La peur de la menace: L’Occident au cœur de l’effroi! Par Margaux Schmit

Cher(e) Lecteur (rice)

C’est avec un grand plaisir et une fierté non dissimulée que je vous offre la première contribution d’une collaboration, que j’espère longue, de Margaux Schmit dans ce blog.
Margaux Schmit n’a pas encore 23 ans mais elle a déjà un CV particulièrement et redoutablement impressionnant.
Hypokhâgne avec mention bien en grec ancien, licence de droit franco-allemand et licence de sciences politiques. Elle se destine par ailleurs à l’école doctorale de Sciences-Po. Paris.
Elle a trouvé le temps d’effectuer un stage à la Chancellerie du Consulat Général de France à Los Angeles ; puis elle a enchaîné au Ministère des Affaires Etrangères à Paris un nouveau stage à la sous-direction du Moyen-Orient.
Margaux Schmit a également été membre de la délégation de l’O.N.G. Humanitarian Aid Relief Trust et comme telle, elle fut envoyée dans le Nagomo-Karabakh en août 2015.
Elle a également été sélectionnée par son université Paris II Panthéon Assas comme membre de l’association de négociations internationales. À ce titre elle a représenté la Lituanie au London International Model United Nations en 2014 auprès du Comité du Conseil Européen.
Pour parfaire son expérience, et toujours sous ce format, elle représentera la Syrie au Comité « Disarmament and International Security. » C’est dire que la polémologie, la problématique du désarmement et des relations internationales lui sont extrêmement familières.
Vous le constaterez ses analyses se révèlent toujours particulièrement percutantes.
Margaux Schmit a en outre d’ores et déjà commis un certain nombre d’articles.
Vous serez surpris par son incroyable niveau de connaissance des dossiers les plus complexes.
En outre un raisonnement parfaitement structuré et une fort jolie plume servent de réelles qualités pédagogiques.
Pour son premier article dans Blogazoi, Margaux a choisi un sujet passionnant mais ardu et loin de toute démagogie ou idéologie.
Vous n’en apprécierez que davantage son courage intellectuel.
Allez je ne vous cacherais pas davantage que j’ai été bluffé par son talent.
A toutes et à tous je vous souhaite bonne lecture.

Leo Keller

La peur de la menace : l’Occident au cœur de l’effroi

« Vous allez voir qu’un jour on va nous déclarer la paix et que nous ne serons pas prêts »
Tristan Bernard

La peur est la première émotion ressentie par un personnage de la Bible. Adam mange du fruit de l’arbre, découvre qu’il est nu et se cache de Dieu. Il avoue alors à son Créateur : « J’ai pris peur parce que j’étais nu ». Sans la peur, Adam et Eve n’étaient capables que d’une appréciation passive de ce qui était bon et d’une crainte imprécise de ce qui était mauvais. Adam nommait les choses, Eve y consentait. La peur leur ouvrit les yeux ; leur histoire – la nôtre – pouvait alors commencer.

La peur, ce sentiment d’angoisse éprouvé en présence d’un danger, réel ou supposé, d’une menace. Une peur qui changea le cours de l’histoire, comme la Guerre civile anglaise changea celle de Thomas Hobbes, comme la Fronde changea celle de Louis XIV. Une peur condamnée par l’article 1112 du Code civil lorsqu’elle est induite par la violence : « il y a violence lorsqu’elle est de nature à faire impression sur une personne raisonnable, et qu’elle peut lui inspirer la crainte d’exposer sa personne ou sa fortune à un mal considérable et présent. » Triomphante, elle perdure encore aujourd’hui, alors que la pax democratica, la stratégie du XXIe siècle dira Huntley , s’autoproclamait victorieuse.

Pourtant, une date marqua le Wendepunkt de ce sentiment de peur. Le 11 septembre 2011, écrit Frank Rich, fut le « matin de cauchemar » qui nous réveilla du « rêve frivole, voire décadent, qui durait depuis dix ans » ; la peur qu’il provoqua, ajoute Brooks, fut la « purge qui nous débarrassa d’une grande partie d’autosatisfaction » des années 1990. Le 9/11 n’était donc pas la fin de l’Histoire. Comme la peur salvatrice d’Adam et Eve, il en hurle au contraire le commencement.

Au lendemain de cet évènement, l’effroi s’émancipe pour devenir terreur. Le terrorisme, idée déjà bien aboutie à cette époque, revêt alors une dimension à l’échelle de sa menace, et donc de la planète. Planétaire ou plus exactement occidentale, car si la menace peut frapper à toutes les portes, seuls les Occidentaux la ressentent comme une épée de Damoclès. A l’image du livre de Dominique Moïsi, cette « géopolitique de l’émotion » invite à analyser cette perception occidentale qui est la nôtre pour la remettre au centre de la question.

