Ces six années ont été comme un seul jour » Mikhaïl Gorbatchev Par l’Ambassadeur Eugène Berg (e.r)

Ces six années ont été comme un seul jour » Mikhaïl Gorbatchev

Mikhaïl Gorbatchev par Eugène Berg Ambassadeur (e.r) 31 Aout 2022

La mort de Gorbatchev, trente-deux ans, après qu’il a été évincé du pouvoir, marque certainement la disparition de l’un des derniers grands du second XXe siècle. Le 7e et dernier Secrétaire général , aux côtés de George Bush, Helmut Kohl, François Mitterrand et Margaret Thatcher a présidé à la fin de la guerre froide, l’écroulement du camp socialiste, la réunification allemande et la chute de l’URSS. Aussi, le magazine Time décerna à Gorbatchev le titre d’homme de l’année en 1987, puis d’homme de la Décennie en 1989, après la chute du Mur de Berlin. . À l’heure où les relations entre la Russie et l’Occident se situe à son plus bas niveau depuis les années 1950, la brève période Gorbatchev constitue un âge d’or, et suscite nostalgies et regrets . Certainement, sans se livre à une histoire fiction, s’ il était resté au pouvoir et s’il avait pu réaliser, son projet de création d’une Confédération, associant souverainement des Nations égales en droit, l’ actuelle guerre fratricide en Ukraine ne se serait pas produite.

« Chaque génération est un peuple » écrivait Tocqueville, signifiant par-là que certaines des données et des manières de voir qui conditionnent la vie d’une nation se modifient avec les années et les générations. Rarement dans l’après- guerre cette observation ne s’est autant vérifiée. Celle de Gorbatchev a bouleversé le monde.

De son accession au pouvoir en URSS, le 11 mars 1985, à l’été 1989, la planète a réalisé une grande marche vers un équilibre international plus stable et plus sûr en commençant par enterrer les derniers oripeaux de la guerre froide. Ce fut véritablement une accélération et une condensation de l’ histoire. On a comparé les années 1985 – 1991, aux années 1860, qui virent après le règne de Nicolas Ier , La Trique et la défaite de Crimée, la déferlante des réformes libérales d’Alexandre II, le « tsar libérateur » qui abolit le servage en 1861, avant que les États -Unis n’abolissent l’esclavage en 1864

Joseph Rovan le résume bien dans son livre écrit à chaud « Le Mur et le Golfe ». « Parmi les renversements à organiser, les retraites à effectuer, la liquidation, des positions extérieures de l’URSS en Europe orientale, et dans les continents asiatique, africain et américain, représentaient une tâche d’une difficulté et d’une complexité quasiment inimaginables. Il s’agissait pratiquement de l’abandon de la plus grande partie des acquis que les prédécesseurs de Gorbatchev avaient conquis ou obtenus depuis près de cinquante ans. L’effort militaire et policier requit pour maintenir ces positions, là où elles étaient directement occupées, l’activité diplomatique et les fournitures d’armes, l’assistance technique de tous genres nécessaires pour conserver et étendre les points d’appui stratégiques et politico-idéologiques dans le « tiers-monde », tout cela dépassait désormais les moyens de l’URSS avant tout économiques et financiers – mais aussi politiques. En un sens, l’URSS, était atteinte d’hypertélie, mot forgé en 1873 dans le cadre des débats suscités par l’œuvre de Charles Darwin, désigne le développement excessif d’un organe par rapport à sa fonction,[1] -les bois du cerf, trop lourds pour constituer une arme efficace : ainsi était l’armée rouge trop lourde et coûteuse pour le pays. L’œuvre de Gorbatchev, dans ce vaste domaine, a consisté à organiser des retraites en bon ordre.

La compétition entre Gorbatchev et Eltsine rappelle à bien des égards la « lutte des princes » qui a eu raison de la Rus’ kiévienne et facilité la domination tartaro –mongole. Un esprit aussi acéré comme Emil. Cioran avait décrit avec acuité le processus de décomposition de l’empire, qui s’est déroulé sous nos yeux. Dans le chapitre « La Russie et le virus de la liberté » il écrivait en 1960 :« Plus un empire s’humanise, plus s’y développent des contradictions dont il périra. D’allure composite, de structure hétérogène (à l’inverse d’une nation, réalité organique), il a besoin pour subsister du principe cohésif de la terreur. S’ouvre -t-il à la tolérance ? Elle en détruira l’unité et la force et agira sur lui comme un poison mortel qu’il se serait lui-même administré. C’est qu’elle n’est pas seulement le pseudonyme de la liberté, elle l’est aussi de l’esprit, et l’esprit, plus néfaste encore aux empires qu’aux individus, les ronge en compromet la solidité et en accélère l’effritement. Aussi est-il l’instrument même dont, pour les frapper se sert une providence ironique ».

Gorbatchev  s’est efforcé de desserrer le système soviétique : « Obstacle sérieux sur la voie des transformations : l’immense couche gestionnaire composée des fonctionnaires du Parti et des ronds-de-cuir de l’État pour lesquels le système crée sous Staline constituait un milieu naturel « congénital », une source de privilèges, de pouvoir pratiquement incontrôlable sur les gens ».Mais en définitive au prix d’un faible nombre de victimes, en dehors de la Roumanie, les forces de renouveau et démocratiques prendront le dessus. Dubcek aurait -il influencé Gorbatchev, comme beaucoup le pensent et l’on dit ? Selon Rudof Pikhova, directeur du département d’histoire à l’ Académie russe de service public, qui a consulté des milliers de pages d’archives, il n’y aurait aucun lien.

