Deux poèmes en prose d’Ivan Tourguénev

SANS NID
Par Ivan Tourgueniev

Où me réfugier ? Qu’entreprendre ?
Je suis comme l’oiseau solitaire qui n’a pas de nid. Le voilà perché, tout hérissé, sur une branche nue et sèche. Restez là … Quel dégoût ! Prendre son vol ?
Pour aller où ?
Mais il ouvre les ailes et s’élance au loin comme une flèche, droit devant lui, telle en son effroi, la colombe hé qui a vu l’épervier. Ne découvrira-t-il pas quelque part un asile sous la verdure, cet oiseau solitaire, n’arrivera-t-il pas à se faire n’importe où un bon nid, ne fût-ce que pour quelques jours ?

L’oiseau vole, il vole et regarde, attentif au-dessous de lui.
Il voit un désert jaune, silencieux, immobile, mort …
L’oiseau se hâte. Il traverse les sables, et il regarde toujours avec angoisse.
Voici, sous lui, la mer, livide, morte, elle aussi. Elle a beau mugir et s’agiter : avec son grand grondement ininterrompu, le mouvement continu de ses vagues, elle n’est pas plus vivante que le désert ; pas plus que lui, elle n’offre un refuge.
Le malheureux oiseau est épuisé. Le battement de ses ailes faiblit, son vol s’abaisse. S’élever vers le ciel ?…
Mais où se bâtir un nid dans ce vide sans fond ? …

L’oiseau, enfin a replié ses ailes … Il tombe dans la mer,  avec une longue plainte .

Une vague l’engloutit … et poursuit sa marche avec le même stupide fracas .
Où trouver un abri, et n’est-ce pas l’heure pour moi de tomber à la mer ?

Tourguénev
janvier 1878

L’AUTEUR ET LE CRITIQUE

Un auteur était assis à son bureau. Tout à coup, entre le critique.
– Comment ! s’écrie-t-il, comment pouvez-vous continuer encore et toujours, malgré tout ce que j’ai écrit contre vous, d’aligner des lignes, de composer après tous ces articles importants, ces notules, ces lettres à la presse, où j’ai prouvé , comme deux et deux font quatre, que vous n’avez jamais eu aucun talent, que vous ne savez plus même votre langue maternelle, que vous vous êtes toujours fait remarquer par votre manque de culture, et qu’à cette heure vous êtes archi-fini, passé de mode, – une loque !

L’auteur, avec calme, s’adressant au critique, lui répondit :
– Vous avez écrit contre moi quantité d’articles et de feuilletons, cela n’est pas douteux. Mais connaissez-vous la fable de la renarde et de la chatte ?
La renarde avait beaucoup de tours dans son sac, – elle n’en fut pas moins prise ; la chatte n’en avait qu’un : grimper sur un arbre, – et les chiens ne l’attrapèrent pas.
C’est mon cas. A tous vos articles je n’ai qu’une réponse : ce seul livre où je vous ai tout entier démasqué. J’ai mis sur votre tête d’homme grave le bonnet du bouffon, et c’est sous ce bonnet que vous ferez le faraud devant la postérité.
Le critique éclata de rire :
– Devant la postérité ! Vos livres parviendraient à la postérité ! … dans quarante, mettons cinquante ans, personne ne songera à les lire.
– D’accord, répondit l’auteur, mais pour moi c’est assez. Homère a créé pour l’éternité son Thersite. Un demi-siècle, cela suffit amplement pour les gens de votre acabit. Vous ne méritez même pas l’immortalité du bouffon.
Je vous salue, Monsieur …, vous plaît-il que je vous nomme ? C’est à peine nécessaire ; tous, sans moi, prononceront votre nom.

Tourguénev
 juin 1878

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :