Angela Merkel par Denis Charbit

Angela Merkel par Denis Charbit

Aucune hyperbole ne lui sera épargnée. On saluera à l’unanimité (à l’exception des Grecs) sa capacité à écouter, à négocier, à diriger. Lorsqu’elle fut élue pour la première fois, succédant à Gerhard Schroeder, on s’était réjoui de voir une femme, originaire, de surcroît, de l’ex-Allemagne de l’est, accéder, quinze ans à peine après la réunification, à ce poste le plus important en Europe avec la présidence de la République française. Personne n’aurait parié alors pour une carrière aussi longue, pour cette constance rompue à toute épreuve. Il y avait en elle quelque chose de gaullien: de la gravité, sans aucun doute, mais alliée à une simplicité que l’on ne retrouve guère parmi ses homologues d’Europe et du monde. Son style, sa méthode, ses réussites et ses échecs, d’autres que moi sauront les décrire avec la vérité personnelle propre au témoignage que peuvent rapporter ceux qui l’ont approchée et savent d’elle deux ou trois choses qui la résument.

Son plus grand mérite est d’avoir donné de la politique, si méprisée des citoyens, si galvaudée par ses collègues, une haute idée, une idée noble, la plus haute. Elle a restitué à la politique ce qu’elle ne peut être tous les jours ni une fois l’an, mais que chaque leader devrait s’efforcer d’accomplir au moins une fois durant son mandat électif: une fois seulement, mais une fois sûrement, conjuguer morale et politique. Cela peut être un geste fort – Willy Brandt agenouillé à Varsovie; ou encore une phrase qui lave l’humiliation d’antan, tel le Yes we can d’Obama; ce fut en 1977 le no more war, no more bloodshed de Menahem Begin, mais une partie seulement du conflit fut alors résolue. Il y eut aussi Gorbatchev puis Mandela et de Klerk. Enfin Angela Merkel vint. Sa décision d’ouvrir les portes de l’Allemagne aux réfugiés syriens force le respect et l’admiration. En déclarant « Wir schaffen das » (Nous y arriverons), Merkel accomplissait ce que le judaïsme appelle un tikkoun olam, une réparation du monde. Ce n’était ni une compensation pour le crime d’alors, ni un affranchissement du passé d’airain, mais la démonstration que l’Histoire ouvre des opportunités et que seuls les vrais leaders savent regarder le soleil en face. Elle pressentait que la décision entraînerait réserves, revers, conséquences et retombées contradictoires. Elle a couru le risque d’être désavouée et de favoriser, malgré elle, la reconstitution d’une extrême-droite pour avoir livré l’Allemagne à des millions d’étrangers. Elle n’a pas fléchi, elle n’a pas dévié. Elle savait qu’elle ne pouvait se dérober devant l’occasion historique, non seulement d’expier le passé récent de l’Allemagne, mais d’élever la barre de l’humanité toute entière qui était, ce jour-là, à la hauteur de l’idéal qu’on lui assigne. Merkel a laissé ce jour-là une empreinte, son empreinte. On apprécie, en règle générale, la souplesse, la nuance, le doute, car ils procèdent de l’incertitude du lendemain. La qualité du leader est de transcender, de voir plus loin que les intérêts économiques, plus loin que le souci de son image (c’est qu’après la crise grecque, elle avait fort à faire). Au leader de se placer à une autre échelle et de braver les contingences. Elle aurait dû obtenir cette année-là le prix Nobel de la Paix. Peu importe, en vérité, puisque c’est le prix Nobel de l’humanité qu’elle a décroché par ces quelques mots simples et fermes. Comme l’a écrit Anatole France à propos d’Emile Zola, elle a incarné un moment de la conscience universelle, doublé d’une capacité d’action.

Au chapitre des relations israélo-allemandes, elle aura consolidé la « normalisation spéciale » entre les deux pays. Convaincue qu’Angela Merkel n’était pas un leader comme les autres, la Knesset a fait pour elle exception en l’autorisant à venir s’exprimer devant la chambre alors que seuls des chefs d’Etat ont ce privilège, mais non les chanceliers ou les premiers ministres. Consciente qu’elle en froisserait plus d’un en Israël en s’exprimant en allemand, elle s’est résolue à prononcer le premier et le dernier paragraphe de son discours en hébreu. Aurait-elle pu tirer parti de sa stature européenne et internationale pour intervenir et favoriser plus activement une réconciliation israélo-palestinienne ? Oui, sans doute, mais elle n’aurait pas été comprise malgré son appui à Israël. J’ose croire que si elle ne l’a pas fait, c’est que l’opportunité ne s’est pas présentée et qu’elle a jugé qu’une intervention serait restée sans lendemain. Aujourd’hui déchargée de sa responsabilité, de par sa fidélité au juifs de la génération qui a suivi la Shoah et de par sa compréhension de la cause palestinienne lorsque celle-ci réclame dignité et liberté à côté de l’Etat d’Israël (non à sa place), elle serait bien inspirée de tenter l’impossible, de défier tous les réalistes qui ne croient plus guère à la paix en proposant sa sagesse et sa compréhension du monde aux Israéliens et aux Palestiniens de bonne volonté.           
Denis Charbit

Biographie
Denis Charbit, professeur de science politique à l’Open University d’Israël
Sociologue, politologue, et brillant maître de conférences au département de sociologie, science politique et communication à l’Open University d’Israël, Denis Charbit est l’un des observateurs les plus avertis de la société israélienne et, partant, de l’ensemble du Moyen-Orient.
Denis Charbit est réputé pour parler avec mesure de la société israélienne.
Il est l’auteur de plusieurs livres et articles qui portent sur la nation en Israël et en France. Parmi ses publications récentes, « Qu’est-ce que le sionisme ? » (Albin Michel, 2007), « Les Intellectuels et l’Etat d’Israël » (éditions de l’éclat, 2009). Il a publié à l’automne 2013, en hébreu une anthologie de textes des Lumières et de la Révolution française aux éditions Carmel.
Enfin il vient de publier aux éditions du Cavalier bleu dans la collection idées reçues « Israël et ses paradoxes Idées reçues sur un pays qui attise les passions », préface d’Élie Barnavi (Le Cavalier Bleu, 2e édition revue et augmentée, 2018). où il dépeint brillamment les paradoxes de la société israélienne

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