Il a mis fin à la ceinture des conflits régionaux qui parcourait le globe, à peu près au niveau des tropiques, conséquence de l’amélioration des relations entre Washington et Moscou, et résultat de dynamiques internes, commença peu à peu à s e rétrécir. Sur tous les théâtres locaux, des lueurs de paix apparurent. Mouvement qui commença avec la volonté de Mikhaïl Gorbatchev, de sortir d’Afghanistan, puis s’affirmait en 1987 avec les espoirs soulevés par les accords d’Esquipulas du 7 août 1987, portant sur les conflits d’Amérique Centrale, l’accord portant sur le retrait soviétique d’Afghanistan du 15 avril 1988, le cessez-le-feu dans le Golfe et en Angola, décrété le 8 août 1988. Alors que sur les autres fronts, le dialogue, jugé longtemps impossible, s’instaurait où se renouait :  » cocktail-party du 2 7 juillet e Bogor entre les quatre parties cambodgiennes et le Vietnam, pourparlers en août, à propos du Sahara occidental, Chypre et entre les deux Corée « . Ces évolutions dessinaient les contours d’un monde nouveau, apparaissant pour la première fois, comme véritablement multipolaire, alors que vingt ans auparavant seul le dessein en avait été esquissé. Atténuation, voire disparition -temporaire de l’affrontement Est -Ouest dans le Sud, source et conséquence de la disparition de la guerre froide, affaiblissement stratégique de l’URSS, prélude à sa disparition, tous ces phénomènes se conjuguaient en une période ramassée, qui allait produire tous ces effets. Le monde communiste était de moins en moins monolithique à l’intérieur, et moins sûr de lui à l ’extérieur. L’URSS mesurait à son tour les  » coûts de l’Empire  » évalués à plus d’une dizaine de milliards de dollars par an. Les années de croissance du budget militaire américain apparaissaient terminées ;

Une ascension fulgurante

Gorbatchev était le premier, avec Andropov en URSS, à avoir accompli un cycle complet d’études supérieures. Son ascension, mesurée aux normes soviétiques, fut fulgurante. Après être passé par les jeunesses communistes, le Komsomol, passage obligé pour faire carrière il adhéra au Parti en 1950. Gravissant les échelons il en est promu dirigeant pour la ville de Stavropol en 1962, où il était revenu en 1955. Entre 1964 et 1967, il étudie à l’Institut d’agronomie de Stavropol et se spécialise dans les problèmes agricoles, une spécialité qui a priori ne garantissait pas une ascension rapide. Il est remarqué par Iouri Andropov, chef du KGB, membre influent du Politburo qui soignait une grave affection rénale au sanatorium Krasnye kamni (( «  Pierres rouges ») de Kislovodsk. Dès lors sa carrière s’accélère grâce à Andropov et son mentor, l’idéologue Mikhaïl Souslov. Convoqué par Andropov au siège du KGB, il lui ose lui poser cette question : « Pourquoi ne pense-t-on pas à l’avenir du pays », en lui montrant la photographie des hiérarques se présentant chaque année au Mausolée de Lénine. Pour qu’une forêt vive et se développe, il lui faut un sous -bois, avança Gorbatchev, une formule que le chef du KGB n’oublia pas. Dès lors tout s’accéléra : Gorbatchev est élu au Comité central en 1971 à 40 ans, secrétaire du Comité central. Le tournant de sa        carrière intervient le 25 septembre 1978, lorsque sur le quai de la gare de Mineralnye Vody, il attend le train spécial qui transporte Brejnev, âgé de 71 ans, accompagné de son plus proche collaborateur, Constantin Tchernenko. Youri Andropov est là aussi, afin de mettre en avant son protégé. D’où cette rencontre historique de Mineralnye Vody, qui met en présence les quatre hommes qui vont se succéder à la tête de l’URSS. La suite est connue : Gorbatchev est élu à l’unanimité le 23 novembre 19789  secrétaire du Comité central du PCUS, puis au Politburo en 1980, à l’âge de 49 ans , dix ans seulement après son adhésion au Parti, chargé des questions agricoles, dont il était pratiquement à ce niveau le seul spécialiste. Ce qui différencia Gorbatchev est qu’il fut pratiquement le seul dirigeant soviétique de son niveau, à avoir séjourné à l’étranger, en dehors des cours voyages officiels : lors des étés 1977 et 1978 il s’était rendu en vacances en Italie et en France , où il eut l’occasion de s’ entretenir avec des passants quasi incognito, bien que durant son séjour en France ait été aménagé par Jean – Baptiste Doumeng, le « milliardaire rouge »[3]..Volubile, aimant les contacts et les déplacements, tant dans l’immense URSS qu’à l’étranger, décidément, il ne fut pas un dirigeant soviétique « normal », et n’ hésita pas à coucher ses idées sur le papier, une habitude qui s’était perdue.[4]Marqué par le sentiment religieux de sa mère (qui l’avait baptisé en secret ) Mikhaïl Gorbatchev insuffla d’emblée un élan de renouveau, en lançant au début un nouveau dégel. On sent dans ses expressions teintées d’un accent méridional, les rémanences constantes de l’histoire dans la psyché russe. La parole se libère, les activités privées seront autorisées l’Ouest n’est plus considéré comme ennemi. Mais comment réformer un système aussi lourd et opaque en quelques années, lorsque les conservateurs n’ont nullement baissé la garde ? L’empire coûte trop, les déboires économiques s’intensifient. Animé de bonnes intentions, spécialiste des questions agricoles (il en avait été chargé au sein du Politburo en 1978), Mikhaïl Gorbatchev trancha immédiatement par son style, son franc-parler, si éloigné de la langue de bois des gérontes et autres dignitaires du Parti. Il a popularisé deux expressions qui firent le tour de la terre glasnost et perestroïka. Le dessein de Gorbatchev, les journalistes occidentaux, qui s’éprirent réellement de lui, l’appelèrent vite « Gorby » rejoignant ainsi la pratique russe des diminutifs affectueux, ne désirait nullement , au moins à ses débuts, démanteler le système, mais l’amender, le rendre plus performant, en un mot plus humain et attractif. Mais la libération de la parole, la vigueur des débats a donné libre cours à bien des débordements qui furent de plus en plus difficiles à canaliser. Par couches successives tout le passé soviétique fut remis en cause c’est à toutes ses idoles sacrées que l’on s’en prît. L’homme à la tache de vin sur son large front, toujours entouré de sa sémillante épouse Raïssa, qui ne dédaignait pas les grands couturiers, y compris occidentaux et qu’il consultait à tout propos, ce que certains forts esprits vont lui reprocher, va procéder à une accélération de l’histoire soviétique (ouskorenie), donc européenne et mondiale .Ce processus mènera en l’espace de quelques années à la fois à la disparition du « dernier » des Empires, du camp socialiste et de l’affrontement Est -Ouest ce qui était déjà beaucoup pour un seul homme ! S’étant rendu à Moscou pour les obsèques de Tchernenko, François Mitterrand sera le premier des dirigeants occidentaux à être reçu par Gorbatchev dans la salle Sainte-Catherine du Kremlin, aux dorures étincelantes relate Hubert Védrine.[5] Il donne son impression : « C’est un homme calme, à l’esprit délié et qui aborde sa fonction avec la volonté de saisir l’événement pour que les questions qui obscurcissent la situation mondiale soient traités avec audace et précision ». N’avait-il pas en juin 1984, devant Mitterrand, à Moscou lancé cette répartie devenue célèbre : « Depuis quand l’agriculture soviétique ne marche – t-elle pas ? – Depuis 1917 » ! Le vice -président George Bush, qui représentait les États -Unis, avec George Schultz, aux obsèques nota que « Gorbatchev avait un sourire désarmant, des yeux bienveillants … et un talent évident pour établir une réelle communication ». Jamais les dirigeants américains n’avaient rencontré un chef de parti d’un tel calibre. Informé, de leurs impressions, Ronald Reagan déclara : » Nous sommes disposés à travailler avec l’Union soviétique pour bâtir des relations constructives ».

