Le Moyen-Orient, un angle mort de la politique américaine ? Par Denis Bauchard Ambassadeur (e.r)

Le Moyen-Orient, un angle mort de la politique américaine ?
Denis Bauchard Ancien ambassadeur, conseiller à l’Institut français des relations internationales (IFRI).

L’intérêt des États-Unis pour le Moyen-Orient est certes ancien, mais pendant longtemps la présence américaine ne fut le fait que d’initiatives privées, d’entreprises notamment pétrolières et des universités. Leur véritable engagement intervint à la fin de la Seconde Guerre mondiale. On peut la dater symboliquement au 14 février 1945 lors de la fameuse entrevue sur le croiseur Quincy entre le président Roosevelt et Ibn Saoud. Certes, aucun traité ne fut signé et on ne dispose même pas du texte d’un communiqué ou d’un compte rendu de leur conversation. Mais de cette rencontre date l’engagement américain d’assurer la sécurité du Royaume contre un approvisionnement en pétrole régulier et à des prix raisonnables.

Une politique active
Ainsi, entre 1945 et 2013, les États-Unis ont mené une politique très active au Moyen-Orient. C’était pour eux une zone stratégique où ils avaient des intérêts majeurs à promouvoir et à défendre. Les objectifs poursuivis étaient multiples et parfois contradictoires. Le principal était d’assurer un approvisionnement en hydrocarbures dans de bonnes conditions à un moment où l’économie des États-Unis en était en partie dépendante. Il convenait aussi de sauvegarder les intérêts des grandes entreprises américaines, qu’il s’agisse de celles qui opéraient, avec des contrats de concession léonins, dans le domaine des hydrocarbures, ou de celle qui exportait du matériel d’armement.

Très vite, les États-Unis se sont préoccupés de contrer les menaces qui se sont fait jour dans cette zone sensible. La première, chronologiquement, a été la politique de l’URSS visant à étendre son influence là où la Russie tsariste était déjà présente. En effet, le Moyen-Orient est devenu jusqu’en 1989 un des champs de bataille de la guerre froide, avec un ancrage soviétique en Syrie, en Irak, en Égypte et au Yémen du Sud. Puis d’autres dangers apparurent contre les intérêts américains : la révolution iranienne en 1979 avec la création de la République islamique qui entendait exporter son idéologie hostile au « Grand Satan » et la prise en otages de 52 Américains ; les visées de Saddam Hussein sur le Koweït et, enfin, après le 11 septembre 2001, le développement d’une menace terroriste multiforme, d’Al-Qaïda, qui s’était attaquée au territoire américain même, jusqu’à Daech. La Global War on Terror (GWOT) devait s’accompagner d’un « wilsonisme botté » visant à promouvoir la démocratie et la libre entreprise dans le Grand Moyen-Orient qui s’étend du Maroc au Pakistan. Enfin, assurer la sécurité d’Israël devient un objectif majeur, surtout après le tournant pris par la politique française à partir de 1967, et un problème de politique intérieure.

Les modes d’action furent très divers avec une efficacité inégale. Les États-Unis ont joué sur une large gamme de moyens de la diplomatie comme honest broker aux interventions armées, avec ou sans l’aval des Nations unies, visant le regime change dans les « États voyous ».

Le tournant du désengagement

Il est possible d’expliquer le désengagement auquel on peut assister depuis une dizaine d’années, par la volonté de se tourner vers le « pivot » du Pacifique. Cependant, il a des causes plus complexes.

L’attrait du « pivot » vers le Pacifique

Au départ, en effet, il y a la constatation que les intérêts des États-Unis deviennent majeurs dans cette zone où la Chine est le principal interlocuteur. Cette inflexion de la politique américaine apparaît dès le début de la présidence Obama.
Dans un article publié en avril 2009, par Foreign Policy, intitulé « America’s Pacific Century », Hillary Clinton souligne l’importance des enjeux pour les États-Unis dans l’Asie-Pacifique. Une « East Asia Regional Strategy » est définie en janvier 2012, avant même l’arrivée au pouvoir de Xi-Jinping. Il s’agit certes de promouvoir le commerce et les investissements américains, mais également la démocratie et de renforcer alliances et présence militaires. Il y a aussi le souhait de développer des relations avec la Chine considérée alors non comme un adversaire, mais un partenaire avec lequel il faut établir un dialogue placé sous le signe du « bénéfice mutuel ».

Avec la montée en superpuissance de la Chine, ce « pivot » prend une allure nettement plus offensive avec la volonté clairement exprimée par le président Trump de la contrer, car Pékin s’affirme au niveau international de façon de plus en plus agressive. Outre le contentieux commercial brutalement géré, la crise de la Covid dénoncée comme le « virus chinois » devait accentuer les tensions entre les États-Unis et la Chine tandis que la question de Taïwan reprend une actualité inquiétante.
Le président Biden est manifestement dans les mêmes dispositions d’esprit, même s’il entend utiliser des méthodes différentes de celles de son prédécesseur et met sur la table tous les sujets de contentieux.
Le « pivot » est ainsi passé 17 en quelques années du partenariat à une mobilisation qui prend de plus en plus une dimension militaire. Toutefois, la réorientation des priorités américaines n’est pas la seule cause du désengagement du Moyen-Orient, qui serait intervenu en toute hypothèse.

La « fatigue » du Moyen-Orient

La disparition de la menace soviétique et la fin de la guerre froide constituent une nouvelle donne qui a pu donner l’illusion aux États-Unis que leur hégémonie s’imposait de soi. Cependant, deux raisons devaient conduire à un engage[1]ment sans précédent des États-Unis.
En 1990, l’annexion du Koweït par Saddam Hussein provoque une intervention militaire massive quoique limitée dans son objet. En 2001, le choc du 11 septembre conduit à une intervention en Afghanistan puis en Irak dans le cadre de la GWOT.
Mais le coût humain et financier de ces opérations et leurs résultats décevants, voire les désastres auxquels ils ont conduit ont amené les administrations démocrate et républicaine à se retirer d’une zone considérée comme un bourbier dont il était urgent de sortir.

Les estimations du coût de cet engagement massif sont variables. Pour sa part le Watson Institute for International and Public Affairs estime que la GWOT a un coût financier sur vingt ans d’environ 6 000 Md$ dont 2 000 Md$ pour le seul Afghanistan. Sur le plan humain, 800 000 morts peuvent être liés aux conflits générés par cette guerre. Si le coût humain pour les États-Unis a été relativement faible – 4 483 morts en Irak et 2 465 en Afghanistan – il a causé un traumatisme profond sur le million d’anciens combattants qui sont passés sur ces deux champs de bataille en raison notamment de la nature de ces guerres.
Certes, des résultats ont été obtenus : le sol américain n’a pratiquement plus connu de terrorisme islamiste ; de nombreux responsables d’Al-Qaïda et de l’État islamique, à commencer par Oussama ben Laden et Abou Bakr al-Baghdadi ont été éliminés ; le Global Terrorism Index publié chaque année par l’Institute for Economics and Peace de Sydney montre une forte baisse des actes terroristes ; l’emprise territoriale de l’État islamique n’est plus.
La menace terroriste a-t-elle disparu pour autant ?

Tout cela contribue à expliquer la lassitude de l’opinion publique américaine. Dans le même temps, l’image des pays alliés que sont notamment l’Égypte, mais surtout l’Arabie saoudite, se dégrade aux États-Unis. Une pression décelable dès la fin des années 2000 se développe en faveur d’un retrait d’une région où les États-Unis ont accumulé les déboires. Ce thème devient un enjeu de politique intérieure lors de la campagne électorale des élections présidentielles de 2016 qui voit s’affronter Hillary Clinton et Donald Trump.
De part et d’autre on s’engage à rapatrier les boys en cas de victoire.

Cette politique est mise en place progressivement. Le principe du retrait d’Irak, déjà prévu par George W. Bush en 2008, est mis en œuvre en 2011 par le président Obama avec le retour de 39 000 hommes. Cependant, c’est le refus de celui-ci d’intervenir en Syrie, alors que la ligne rouge de l’utilisation des armes chimiques par le régime de Bachar al-Assad a été franchie, marque symboliquement la volonté d’éviter tout nouvel engagement. C’est un signal fort, parfaitement compris par les alliés des États-Unis comme par la Russie. Le président Trump confirme clairement ce retrait lors de son déplacement en Arabie saoudite en mai 2017. À Riyad devant un aréopage qui compte la quasi-totalité des chefs d’État ou Premiers ministres du monde musulman, il déclare :        « Les nations du Moyen-Orient ne peuvent attendre que leurs ennemis soient éliminés par l’Amérique : c’est à elles de décider le genre d’avenir qu’elles veulent pour leur pays et leurs enfants. »

On retrouve la même tonalité lors de sa visite à Bagdad le 26 décembre 2018 : « Les États-Unis ne peuvent pas continuer à être les gendarmes du monde. » On rappellera également que l’attaque surprise venant selon toute vraisemblance d’une initiative iranienne contre les installations pétrolières de l’Aramco ne provoquera aucune réaction américaine.
En 2019, Donald Trump veut retirer toutes les troupes de Syrie : devant la protestation de ses alliés notamment d’Israël et grâce à un subterfuge – ses troupes seraient censées garder la production pétrolière dans le nord de la Syrie – 500 hommes restent sur place. De même, le départ total des troupes d’Afghanistan est prévu dans son principe en février 2020 par les accords de Doha, négociés avec les taliban qualifiés jusqu’alors de terroristes. Le président Biden met en œuvre cet accord dans les conditions désastreuses que l’on sait en août 2021.

Cette politique a cependant ses limites. Washington entend poursuivre les négociations avec Téhéran sur le contentieux nucléaire et la revitalisation de l’accord de 2015 et laisse ouvertes toutes les options. Il est probable que des bases militaires au Moyen-Orient seront conservées, en particulier celle d’Al-Udeid au Qatar ou d’Incirlik en Turquie, et dans l’environnement immédiat, de Djibouti. Les accords avec les pays alliés, notamment dans le domaine de l’aide militaire et civile aussi bien avec Israël qu’avec l’Égypte et la Jordanie seront confirmés. Les ventes d’armes en particulier à destination des pays du Golfe demeureront substantielles. Les États[1]Unis resteront le premier pourvoyeur d’armes dans la région. La présence économique restera forte même si elle est de plus en plus concurrencée par la Chine. Enfin, et le président Biden l’a évoqué au moment du retrait d’Afghanistan, les États-Unis, en cas de retour de la menace terroriste, n’excluent pas d’intervenir ponctuellement.

Des dossiers non réglés

En fait le désengagement repose sur des paris risqués, notamment celui que les intérêts fondamentaux des États-Unis ne seront pas sérieusement affectés mal[1]gré leur départ et celui que la région retrouvera une certaine stabilité. Or, des dossiers majeurs restent sur la table : la question palestinienne, la menace iranienne, le terrorisme…

La question palestinienne non résolue

Plus de soixante-dix ans après sa création, l’État d’Israël s’est consolidé et a affirmé sa position de puissance régionale, jusqu’à apparaître comme invulnérable. L’objectif américain d’assurer sa sécurité semble accompli. Après les succès militaires remportés contre les armées arabes, la signature des traités de paix avec l’Égypte (1979) et la Jordanie (1994), la normalisation des relations avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc (2020), et une banalisation des relations avec l’Arabie saoudite, Israël considère qu’il a résolu l’un des principaux problèmes auxquels il était confronté.

L’efficacité combinée de Tsahal et des services de renseignement a quasi[1]ment fait disparaître le risque terroriste d’origine palestinienne. Depuis plusieurs années, les attaques terroristes sont devenues rares, le plus souvent à caractère inorganisé et le fait d’« amateurs » isolés comme lors de l’« Intifada des couteaux ». Les autorités israéliennes considèrent que ces agressions relèvent d’un « conflit de basse intensité » gérable essentiellement par des moyens policiers. Sur le plan sécuritaire, l’ordre règne.

En fait, la question palestinienne a été évacuée. Elle n’est plus à l’agenda du gouvernement israélien. À l’évidence le processus de paix enclenché par les accords d’Oslo entre Israël et l’OLP en septembre 1993, solennellement entérinés à Washington, est mort depuis longtemps. Le départ de Benjamin Netanyahou n’a pas modifié la donne, ne serait-ce que parce que le Premier ministre Naftali Bennett comme la majorité des ministres de son gouvernement sont hostiles au principe même de la solution des deux États.
Aucune reprise des négociations n’est envisagée et la pression de la nouvelle administration américaine est plus verbale que réelle.

Cependant, la crise d’avril-mai 2021 a réactualisé la question palestinienne sur de nouvelles bases en faisant resurgir la question de Jérusalem qui reste extrêmement sensible.
Elle a fait apparaître la capacité de nuisance du Hamas et du Djihad islamique, pourvus d’un armement inquiétant pour Israël – roquettes, missiles de différentes portées, drones – fourni par l’Iran ou fabriqué localement. La vulnérabilité du territoire israélien et de Jérusalem, malgré l’action des missiles Patriot est apparue en plein jour.

De plus, elle a mis en valeur une mobilisation inédite des Arabes israéliens qui, pour la première fois, ont manifesté leur solidarité en se réclamant de la cause palestinienne et en suscitant de fortes tensions dans plusieurs villes israéliennes de peuplement mixte.

En outre, le problème des droits politiques des Palestiniens et de la sécurité d’Israël sur le long terme reste entier.
Il ne saurait être assuré que par la solution des deux États, mais celle-ci est-elle encore possible ? On peut s’interroger. Or, sur le territoire de la Palestine historique se côtoient actuellement environ 13 millions d’habitants, partagés par moitié entre Juifs et Arabes ; le dynamisme démographique jouant en faveur de ces derniers.
Une occupation perpétuelle sans droits politiques de la Cisjordanie par Israël, assimilable à un régime d’apartheid, ne peut que nourrir à terme rancœurs et affrontements. Les États-Unis pourront-ils rester en retrait d’un dossier palestinien non réglé, source potentielle de violences sur place et de tensions entre les communautés juives israélienne et américaine ?

La menace iranienne

La « menace existentielle » pour Israël est, depuis près de quinze ans, la République islamique d’Iran. L’intervention américaine de 2003 en Irak a eu pour effets de l’amplifier. Elle s’est traduite par deux « cadeaux » majeurs à l’Iran en le débarrassant de son principal ennemi, l’Irak de Saddam Hussein, puis au nom de la promotion de la démocratie, en donnant le pouvoir à la majorité chiite, dont de nombreux responsables ont des liens étroits avec l’Iran où ils ont passé leurs années d’exil.
De son côté, profitant des opportunités, Téhéran a étendu son influence au Liban, à la Syrie avec la force al-Qods et de nombreuses milices qu’il a financées et armées, puis au Yémen où il appuie efficacement les rebelles houthis. Si des forces résistent à ce « protectorat », il est clair que l’Iran est devenu un acteur majeur au Moyen-Orient arabe en s’assurant d’une présence qui s’exerce jusqu’au bord de la Méditerranée.

Le dossier du nucléaire iranien n’est toujours pas réglé. On rappellera la dénonciation par le président Trump en mai 2018 du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) et l’échec des pressions maximales : celles-ci ont mis le Golfe au bord de la guerre et ont eu surtout pour effet de ramener au pouvoir à Téhéran les éléments les plus durs du régime. Certes, en première analyse, l’administration Biden semble vouloir éviter tout affrontement et a repris indirectement, avant l’élection présidentielle iranienne, les négociations pour revenir dans l’accord de Vienne. Cependant, cette volonté s’inscrit dans un contexte qui a quelque peu changé.

Du côté américain, Donald Trump a imposé de nouvelles sanctions difficiles à déverrouiller ; le nouveau Président doit également tenir compte de l’image très négative de l’Iran dans l’opinion publique américaine et ne veut pas se voir accuser de laxisme, d’autant plus qu’Israël réaffirme avec force son hostilité à l’égard de l’accord. Joe Biden a souhaité ajouter à l’ordre du jour la question des missiles et celle de l’influence « hégémonique » de l’Iran au Moyen-Orient, deux points qui ont été fortement récusés par l’ancienne équipe de négociation iranienne.

Les premières déclarations après l’élection du nouveau Président, Ebrahim Raïssi, n’incitent pas à l’optimisme. La reprise des négociations, avec une nouvelle équipe proche des Gardiens de la Révolution, fin novembre 2021, a montré l’ampleur des désaccords, la partie iranienne demandant notamment la levée préalable des sanctions. Dans le même temps, le rétablissement du programme nucléaire se poursuit, en enfreignant les dispositions de l’accord de Vienne tant en ce qui 21 concerne le nombre et le niveau technique des centrifugeuses que le pourcentage de l’enrichissement de l’uranium, tandis que Washington continue de prendre des positions de grande fermeté contre toute initiative iranienne jugée inacceptable ou belliqueuse. Allons-nous de nouveau vers un scénario d’affrontement ?

Toutes les options restent ouvertes. Mais, à supposer une reprise des négociations, l’hypothèse de leur échec et d’une poursuite du programme nucléaire iranien est probable, car l’Iran a pour objectif, sinon de développer un arsenal nucléaire, tout au moins d’atteindre le « seuil ».
Comment évolueront dans ce cas les politiques américaine et israélienne ? En effet, Israël est partie prenante et se trouve déjà en guerre de l’ombre avec l’Iran en visant des cibles iraniennes en Syrie. L’option d’une intervention armée sur le territoire iranien reste sur la table, même si cette perspective n’est pas pour l’instant d’actualité.
Une intervention conjointe ou en ordre dispersé des États-Unis et d’Israël contre l’Iran aurait des effets aussi dévastateurs que celle des États-Unis en 2003 en Irak. Cependant, il est certain que l’Iran restera un acteur majeur sur l’échiquier moyen-oriental malgré des réactions hostiles contre son influence dans les opinions aussi bien au Liban, en Syrie ou en Irak.

Une menace terroriste persistante

Par-delà les succès engrangés, la menace terroriste persiste, bien au-delà du Moyen-Orient, du Sahel à l’Extrême-Orient en passant par l’Asie centrale. Si les États-Unis semblent épargnés par cette menace sur leur sol, il n’en est pas de même dans cette vaste région et en Europe. Pour le seul Moyen-Orient, le nombre de djihadistes serait de l’ordre de 40 000 si on prend en compte les combattants de l’État islamique entrés dans la clandestinité en Irak et en Syrie et ceux de Hayat Tahrir al-Cham, nouvel avatar d’Al-Qaïda, regroupés à Idlib. Le retrait américain d’Afghanistan pourrait donner un nouvel élan à ces groupes.

En effet, malgré les assurances données par les talibans, ce pays peut redevenir un vivier potentiel et un sanctuaire pour les mouvements terroristes de toutes obédiences. L’État islamique au Khorasan semble déjà actif avec des attaques fréquentes. Quant à Al-Qaïda, les talibans pourront-ils obtenir qu’il cesse toute activité ? On peut en douter avec le rôle dominant, au sein du gouvernement afghan, du clan Haqqani, très lié à ce groupe terroriste. La menace terroriste est loin d’avoir disparu.

Un basculement géopolitique

Les États-Unis peuvent-ils maintenir leur influence au Moyen-Orient en se retirant et en laissant leurs alliés seuls face aux nouvelles puissances régionales qui veulent s’affirmer, au retour de la Russie et à l’arrivée de la Chine ?

Une opportunité pour l’Europe ?

Les pays européens, actuellement marginalisés politiquement, vont-ils profiter du vide relatif laissé par le désengagement américain ? L’Union en tant que telle ne semble pas prête à un investissement massif compte tenu de ses divisions et des réticences de certains pays, notamment ceux de l’Est, à s’engager dans une région dangereuse où leurs intérêts sont marginaux.
D’autres, comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas sont surtout soucieux de promouvoir leurs intérêts économiques. La Grande-Bretagne post-Brexit, qui a eu une présence historique forte, peut être tentée par une politique plus active dans le cadre de la nouvelle stratégie Global Britain, mais met plutôt l’accent sur la région Indo-Pacifique.

