pas : « Je crois à la victoire finale des démocraties mais à une condition c’est qu’elles le veuillent .» 54

Leurs vaisseaux sont les seuls à parcourir le monde dans sa vastitude. L’hégémon  américain est quasiment intact vis-à-vis de la Russie mais considérée séparément, mais Biden ne peut s’en contenter.. Les américains sont les seuls à disposer de la maîtrise des global commons. Les américains disposent de frontières maritimes qui les ont toujours protégé des invasions venant du reste du monde et ont presque toujours eu des voisins non belliqueux à leur égard et surtout moins puissants ce qui n’est pas le cas de la Russie.
Grâce à cette absence de crainte les américains jouissent certaine sérénité qui leur permet de naviguer par gros temps. Biden mènera donc une politique sans agressivité, sa géographie et son histoire l’y ont habitué. Sa puissance financière lui en donnant les moyens financiers. Une démographie qui s’accroît chaque année face à la russe déclinante.
Enfin une technologie de loin supérieure sauf peut-être dans la guerre des fake news et peut- être moins outrageusement supérieure en matière de technologie militaire.
Pour autant, les américains sont les seuls à savoir combiner les différents types d’armes, tradition qu’ils ont héritée de la guerre du Pacifique.

Un conflit frontal étant exclu, les futurs conflits auront une composante fortement technologique et cyber, mais les américains ont la capacité de s’opposer, aux agressions russes à deux  conditions : reconnaître la sphère d’influence historique russe. Biden
s’opposera ainsi à toute nouvelle avancée en Ukraine, ou dans les pays baltes en pré- positionnant des troupes. Mais qu’il hésite et Poutine saura faire sienne la pensée de Bismarck : « Il faut savoir agripper les pans du manteau de l’histoire lorsque celui-ci nous fait la grâce de passer à portée de main.» Le cas de la Syrie est à part car il est déjà passé par pertes et profits.

Autant les américains eussent été capables de s’opposer aux russes avant que ceux-ci ne revinssent sur le lieu de leurs anciennes amours, autant il semble difficile aux américains de les y en chasser une fois installés.
On ne trouve qu’un seul Kissinger par siècle !

En guise de miscellanées…


« Il ne faut ni acculer les projetés d’une religion conquérante, maitres d’un vaste empire, au désespoir, ni par la faiblesse, éveiller en eux la tentation.  Le problème fondamental demeure aujourd’hui ce qu’il était hier. »
55


“History offers no respite to countries that set aside their commitments or sense of identity in favor of a seemingly less arduuos course. America – as the modern world’s decisive articulation of the human quest for freedom, and an indispensable geopolitical force for the vindication of humane values- must retain its sense of direction.
A purposeful American role will be philosophically and geopolitically imperative for the challenges of our period. Yet world order cannot be achieved by any one country acting alone. To achieve a genuine world order, its components, while maintaining their own values, need to acquire a second culture that is global, structural, and juridical- a concept of order that transcends the perspective and ideals of any one region or nation. At this moment in history, this would be a modernization of the westphalian system informed by contemporary realities.” 56
Laissons le mot de la fin à Georges Washington qui légua à sa jeune nation lors de son farewell speech une ligne de conduit on ne peut plus sage
The nation which indulges towards another a habitual hatred or a habitual fondness is in some degree a slave.

Leo Keller
Neuilly le 08 Mai 2021




Notes
1 Philippe Moreau Defarges in Blogazoi Donald Trump ou la Pax Americana doit hélas mourir un jour. 05/11/2017
2 Montesquieu in Grandeur et décadence des romains
3 Richelieu in Testament politique
4 Henry Kissinger in World Order pa 365
5 Proust in à la Recherche du temps perdu
6 Anthony Blinken adress at the State Department March 3
7Henry Kissinger Opening Statement before the United States Senate Committee on Armed Services January 29, 2015
8 Robert Kaplan In la Revanche de la géographie page 15
9 Nietzsche in Ainsi parla Zarathoustra
10 Cardinal de Richelieu in testament politique
11 John Mueller in  Foreign Affairs December 2018
12 Source SIPRI 2018
13 Julian Borger in The Guardian Tue 6 Apr 2010
14 Joe Biden Speech on Foreign Policy February 4: “America is Back”
15 Henry Kissinger In Nuclear Power and Foreign policy
16 Joe Biden Speech on Foreign Policy February 4: “America is Back”
17 Anthony Blinken adress at the State Department March 3, 2021
18 Anthony Blinken adress at the State Department March 3, 2021
19 Shakespeare in Jules Caesar
20 Thucydide in La Guerre du Péloponnèse
21 Washington Post 03/03/2021
22 Washington Post 03/03/2021
23 Washington Post 03/03/2021
24 De la Cyber- Guerre ou le Grand Style selon Nietzsche par Leo Keller
25 Alexander Gabuev, in  Washington Post 03/03/2021
26 Washington Post 03/03/2021
27 Les manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties. Rapport du CAPS et de l’IRSEM
28 Washington Post 03/03/2021
29 Georges Bush adress prononcé à Kiev le 1/8/1991
30 Renaud Girard in Figaro 2 avril 2015
31 Henry Kissinger  in Le Chemin de la Paix p 43
32 Qiao Liang et Wang Xiangsui in la Guerre hors limites P 213 Rivages poche
33 Vice- President Biden at Munich in 2009
34 Antoine Coppolani in Nixon p 617
35 Cardinal de Retz in Mémoires
36 Clausewitz in De la guerre
37 President Biden in his electoral platform 2020
38 Henry Kissinger in  World Order
39 Raymond Aron in le Grand Schisme
40 Ari Heistein in INSS February 14, 2021
41 Poutine in New York Times 29/04/2015
42 Poutine in New York Times 20/02/2000
43 Télégramme de Novikoff
44 Conférence donnée en Mars 2021 par Riccardo Perissich au cercle géopolitique de Dauphine
45 Conversation Clinton-Eltsine September 1994
46 Clinton address at Georgetown University 1999
47 Discours Poutine à Munich en 2007 in New York Times du 11/2/2007
48 Robert Kaplan in la revanche de la géographie P 121
49 Traité de réassurances inventé par Bismarck
50 Robert Kaplan in la revanche de la géographie P 134
51 Robert Kaplan in La revanche de la géographie
52 Raymond Aron in Croire en la démocratie
53 Philippe Moreau Defarges in Blogazoi
54 Bruno Tertrais in les conséquences stratégiques de la crise. Ouvrage collectif sous la direction de François Heisbourg P 26
55 Raymond Aron in chronique de la guerre froide  22 Juin 49
56 Raymond Aron  chronique de la guerre froide  22 juin 49
57 Henry Kissinger in world order

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