 

Perestroïka et glasnost, deux mots qui ont parcouru le monde

 

Perestroïka : À son tour donc le septième et dernier Secrétaire général va tenter une restructuration du système. Mikhaïl Gorbatchev était convaincu que le système soviétique pouvait être sauvé et devenir compétitif, à condition d’être profondément réformé. Mais ce faisant il a ouvert les vannes qui le submergeront. Dans son livre -manifeste il l’a défini très clairement comme une politique qui a pour but d’activer les progrès sociaux et économiques de la vie »[6]. En attendant ce cataclysme, la pensée fut libérée et donna lieu à une profusion d’écrits parmi lesquels « La seule issue » se distingue par la variété de ses auteurs et la profondeur de leurs analyses. S’ inscrivant dans la lignée de deux grands événements de la culture russe du XXe siècle :les Jalons et les Changements de Jalons écrits , le premier après l’échec de la révolution de 1905, l’autre après la fin de la guerre civile en 1921 favorable aux bolchéviques, La seule issue marque la réapparition des élites intellectuelles comme force autonome et décomplexée d’analyse, d’interrogations et de propositions dans le champ politique et social soviétique, après un demi – siècle de tutelle »[7] Tous les contributeurs convenaient que la voie entrouverte serait longue, périlleuse, vraisemblablement non linéaire, qu’aujourd’hui la perestroïka est une pousse fragile, fortement et sournoisement combattue et toujours menacée (Claude Frioux). Pour la seule issue : virage catégorique vers un État de droit, infléchissements constitutionnels amorçant une désétatisation de la société civile et une récupération par l’État de pouvoirs confisqués par le parti ».

Le célébrissime Changements ! cet hymne de la perestroïka qui, dès 1986, propulsa le chanteur Viktor Tsoï et son groupe Kino, servit de bande-son à la disparition de l’Union soviétique. Ces concepts ont été abondamment présentés par Mikhaïl Gorbatchev lui -même dans son ouvrage Perestroïka, vues neuves sur notre pays et le monde.[8]  Le régime se libéralise peu à peu, ainsi après avoir passé neuf années dans les prisons soviétiques ( 1977 – 1986à, Nathan Chtcharanski, ancien militant des droits de l’homme, a pu émigrer en Israël le jour même de sa libération, le 11 février 1986 Pourtant Gorbatchev n’est pas allé jusqu’au bout et n’organisa pas le pluralisme politique. Les mutations idéologiques effectuées entre le XXVIIe Congrès – février 1986) et le XXVIIIe siècle (juillet 1990) en passant par la conférence nationale du Parti (juin 1988) ont consacré la sortie du léninisme en douce, avec des omissions et des pointillés. Dès 1986, le leader soviétique avait beau avoir prôné une société socialiste qualitativement meilleure, mais l’avènement de celle-ci s’avéra beaucoup plus lente et difficile qu’envisagé

De fait si son architecte Mikhaïl Gorbatchev a employé le mot de perestroïka, « reconstruction », il s’est bien agi en réalité d’une « déconstruction » au sens où l’ avait utilisé pour la première fois en 1967 Jacques Derrida dans la Grammatologie . Pour lui il ne s’agit pas comme pour Heidegger d’un concept ( Abbau, Dekonstruktion) , ni d’une méthode, ni d’une notion, mais plutôt d’un acte, un événement ou quelque chose d’imprévisible qui se rattache moins à la double tradition de la Destruktion ou de l’ Abbau qu’à un travail de la pensée inconsciente au sens freudien : ça se déconstruit . C’est d’ailleurs ce qu’ont souligné certains intellectuels russes , qui, marqués par la pensée de Derrida, soulignèrent qu’il s’agissait d’un processus de déconstruction à la fois du marxiste, du communisme et de l’Union soviétique.  Gorbatchev, son initiateur en fut-il réellement conscient. Car pour la deuxième fois en moins d’un siècle, un immense empire, qui couvrait le sixième des terres émergées, implosait, sans pratiquement faire de victimes, et sur le moment sans trop de pleurs ou de regrets, phénomène inédit dans l’histoire. Peut – être que Gorbatchev et ses conseillers n’avaient pas médité, le vers de Boissy « Poussant trop à la roue il peut tout renverser » (Impatient IV, 11) ou peut -être pensait-il que la maîtresse roue était, à rebours des réformes de Deng Xiao Ping, la réforme politique et non la réforme économique. En tout cas les derniers jours de présence de Gorbatchev, au Kremlin furent bien une tragédie, avant que la chute de l’URSS ait été jugée comme une catastrophe ?