Une opportunité peut être trouvée par la France pour relancer dans la région une politique étrangère qui depuis plusieurs années est contestée. Elle conserve des atouts : la réputation d’un pays qui veut de nouveau affirmer une politique équilibrée, non ingérente et indépendante ; son influence qui reste forte au sein de l’UE ; sa place de membre permanent du Conseil de sécurité. Faudrait-il encore qu’elle ne se réfugie pas dans la « modestie » où certains experts veulent la cantonner.
Mais elle aura à faire face, comme dans le passé, à une certaine méfiance de la part des États-Unis qui l’ont toujours considérée comme une puissance perturbatrice de leur politique moyen-orientale, voire hostile à leurs intérêts.

Des puissances régionales perturbatrices

Depuis une dizaine d’années, plusieurs puissances régionales entendent affirmer une politique autonome d’influence. Tel est le cas, déjà évoqué, de l’Iran dont l’emprise, qualifiée d’hégémonique par certains, s’étend sur une grande partie du Moyen-Orient arabe, jusqu’à la Méditerranée.
Sa volonté de protéger voire d’instrumentaliser les communautés chiites présentes aussi bien en Irak qu’en Syrie, au Liban, au Yémen ou à Bahreïn lui a permis de gagner des points.
La Turquie affiche pour sa part une politique agressive voire aventuriste qui se fonde sur une instrumentalisation du passé ottoman et sur un retour du nationalisme de son opinion publique. De la Méditerranée au Caucase et à l’Asie centrale, en passant par la Syrie et le nord de l’Irak, la présence turque, économique autant que militaire, s’impose, malgré l’agacement de son allié américain.

Israël est passé d’une position défensive à une politique d’ouverture, non seulement au Moyen-Orient arabe, mais bien au-delà, au Caucase et même en Afrique. Tous ces pays jouent leur propre jeu, qui échappe largement au contrôle des États-Unis et peut parfois contribuer à déstabiliser une région déjà en proie au chaos.

La Russie : un retour spectaculaire

La Russie entend d’abord sauvegarder ses zones d’influence traditionnelle, en particulier son ancrage en Syrie particulièrement fort, qui s’accompagne d’un soutien sans faille au régime de Bachar al-Assad, isolé depuis de nombreuses années et menacé par le Printemps arabe.
Il est tout d’abord militaire. Moscou fournit l’essentiel du matériel d’armement de l’armée syrienne auprès de laquelle sont détachés des « conseillers » russes. Il s’est amplifié à partir de septembre 2015, par l’envoi d’avions chasseurs-bombardiers qui ont joué un rôle décisif dans les combats, notamment dans la Ghouta et à Alep.
Mais le soutien a été également diplomatique, avec un blocage systématique des résolutions du Conseil de sécurité. Le régime a été sauvé par l’intervention russe en conjonction avec l’Iran qui a envoyé des milices chiites au sol. Certes, les États-Unis ont clairement indiqué qu’ils n’y avaient aucun intérêt majeur même s’ils peuvent être préoccupés par la volonté de l’Iran d’y tracer un corridor sécurisé rejoignant Téhéran à la Méditerranée.
Ils ont en quelque sorte, imprudemment, sous-traité le dossier à la Russie en août 2013 lorsque John Kerry a accepté la manœuvre qui consistait à obtenir en principe le démantèlement de son arsenal chimique syrien. Celui-là sera validé par la résolu[1]tion 2118 du 27 septembre du Conseil de sécurité : cela n’a pas empêché le régime syrien de les réutiliser à plusieurs reprises. Depuis lors, la Russie entend piloter, à son initiative, un processus de paix, dit d’Astana, qui est au point mort.

Elle a renoué avec l’Irak où la présence américaine est de plus en plus contestée et avec l’Égypte, où elle avait de fortes positions au temps du régime du colonel Nasser, avant la reprise en mains américaine à l’époque du président Anouar el-Sadate. Le maréchal Sissi, ulcéré du soutien apporté par les États-Unis de Barack Obama au régime des Frères musulmans du président Morsi et soucieux de diversifier ses partenaires, a reçu Vladimir Poutine en février 2015, qualifié par l’officieux al-Ahram de « héros de notre temps ».
Des accords de coopération économique, y compris dans le domaine sensible des centrales nucléaires, et militaires (contrat de livraison d’hélicoptères), ont été ainsi conclus. Des rencontres sont organisées régulièrement entre les deux dirigeants.

La Russie a ajouté de nouveaux terrains d’influence en se rapprochant des pays du Golfe qui, en tant que producteurs importants de pétrole, ont un impact direct sur les cours. Il en est ainsi notamment de l’Arabie saoudite qui, avec une capacité de production de près de 12 M/Bj, reste un » swing producer », c’est-à-dire un producteur qui en quelques jours peut moduler sa production non seulement à la baisse, mais également à la hausse. Sa concertation avec la Russie dans le cadre de l’Opep+ a pu montrer son efficacité à plusieurs reprises pour faire monter des cours spontanément déprimés.
Elle inquiète les États-Unis qui ont besoin de Riyad à titre de régulateur de la production et donc des cours pour qu’ils se situent à un niveau optimal, c’est-à-dire ni trop haut ni trop bas, permettant tout à la fois de satisfaire les consommateurs, mais également les producteurs américains. Par ailleurs, ces pays riches de leurs revenus, tirés des hydrocarbures, sont largement solvables et restent un débouché majeur pour l’industrie d’armement des États-Unis.

Cependant, outre les intérêts communs des Russes en matière d’hydrocarbure, d’autres domaines de coopération sont apparus. Ainsi, de façon surprenante et récente, les relations avec l’Arabie saoudite sont devenues excellentes. Premier chef d’État russe accueilli en 2007 à Riyad, Poutine, présenté comme « homme de paix et de justice », a accueilli pour la première fois un souverain saoudien en 2017.
Une amitié ostensible avec le prince héritier, Mohammed ben Salmane, s’est affichée lors de la réunion du G20 au lendemain de l’affaire Khashoggi. Il s’agit là aussi de Realpolitik. La Russie attend que l’Arabie saoudite n’encourage pas le courant salafiste dans les républiques du Caucase. Ce n’est pas de façon fortuite qu’un accord de coopération dans le domaine militaire a été signé entre les deux pays au lendemain du retrait afghan et que des pourparlers avec l’Iran pour normaliser leurs relations ont été noués.
La Russie s’est rapprochée de la Turquie et les deux pays, au titre de la Realpolitik, veulent afficher leur bonne entente, car chacun y trouve son compte. La Turquie a besoin de la Russie pour éviter la création d’un Kurdistan syrien sur son flanc sud. La Russie y voit un moyen d’éloigner le prési[1]dent Erdogan des États-Unis et d’enfoncer un coin dans l’Otan, malgré la présence de la base d’Incirlik qui accueille l’US Air Force et l’Otan.

La Russie a aussi renforcé ses liens avec Israël où une communauté d’origine russe a une influence politique de plus en plus évidente à droite de l’échiquier politique. Les relations personnelles de V. Poutine et B. Netanyahou comme avec N. Bennett, sont excellentes. Il en est de même avec la Jordanie qui est sur la voie de la normalisation de ses relations avec la Syrie. Sa relation avec l’Iran a profité du durcissement du régime des sanctions américaines puis européennes à l’égard de la République islamique, et a permis une coopération économique et militaire.
Elle a établi un véritable partenariat avec Téhéran en Syrie, même s’il existe à l’évidence des points de désaccords sur l’avenir du pays. Ainsi, la Russie a-t-elle fait un retour remarqué au Moyen-Orient. Prenant un nouveau départ, elle est devenue un acteur inévitable.
Poutine parle à tout le monde et apparaît comme un chef d’État responsable et fiable qui ne lâche pas ses amis. Profitant de l’effacement de l’Europe et des incohérences américaines, il a réussi, avec un investissement mini[1]mal, à apparaître comme maître du jeu sur plusieurs crises. Moscou et Sotchi sont devenues des destinations recherchées par les responsables du Moyen-Orient y compris par les plus proches alliés des États-Unis. Le problème est de savoir si la Russie a les moyens, notamment financiers, à la mesure de ses ambitions.