I. L’illusion du désordre

Bruno Tertrais constatait, chiffres à l’appui, que « la diminution de la pauvreté, la fin de l’explosion démographique et la démocratisation contribuent à un ordre international plus pacifique ». En 2010, année probablement « la plus pacifique de l’histoire » selon Joshua Goldstein, les bases de données recensent 100 000 victimes liées à des violences politiques pour une population mondiale de 7 milliards d’individus, soit un risque de 0,0014%.

Ce consensus se retrouve dans les interprétations sur les causes de la décrue de la violence politique. Comme l’analyse le HSRP , les accords de paix sont de plus en plus respectés et les négociations entre anciens adversaires permettent de trouver des solutions viables et durables. Comme le souligne Charles-Philippe David, plus de 50% des accords de paix ont failli durant la Guerre froide, débouchant sur une reprise des hostilités à échéance de cinq ans ; mais seuls 14% des accords conclu entre 2000 et 2005 ont échoué. La démocratie devient un régime consensuel, sans adversaires idéologiques déclarés.

A. La métamorphose de la menace

La transformation de la menace constitue le premier constat qui s’impose à l’observateur. La guerre froide avait opposé deux philosophies politiques radicalement opposées et durablement incompatibles. Même si la pax atomica leur avait imposé de renoncer à l’usage direct de la force, leur opposition s’était déplacée vers les domaines de « la confrontation des idées » et vers la périphérie du système stratégique central. Cette menace clairement identifiée était celle de l’holocauste nucléaire précédé ou suivi du franchissement de l’Elbe par les troupes des troupes du Pacte de Varsovie .

La fin de la bipolarité s’est accompagnée de la disparition de cette menace. Pour la première fois dans l’histoire de la France, il n’existait plus de menaces aux frontières, mais on découvrit tout aussi soudainement que s’effondra l’Empire soviétique de nouveaux risques plus diffus et moins contrôlables. La définition de nouveaux cadres conceptuels contribua à élargir le spectre des approches de sécurité et partant le nombre de dangers potentiels. Ce changement de filtre contribua logiquement à amplifier le sentiment d’insécurité puisqu’en se dotant d’un tamis dix fois plus fin, on détecta des dangers dix fois plus petits auxquels on ne prêtait nulle attention par le passé. Cette capillarisation des menaces, pour reprendre l’expression de Didier Bigo , eut alors pour conséquence d’accroître le sentiment d’insécurité puisque s’il n’y avait plus de menaces aux frontières, il n’y avait plus de frontière pour les menaces, selon la formule désormais classique. Les trois mille morts du World Trade Center créèrent un sentiment d’effroi si absolu qu’on en oublia les dizaines de millions de morts (certes virtuels) qu’aurait provoqué « la guerre nucléaire limitée » sur laquelle aurait pu déboucher, selon Ronald Reagan, la crise des euromissiles.

Pourtant, en 2013, le risque de mourir du fait d’une violence politique (au regard de la population mondiale) était de 0,0016%. Celui de mourir d’une maladie transmissible lui était 150 fois supérieur, c’est-à-dire 0,24%.

Le risque de mourir en 1950 du fait de violences politiques était 17 fois supérieur à celui d’aujourd’hui: 700 000 morts pour une population 3 fois moins nombreuse. En 2014, 101 400 morts étaient liés à des violences politiques. En valeurs absolues, ce chiffre se décompose de la sorte :
300 victimes quotidiennes de la guerre
1 800 personnes meurent chaque jour du paludisme (selon l’OMS)
25 000 personnes meurent chaque jour de la faim (selon la FAO).
Et 11 000 meurent de diabète (donc de trop [mal] manger)
49 300 personnes meurent chaque jour d’une maladie transmissible

Malgré les ressauts récents, on observe confirmation de « la loi tendancielle à la réduction de la force employée » mise à jour (au conditionnel à l’époque) par Raymond Aron en 1962.