Glasnost : la transparence, le fait de révéler au public ce qui avait jusqu’ici été dissimulé, tout en libérant les forces créatrices dynamisant la vie sociale, intellectuelle ; mais comme pour la perestroïka cela ouvrit la boîte de Pandore et déclencha un torrent de critiques qui deviendront difficilement contrôlables.[10]

En un peu plus de trois ans, du printemps 1985 date de l’accession de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir en URSS, à l’été 1988, après le troisième sommet américano-soviétique à Moscou, les relations Est-Ouest, non seulement ont diminué les effets délétères de plus d’une décennie de brouilles, de malentendus, et de fortes tensions, mais sont parvenues à un niveau encore jamais atteint dans le passé. Pour que l’auteur de la formule de  » l’ empire du mal « ait déclaré à la Convention républicaine de la Nouvelle-Orléans, en une sorte de testament politique,  » que les relations américano-soviétiques n’avaient jamais été aussi bonnes depuis 1945  » apparaissait hautement significatif, une parole que l’on ne pas entendre aujourd’hui sans nostalgie. Aussi, le débat sur la nature de l’URSS qui avait tant mobilisé stratèges, hommes politiques et intellectuels au début de la décennie s’est-il mué en une série d’interrogations tout à fait nouvelles, produisant une floraison d’ écrits sur la réforme en URSS où les voix de l’ intérieur de la dissidence intérieure et des observateurs occidentaux ne rendaient pas le même écho. Mais cette nouvelle détente, enrichie cette fois-ci, par la vision diplomatique soviétique reposait trop exclusivement sur un seul homme et son groupe, confrontés à de tenaces résistances en URSS. Elle manquait encore de profondeur historique et d’expérience marquée qu’elle était par les appréhensions de la période précédente. Au surplus, elle ne s’était pas encore accompagnée de changements véritables du pouvoir soviétique, tache évidemment démesurée au terme de soixante-dix années de régime totalitaire. La nouvelle détente soulevait également de nouveaux problèmes portant à la fois sur la défense de l’Europe, des rapports entre les relations à l’intérieur du camp socialiste. Ce n’est que lorsque des changements fondamentaux seront survenus en ces trois domaines que le monde aura dépassé le stade de la pure coexistence, pour s’engager dans la voie de la paix planétaire. Visée utopique sans doute, que le climat de l’été 1988 rendît pour certains un jour réalisable ou pure espérance, cet objectif apparaissait néanmoins comme un élément fondamental de cette nouvelle scène internationale en voie de formation. C’ est en 1989 que les changements telluriques interviendront. Ce résultat ne fut pas atteint sans effort de part et d’autre et au prix de trois sommets et de dizaines de rencontres entre George. Schultz et Edouard Chevardnadze, rythme de consultations sans précédent

Mikhaïl Gorbatchev, le social – démocrate

En conversant avec Willy Brandt, qui était à la tête de l’Internationale Socialiste et Felipe Gonzales , Premier ministre socialiste espagnol, il leur avoua n’avoir aucune difficulté à s’entretenir avec eux, car il le faisait en ami, partageant avec eux tant d’objectifs et de valeurs . Mais il ajouta, c’est aussi difficile, car on ne peut s’en tenir à des généralités. À l’architecte de l’Ostpolitik il avoua : « Il est temps de considérer ce qui doit être accompli pour dépasser le schisme de 1914. [11]1914 et non 1917, » preuve qu’il voulait remettre la Russie dans le cours historique européen et revenir sur la cassure intervenue au sein des partis socialistes européens, qui plutôt, comme l’avait tenté en vain Jaurès, que de s’opposer à la guerre se drapèrent vite dans les habits du nationalisme. Belle utopie ou recherche toujours actuelle, quarante ans après les termes du débat n’ont pas réellement changé. En ce sens, Mikhaïl Gorbatchev est un Européen, humaniste et social – démocrate. Il a tenté de reformer l’URSS d’abord sur le plan politique, à l’inverse de ce que réalisa la Chine populaire. Il a cherché à amarrer l’énorme paquebot russe a l’esquif européen, mais n’a pas réussi, une tâche décidément impossible ou non désirée et désirable ? En Russie il est coutume de dire qu’un poète est plus qu’un poète. Quelques jours après son arrivée au pouvoir Mikhaïl Gorbatchev est allé voir au Théâtre d’Art de Moscou, surnommé le MKhAT, la pièce d’Anton Tchékhov , L’Oncle Vania . Enthousiasmé, il a demandé, peu après au prestigieux metteur en scène Oleg Efremov de venir le voir et lui a confié : « Il est temps de promouvoir notre réforme ». En un sens, la pièce de Tchékhov illustrait parfaitement le drame de l’histoire de la période soviétique : une famille entretient un domaine foncier, sacrifie sa vie pour subvenir aux besoins de leur oncle, « soit – disant prestigieux professeur établi dans la capitale. En 1985, le peuple soviétique ne voulait plus sacrifier son présent pour un avenir radieux.

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Le rêve d’une Maison commune[12]

C’est dès décembre 1984, que Mikhaïl Gorbatchev a déclaré à Londres « l’Europe est notre maison commune ». Il avait répondu à l’invitation de Margaret Thatcher , désireuse de sonder celui qui apparaissait le candidat le mieux placé pour succéder au sénile Konstantin Tchernenko et il était venu dans la capitale britannique accompagné de son épouse, chose rarissime chez les dirigeants soviétiques. Interrogée à l’issue de son entretien avec lui, la dame de fer répondit : » Je suis modérément optimiste. J’aime M.Gorbatchev. Nous pouvons faire des affaires ensemble ».