L’arrivée discrète de la Chine

La Chine est le principal acteur venu de l’est avec des vues hégémoniques de plus en plus évidentes. Sa politique vis-à-vis du monde arabe s’inspire du China’s Arab Policy Paper publié en 2016. Elle implique aussi bien le développement des relations commerciales que des investissements en matière d’infrastructure comme dans celui de certains domaines stratégiques dans le cadre de la Route de la Soie. Une présence maritime permanente en mer d’Oman, la tournée en janvier 2016 de Xi Jinping en Égypte, en Arabie saoudite et en Iran, la nomination d’un envoyé spécial très actif, témoignent de son intérêt accru sur cette zone essentielle pour son approvisionnement en hydrocarbures.

La Chine place ses pions de façon discrète, mais efficace et est d’autant mieux acceptée qu’elle évite de formuler tout conseil ou intervention dans les 25 affaires intérieures des États, notamment en matière des droits de l’homme, et qu’elle propose produits et prestations à des conditions souvent apparemment favorables.

Depuis 2016, elle a proposé à plusieurs pays de la région un véritable partenariat sur le long terme, y compris dans les domaines de l’armement ou de la coopération nucléaire. La Chine est devenue ainsi progressivement un acteur majeur au Moyen-Orient, avec des objectifs stratégiques évidents et entend renforcer cette politique sur le long terme. Les deux passages effectués par Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères chinois, en mars et juillet 2021 ne sont pas passés inaperçus. La signature très symbolique d’un « pacte de coopération stratégique de vingt-cinq ans » avec l’Iran le 27 mars 2021 confirme la force des liens entre les deux pays, même si son contenu précis reste mal connu. La Chine est aujourd’hui le premier client, fournisseur et investisseur de l’Iran. ù

Le paysage géopolitique de la région s’est ainsi modifié de façon significative. Il est probable que cette évolution se confirmera dans les années qui viennent.
Dans le même temps, l’image des États-Unis s’est fortement dégradée. L’ambassadeur Dennis Ross, qui fut associé activement à la politique américaine au Moyen-Orient, aussi bien avec les administrations républicaines que démocrates pendant près de vingt ans, déclarait à ce propos, dans un entretien au journal Le Monde du 6 décembre 2019 : « La crédibilité des États-Unis a été sérieusement mise à mal et pour longtemps… En effet, nous ne sommes plus des garants ni des partenaires équitables ».
Il est clair que le désastre afghan n’a pu que renforcer cet état d’esprit.

Dans le contexte d’un Moyen-Orient qui restera vraisemblablement trou[1]blé voire chaotique, il sera difficile aux États-Unis d’afficher une indifférence face aux événements qui pourront intervenir dans cette zone qui reste stratégique et affecter leurs intérêts fondamentaux.
À cet égard, ils resteront vigilants sur l’évolution des dossiers sensibles que sont la sécurité d’Israël et celui de la menace iranienne, qui sont d’ailleurs liés. En outre, ils ne peuvent accepter de laisser le champ libre à la Russie et plus encore à la Chine qu’ils vont retrouver sur l’échiquier moyen-oriental.

Le Moyen-Orient ne peut être un angle mort de la politique étrangère américaine, car les faits sont têtus et les intérêts toujours présents. Le désengage[1]ment ne peut être que limité voire provisoire.

Denis Bauchard
Revue Défense Nationale Janvier 2022

Ancien diplomate, Denis Bauchard a effectué une grande partie de sa carrière en Afrique du Nord et au Moyen Orient ou à traiter des affaires de cette région au Ministère des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur en Jordanie (1989-1993), directeur pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient (1993-1996), directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charrette (1996-1997) et ambassadeur au Canada (1998-2001). Après avoir été président de l’Institut du Monde arabe (2002-2004), il est aujourd’hui consultant, notamment auprès de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Il est l’auteur d’un livre paru en 2012 – Le Nouveau monde arabe (André Versaille éditeur) – et de nombreux articles et études.

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