Il a repris la formule dans une allocution prononcée à la télévision française à la fin septembre 1985 : « Nous vivons dans un foyer commun, bien que les uns et les autres y entrent par des portes différentes. Nous devons coopérer et mettre en place un réseau de communications dans ce foyer. Cette dernière expression signifiait ni plus ni moins le rejet de la division de l’Europe, triste héritage de la guerre froide, écrivait Vadim Zagladine[13]. Mais à l’époque cette formule, n’avait pas été prise au sérieux, les responsables occidentaux n’y virent qu’une nouvelle tentative de séduction des opinions et des élites ouest européennes plus qu’un projet articulé .Leonid Brejnev n’avait-il pas préconisé après la signature des accords d’Helsinki, l’instauration d’espaces de coopération dans les domaines économique, de l’énergie, des transports de la science et de la culture entre les deux Europes ?L’image de la maison commune européenne l’idée faisant appel à ’une communauté naturelle de destin entre l’URSS et l’Europe occidentale, a été formalisé dès le plénum d’avril 1985 du Comité central. Pour les « atlantistes », le dessein poursuivi par Gorbatchev était toujours de tenter d’affaiblir la solidarité américano-européenne et de favoriser si possible un découplage entre les États-Unis et l’Europe : de ce point de vue, en 1985, à leurs yeux, la diplomatie soviétique restait encore largement marquée par l’héritage des années 70[14]. En novembre 1985, dans une conversation avec Anatoli Tchernïaev, Mikhaïl Gorbatchev précisa : « Il faut avancer dans nos négociations avec les États-Unis. L’important pour nous, c’est de réduire leur opposition. Et ne pas permettre qu’ils nous imposent leur évaluation de la situation. Il faut établir maintenant des contacts avec les grandes figures européennes. Je dois aller en Europe rencontrer Thatcher, Mitterrand. Il faut que Chevardnadze y aille plus souvent. Il faut par tous les moyens s’opposer à l’IDS. »[15] À cette époque parallèlement aux manœuvres diplomatiques d’ampleur qui vont conduire aux bouleversements tectoniques d’ampleur des années 1989 – 1991, se développait une compétition portant sur la compétitive technologique des grands pôles de l’ économie mondiale, les États – Unis désirant sauvegarder leur avance dans les technologies de pointe. Dans cette optique l’Allemagne du fait de sa puissance économique et de sa position de premier partenaire commercial des pays de l’ Est[16] était amené à jouer un rôle clef.

À cette occasion Gorbatchev, invita, le 29 avril 1988, au Kremlin, les six responsables du Patriarcat de Moscou : le patriarche Pimène et les cinq métropolites membres de l’Église orthodoxe russe. En échange de leur soutien collectif à la perestroïka, il les autorise à ouvrir au monde entier leurs festivités du mois de juin, annonçant une large participation de l’État, à commencer par lui-même. « Les croyants, sont des travailleurs, des patriotes, des citoyens soviétiques, comme les autres et ils ont le droit d’exprimer dignement leurs convictions ». Le 10 juin 419 elle est incontournable.

 Gorbatchev, pacifiste ?

Le programme de Gorbatchev s’avéra dès l’abord très ambitieux, voire offensif. Liquidation de l’arme nucléaire, dissolution des alliances, désendettement du Tiers monde, coopération internationale dans le domaine des droits de l’homme, coopération culturelle. Une manière d’avancer sur un large front, à la fois pour déstabiliser les conservateurs à l’intérieur et mettre l’Occident face à ses responsabilités. Fin juin début juillet 1985, le vétéran mondial des ministres des Affaires étrangères Andreï Gromyko[17] fut remplacé à la tête du MID par le Géorgien Edouard Chevardnadze qui participa à la conférence marquant le dixième anniversaire des accords d’Helsinki. Cette année, Gorbatchev proposa « l’option zéro » au président américain Ronald Reagan au sujet des armes nucléaires. Il décida aussi de reconduire le moratoire unilatéral concernant l’arrêt des essais nucléaires, le 6 août 1985, date anniversaire du bombardement d’Hiroshima, L’auteur du slogan « America is back » refusa de tenir compte de ces propositions. Une première avancée fut cependant accomplie lors du premier sommet Reagan -Gorbatchev de Genève du 18 au 20 novembre 1985,[18] qui symbolisa la fin de la période de tension inaugurée en 1979. Depuis le bref sommet de Vienne de 1979, les leaders des deux pays ne s’étaient plus rencontrés, à partir de cette date ; ils le feront chaque année jusqu’en 1991 : ainsi sur les dix -sept sommets soviéto- américains

La chute et le déclin août 1991

Les proches de Gorbatchev n’ont pas manqué de critiquer son comportement à l’instar de Chevardnadze : « Quitter la capitale et abandonner le poste était évidemment une grossière erreur : cela relevait -il de l’inconscient ? » le lendemain son ex -principal conseiller Yakovlev , devenu bouddhiste sur le tard s’exclama : Gorbatchev est coupable d’avoir amené au pouvoir cette équipe de traîtres. Il devra s’en expliquer . [19]Ces insinuations selon lesquelles Gorbatchev, aurait été au courant des tractations des putschistes se sont répandues dans la presse. Correspondent-elles à la réalité. Bertrand Dufourcq en doute : le traité d’Union devait être signé le 20 août, quel intérêt aurait-il eu à un coup d’État ?

« Les « Cent jours » de Gorbatchev durèrent quatre mois et s’achevèrent comme un Waterloo sans panache, sans charges héroïques et sans garde qui meurt et ne se rend pas » ,commente Andreï Gratchev.[20] De fait les trois piliers du système, le Parti, l’armée et l’Union, se sont effondré l’été 1991 et vont être enterrés l’hiver suivant.[21] À ces trois piliers[22] il conviendrait d’en ajouter un quatrième constitué par le KGB, et les diverses structures de forces qui seront connues sous l’épithète des « silovikis » . Mais ce pilier s’est-il réellement brisé, en bloc ou ses morceaux divers n’ont-ils pas résisté au choc, pour former avec les nouveaux entrepreneurs, les cadres des Komsomols et autres rescapés de la nomenklatura, la nouvelle élite russe. Le Cabinet soviétique est remplacé par les hommes d’Eltsine. Le 25, celui -ci suspend les activités du PCUS, confisque ses biens[23]. La suspension sera transformée en dissolution le 6 novembre. Le Comité central est dissous, le KGB démantelé. Pour éviter un nouveau coup d’État, Gorbatchev le dissout, le 24 octobre ; son petit frère, le KGB de la Fédération de Russie (RSFSR) créé en mai, est remplacé le 26 novembre par l’Agence fédérale de sécurité, qui survivra jusqu’en 1992. De son côté, Boris Eltsine, transforme la PGU (la première direction générale du KGB -chargée de l’espionnage extérieur ) en TsSR ( Service central du renseignement, ancêtre direct du SVR, l’actuel Service de renseignement étranger de la Fédération de Russie , tandis que la VGU ( la direction générale du renseignement intérieur ) devient le FSB, le Service fédéral de sécurité. Dans ses Mémoires, le général Vadim Bakatine qui avait pris les rênes du KGB après le putsch se réjouit en parlant de « dépassement des traditions du tchékisme ». Rien n’est moins sûr conclut Andreï Kozovoi : tel le Phénix, le KGB ne va tarder à renaître de ses cendres.[24]

Le soir de sa démission, raconte Andreï Gratchev, « Gorbatchev resta au Kremlin pour sa Cène. On dressa la table dans le Salon de noyer où le Politburo aimait se réunir pour des consultations officieuses à l’époque. Nous n’étions que six autour de cette table et nous efforcions , comme nous le pouvions, d’adoucir et de partager la solitude d’un homme qui venait de se voir obligé de remettre la cause principale de sa vie dans des mains étrangères, mais qui n’était pas prêt à l’accepter. Même s’il s’agissait des mains de l’histoire ».[25]

L’ultime intervention de de Gorbatchev n’intéresse que les étrangers. Nulle célébration à Moscou, personne ne l’appelle. La place rouge est vide. Seule la Rabotchaïa Gazeta , ( « Le Journal du travail « ) reproduit son discours d’adieu .Après la démission de Gorbatchev, le président Bush, s’adressa , le 26 décembre aux Américains : » Cette confrontation ( Est – Ouest) est maintenant terminée. L’ Europe de l’ Est est libre. » À l’occasion du quinzième anniversaire du putsch, Mikhaïl Gorbatchev s’est livré dans les Moskoskié Novosti à un plaidoyer pro domo : « Pourquoi (mes ennemis conservateurs) ont-ils décidé de faire un putsch ? Parce qu’ils avaient compris que leur époque était révolue. Ces gens-là ont causé un mal irréparable. Ils ont interrompu un processus qui avait été minutieusement établi. Au Kremlin, les chaises étaient déjà disposées autour de la table pour signer le traité de l’Union. Nous avions un programme de lutte contre la crise, un congrès extraordinaire était prévu. Nous étions en train d’élaborer un système démocratique, la population aurait appris à vivre dans la liberté, différentes formes de propriété auraient été mises en place, l’initiative privée se serait développée. Notre programme était une synthèse du meilleur du socialisme et du capitalisme. Y avait-il un moyen d’éviter le putsch ? Le plus simple aurait été que je ne parte pas en vacances … »

            La peur de s’exprimer, d’être arrêté pour un mot, un écrit ou pour rien, s’effaçait enfin. Aveu sincère d’un homme qui avoue avoir été quelque peu dépassé par les événements,[26] mais aussi expression d’un regret d’avoir vue disparaître, un empire séculaire, aussi vaste et composite … ce qui était après tout, en ligne avec le mot tant de fois, cité de Vladimir Poutine exprimé en 2004 : » La disparition de l’Union soviétique est la pire catastrophe géopolitique du XXe siècle, celui qui ne la regrette pas n’a pas de cœur, celui qui veut revenir en arrière n’a pas de tête ». Ce 25 décembre 1991, le présentateur du journal télévisé russe, solennel, annonçait : « Le drapeau de la Russie a été hissé au-dessus du Kremlin. Aujourd’hui commence une nouvelle ère, un nouvel Etat. Nous l’accueillons avec espoir et que nous soit épargnée la répétition des tristes erreurs de notre passé. »

 

La chute de l’URSS, miracle ou catastrophe ?

 

La grande question -peut-on répondre vraiment, comment se fait -il que la chute d’un tel État, n’ait provoqué pratiquement aucune victime. La société soviétique était fatiguée, de toutes les privations de toutes les épreuves. En mode de quasi-survie quotidienne, elle était en dehors des minorités agissantes comme prostrée. Le PIB de 1991 baissa de 13% par rapport à 1990 – beaucoup plus que lors de crises ultérieures, 2009, 2020 .La pénurie était générale. Le délabrement complet, sanitaire, moral, économique. Le souvenir de l’histoire tragique du pays resurgit, comme la peur d’une nouvelle guerre. Les risques sont réels lorsqu’on sait qu’il y a en URSS 76 points facteurs de conflits chauds sur la carte politique, et que 70% des frontières entre les Républiques ou entre les entités autonomes n’ont pas de tracé déterminé par des réalités ethniques.[27] Le mot de de Gaulle, il y a vingt Algérie en URSS menace de devenir réalité. Heureusement, la guerre civile qui venait de se déchaîner en Yougoslavie a servi de repoussoir. La société soviétique aussi avait atteint un degré de maturité, elle était largement urbaine, éduquée, informée, du fait de la liberté de la presse et de parole qui s’étaient extraordinairement répandues à partir du printemps 1990.La peur, la crainte, la méfiance, terreau de toutes les dictatures avaient quasiment disparu.

Gorbatchev, prix Nobel de la paix en 1990, fut un produit du système devenu son fossoyeur. Était-il tortue, [28] ou pionnier?[29] Par choix ou par accident ? Agissait-il seul ? De même le raccourci Gorbatchev « bâtisseur », Eltsine « destructeur » est réducteur. Les élites, qui cherchaient à accéder à la propriété privée, perpétuer leur patrimoine acquis, ont joué leur rôle en pesant dans un sens plutôt qu’un autre à des moments clefs comme durant le putsch d’août 1991, un aspect qui gagnera à être pleinement éclairci. Durant tout cet affrontement Est -Ouest, il aura été , si n’on ne prend pas en compte, les intermèdes, Andropov et Tchernenko, le troisième dirigeant de l’URSS, resté d’ailleurs le plus brièvement au pouvoir, alors qu’aux États -Unis d’ Harry Truman à George H. Bush se sont succédé neuf présidents américains, en Allemagne de Konrad Adenauer à Helmut Kohl, six chanceliers, et en Grande -Bretagne, de Winston Churchill à John Major onze Premiers ministres , alors qu’à la tête de la Chine populaire ne se sont succédé que deux réels leaders suprêmes. Doit -on voir un avantage dans l’alternance au pouvoir au sein des démocraties occidentales par rapport à la longévité des « dirigeants « autoritaires, un débat qui a resurgi en 2018 ?Comme dans le film L’Homme qui a perdu la mémoire de Friedrich Ermler, décrivant un combattant de la Grande Guerre, touché par un obus et frappé d’amnésie, qui revenant au pays dix ans plus tard, ne reconnaît rien, l’homme qui aurait perdu sa mémoire à la mort de Brejnev en 1982 serait revenu, le 1er janvier 1992 sous Eltsine n’aurait rien reconnu.[30] En fait la tragédie de Gorbatchev a consisté en ce qu’il a voulu convertir son immense pays, si divers, où les expériences historiques s’empilaient sans qu’elles aient été toutes absorbées, à l’identité et aux valeurs européennes. [31] Cet idéal, cette chimère d’un retour à l’ Europe a animé ses projets, mais s’est révélée impossible et en tout guère soutenue ou récompensée par tous les Occidentaux.

On a beaucoup écrit sur le fait que la Chine de Deng a surtout voulu éviter les erreurs qu’avait commises Gorbatchev, lesquelles ont précipité la chute de l’URSS. Mais outre le fait que le premier ait été dans le fond un social – démocrate, « humaniste « et partisan des droits de l’homme ce que le second ne l’a jamais été, la situation des deux pays était en fait différente. L’URSS comme, on l’a vu assumait des fonctions impériales « et avait été victime de son extension impériale, comme l’avait montré Paul Kennedy dans « La montée et déclin des grandes puissances. « L’ URSS était lancée, depuis des décennies cas une coûteuse course à la parité avec les États – Unis ce qui ponctionnait des portions importantes de ses ressources. En 1988, alors que les dépenses de défense américaine s’établissaient à 289 milliards de $, ( PIB de 4839 milliards de $) celles de l’URSS étaient mesurées à l’équivalent de 120 milliards ( pour un PNB évalué de 1900 – 2487 milliards de $), mais celle de la Chine n’étaient que de 6,6 milliards pour un PNB de 368 milliards de $), le budget de défense du Japon s’établissant alors à 30 milliards de $ , celui de la Grande -Bretagne à 30 , 7 milliards, de la France à 28,8 milliards et celui de l’Inde à 9 milliards .[32]

En tout cas, le souffle de cet effondrement, comme il en est de toutes les constructions historiques d’ampleur se font toujours sentir, comme l’atteste la déclaration de Vladimir Poutine à l’occasion de son trentième anniversaire

Pour Andreï Gratchev, son conseiller, et porte-parole, la « révolution politique » de Gorbatchev avait pour but de « faire revenir un pays immense vers le cours normal de son histoire, de le réconcilier avec le reste du monde en mettant fin à la guerre froide ». Or, les Occidentaux auraient tardé à le comprendre, m’a-t-il toujours confirmé. Le voulaient-ils d’ailleurs, trop heureux de voir disparaître un ennemi stratégique sans avoir tiré un coup de feu, un phénomène historique sans précédent dont on verra les contrecoups après 2000, lors de l’arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin. Les États-Unis et la Grande-Bretagne refusèrent de lui octroyer, lors du sommet annuel du G7 à Londres , le 15 juillet 1991 l’aide qu’il demandait.[33] Mikhaïl Gorbatchev pense encore aujourd’hui qu’elle aurait pu éviter le putsch d’août puis l’effondrement de l’URSS. Mais le succès de la perestroïka, pouvait-il dépendre de cette seule aide ? Le système soviétique était trop atteint, les nationalismes trop aigus, les tensions au sein de la société soviétique trop fortes pour éviter le choc des extrêmes et donc l’effondrement du système, sa mort idéologique, sinon physique était déjà décrétée. Bien des esprits lucides en avaient fait le constat, comme William Pfaff, éditorialiste de l’International Herald Tribune, qui vivait à Paris depuis une vingtaine d’années, qui dans son percutant essai paru en mai 1989, écrivait : « Mais s’ils rompaient avec ce système, Gorbatchev et les réformateurs se retrouveraient sans base, sans point d’appui pour faire bouger la société et sans moyen non plus de justifier leur propre pouvoir »[34]Gorbatchev a eu le courage de rejeter le monde ancien et avec lui la vieille façon de penser. Il a mis fin à la guerre froide et n’a plus conçu les rapports internationaux en termes d’amis/ennemis, d’affrontements. Il a toujours privilégié les principes aux intérêts, ce qui explique que son rôle historique pourrait être réévalué un jour dans sa patrie. ». Certains analystes, comme Françoise Thom, aux vues décapantes, n’hésitaient pas à proclamer que c’ est ce soutien (quasi inconditionnel) de l’Occident prodigué à Gorbatchev qui a faussé le jeu politique en URSS, et a étouffé l’opposition déjà fragile en la corrompant par la promesse d’un parasitisme facile[35]. Elle semble négliger que le souci primordial des dirigeants occidentaux, par intérêt par conservatisme, par peur de l’inconnu et du chaos, était d’empêcher une dislocation brutale des structures du pouvoir et du tissu social, ethnique et régional de l’empire russe ?

Eugène Berg
Ambassadeur (e.r)

 

Biographie Eugène Berg

– Ministère des Affaires Étrangères

Direction des affaires politiques, puis au Service des Nations unies et Organisations Internationales.

Adjoint au Président de la Commission Interministérielle pour la Coopération franco-allemande.

Consul général à Leipzig (Allemagne).

Ambassadeur de France en Namibie et au Botswana.Ambassadeur de France aux îles Fidji, à Kiribati, aux Iles Marshall, aux Etats Fédérés de Micronésie, à Nauru, à Tonga et à Tuvalu.

[1] L’intelligence des limites. Essai sur le concept d’hypertélie, Patrick Tort, Gruppen , 2019, 206 p.

Avant -mémoires, Odile Jacob

[3] Qui avait fondé le 24 juin 1949 la société Interagra qu’il présida jusqu’à sa mort. Il devint l’un des plus grands patrons de l’agroalimentaire mondial, fortune due pour l’essentiel au commerce qu’il a développé avec les pays du bloc de l’Est pendant la période de la guerre froide. Il est l’un des seuls hommes d’affaires, avec Armand Hammer, à disposer d’un bureau à Moscou.

[4] Le Futur du monde global. Le testament politique de Gorbatchev, Flammarion, 2019Mon manifeste pour la Terre, Éditions du Relié, 2002 (trad. du russe par Galia Ackerman et Paul Lequesne) Dialogue pour la paix, avec Daisaku Ikeda, Éditions du Rocher, 2001 (traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain) Mémoires, Éditions du Rocher, 1997Avant-mémoires, Odile Jacob, 1993 (trad. sous la dir. de Georges Philippenko) Le Putsch, Olivier Orban, 1991 (trad. du russe par Michèle Beniser, avec la collab. de Pierre Lorrain)Perestroïka, Flammarion, 1987 (trad. de la version américaine par Jean Bonnefoy et William Desmond)

 

[5] Les mondes de François Mitterrand, A l’ Élysée, 1981 – 1995 p. 370 -371 ;

[6] Perestroïka, p.10.

[7] Sakharov et 33 intellectuels soviétiques en lutte pour la perestroïka, sous la direction de Iouri N.Afanassiev, Flammarion, février 1989, Préface de Claude Frioux, 552 pages.

[8] Lorsque ce livre paraît en décembre 1987, l’événement est retentissant. Pour la première fois, le plus haut personnage de l’État soviétique dénonce ouvertement les travers du système. En proposant des changements radicaux à l’intérieur comme à l’extérieur, Gorbatchev annonce au monde, soixante-dix ans après octobre, qu’une autre révolution est en marche. Livre-choc devenu document d’histoire, Perestroïka demeure la pièce-clé d’un suspens politique à l’échelle mondiale, et le symbole d’un des temps forts de la mémoire contemporaine.

Déconstruction Elisabeth Roudinesco, Le Monde, 20 mai 2021.

[10]50 idées qui ébranlent le monde, Dictionnaire de la glasnost, dirigé et préfacé par Youri Afanassiev et Marc Ferro, Documents Payot, septembre 1989, 522 pages.

[11] Cité par Odd Arne Westad, op .cité p.552.

Us99[12] Pour une analyse détaillée du concept de « maison commune européenne » et de son évolution, voir M.PM Rey, « Europe is our Common Home », a study of Gorbatchev’s Diplomatc Concept », in The Cold War History Journal, volume 4, N°2, Janvier 2004, p.33—65

[13] Conseiller de Mikhaïl Gorbatchev, membre du Comité central du PCUS depuis 1981. Politique internationale N° ’44 été 1989.

[14] Cf. M.P. Rey, Le dilemme russe, la Russie et l’Europe occidentale d’Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002, passim.

 

[15] Anatoli Tchernaiev. My six years with Gorbatchev, Philadelphia, Pennsylvania State University Presse, 2000, p. 53. M. Gorbatchev/Anatoli Tchernaiev, 11 novembre 1985, Archives de la Fondation Gorbatchev, (GFA), journal de Tchernaiev.

[16] Les exportations des pays de l’Est à destination de la RFZ représentaient 10% de leurs ventes à l’étranger

[17] Il avait commencé sa carrière en 1932 à Washington

[18] Si l’on excepte les sommets à trois et à quatre tenus à Téhéran en 1943 à Yalta et Potsdam en 1945, à Genève en juillet 1955 et à Paris en mai 1960 il s’agit du dixième sommet soviéto- américain, septembre 1959 Eisenhower – Khrouchtchev à Camp David, juin 1961, Kennedy – Khrouchtchev à Vienne, juin 1967 Johnson – Kossyguine à Glassboro, mai 1972 Nixon – Brejnev à Moscou, juin 1973 Nixon – Brejnev à Washington, juillet 1974 Nixon -Brejnev à Moscou, novembre 1974 Ford – Brejnev à Vladivostok, juin 1979, Carter – Brejnev à Vienne .

[19] Guy Spitaels op.cit.

[20] Andreï S. Gratchev, l’ Histoire vraie de la fin de l’URSS, Le naufrage de G . Éditions du Rocher, 1992, p.11.

[21] Pierre Briançon, Héritiers du désastre, précis de décomposition de l’univers soviétique, Calmann – Lévy, 1992, p.121.L

[22] L’ Empire tsariste, reposait également sur trois piliers , nationalisme, foi orthodoxe et autocratie.

[23] Déjà en tant que président de Russie, il avait interdit, le 20 juillet 1991, les cellules communistes sur les lieux de travail.

[24] Les Services secrets russes ,Des tsars à Poutine

Texto Tallandier, 2020, 604 pages

 

[25] La chute du Kremlin, L’ Empire du non – sens, Hachette, 1994 ;p.208.

[26] « J’étais faible, je n’ai coupé aucune tête avoue-t-il lors de l’émission confession Gorbatchev – En aparté de Vitaly Mansky, 2020, diffusée le 17 août 2021 sur Arte. « J’ai été trop confiant, trop sûr de moi ».

[27] Bertrand Dufourcq op. cité p.362.

[28] Bernard Guetta, Eloge de la tortue, l’URSS de Gorbatchev, 1985 – 1991, Le Monde éditions 1991.

[29] Lily Marcou, Les défis de Gorbatchev, Plon, 1989, Michel Tatu, Gorbatchev, Le Centurion/Le Monde, 1987.

[30] L’état de toutes les Russies, sous la direction de Marc Ferro, avec la collaboration de Marie – Hélène Mandrillon, La Découverte, 1993.

[31] Marie -Pierre Rey, Le Dilemme russe, Flammarion, p.333.

[32] L’ Année stratégique 1990 sous la direction de Pascal Boniface, Stock , IRIS, 1990, 552 p ;

[33] Un très gros tas de petites monnaies a dit George H. Bush, pince-sans-rire. Un de ses conseillers, Stephen Cohen d’Harvard reste persuadé que s’il avait reçu les 20 milliards de $ demandés, le putsch d’août aurait pu être évité. Mais désirait-on partout avec conviction le maintien de Gorbatchev au pouvoir ?

 

[34] Le réveil du vieux monde, Calmann – Lévy, 1989 p. 187.

[35] Le moment Gorbatchev, Hachette, 1991 p.311.

 

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