Constatations chiffrées :
• Baisse des conflits majeurs (>1000 morts) : 13 en 1991 – 6 à la fin 2012, 11 en 2014
• Réduction des victimes liées aux guerres civiles : – 25 %
• Réduction des victimes liées aux génocides : – 90%
• Réduction des victimes liées au terrorisme : -50%
• Réduction des coups d’Etat et des tentatives de coups d’Etat : – 60%
• 70% des conflits sécessionnistes réglés

Les guerres sont plus courtes (sauf en RDC) : dans les années 1970, la moitié des guerres duraient plus de 5 ans. Depuis 2000, 1/5 des guerres durent plus de 5 ans. L’impression de guerre généralisée est donc fausse :
– Asie centrale : 66% des victimes
– Afrique sub-saharienne : 17%
– Moyen-Orient et Maghreb : 8%
– Même en Afrique, les guerres sont moins nombreuses que durant les années 90 et le nombre de victimes a baissé de 25%

En opposition au rapport Brahimi qui, en 2000, parlait de « l’échec lamentable des Nations unies en matière de maintien de la paix », les missions de paix sont de plus en plus efficaces.

Dans le domaine de la Peace research, les explications convergent. L’Etat apparaît comme le principal acteur de cette pacification (confirmation de la thèse réaliste). Mais il est étonnant de lire dans le Journal of Peace Research que « Hobbes avait raison et Rousseau avait tort à propos de l’état de nature », que « la mort violente a brutalement décru avec la montée en puissance du Léviathan » et que ce sont « les démocraties libérales qui ont le plus bénéficié par la pacification liée à l’ère industrielle » . Dans cet article, Azar Gat passe en revue la littérature récente postulant le déclin de la violence. D’après cette recension, le rôle pacificateur de l’Etat est déterminant, aussi bien dans ses relations à la société civile que dans sa capacité à coexister avec ses pairs. A l’intérieur, l’Etat apparaît comme la solution à la belligérance de tous contre tous. Tendanciellement, « la principale raison pour cette réduction de la mortalité n’est pas seulement l’imposition de la paix par le Léviathan mais aussi une plus faible exposition à la guerre des populations civiles qu’au temps des groupes tribaux ». A la fin du Moyen-Âge, l’Etat moderne a renforcé ce contrôle social en réaction aux guerres civiles qui dévastaient l’Europe. Bodin publie Les Six livres de la République en 1576, quatre ans après la Saint Barthélemy, et Hobbes le Léviathan en 1651, deux ans après la décapitation de Charles Ier. Le pacte social est alors pensé comme instrument de pacification d’une société civile belliqueuse, incapable d’assurer par elle-même la cohabitation de communautés rivales. Comme le précise Gat, « le processus de civilisation est en partie la conséquence de la croissance de l’autorité de l’Etat et de son système judiciaire ». Aron avait donc raison d’écrire que seule la primauté du politique permet « de freiner l’ascension aux extrêmes, d’éviter que l’animosité n’explose en passion pure et en brutalité sans restriction ».

La mort causée par le politique ne correspond plus à la grille de lecture que nous offre notre temps. Obsolète, elle ne signifie pas que les menaces se réduisent en valeur absolue mais souligne une métamorphose de ces dernières, et donc de leurs effets. Plus que le nombre de morts, le nombre de réfugiés et de personnes déplacées pour l’année 2015 atteint des résultats records puisque les experts constatent une hausse de 45% du nombre de réfugiés depuis 2011. La menace se déplace et se transforme et le prisme des sociétés occidentales ne fait plus recette.

B. La sécurité globale face à la mondialisation de la menace

Cette mondialisation de l’insécurité rendrait obsolètes les frontières nationales et obligerait à la collaboration internationale en même temps qu’elle remettrait en cause la distinction classique entre d’un côté la guerre, la défense, l’ordre international, la stratégie et de l’autre le crime, la sécurité intérieure, l’ordre public, l’enquête de police. Le crime atteindrait l’ampleur de la guerre, la guerre serait faite par des criminels.

Tout d’abord, le concept de sécurité s’est compliqué et élargi. Il y a une sécurité militaire, une sécurité politique, une sécurité sociale, une sécurité de l’environnement, une sécurité civile. Ensuite, la frontière entre espace intérieur et espace extérieur est dépassée. Les domaines sont mêlés . Enfin, la complexité croissante de la sécurité est déterminée par la réalité d’un ennemi – terroriste, trafiquant, extrémiste – commun à toutes les forces de sécurité.

Aron avait posé, envisageant les possibilités de paix par l’empire, les trois conditions de sortie de l’état de nature : « Que les armes thermonucléaires (ou des armes équivalentes) ne soient pas employées, que la répartition équitable des ressources soit assurée, que les races, les peuples, les nations, les croyances s’acceptent et se respectent ». La mondialisation a bouleversé la répartition des ressources et la croissance mondiale est désormais tirée par des pays considérés alors comme faisant partie du tiers-monde, sans que cette nouvelle donne économique ne génère de tension majeure sur le plan sécuritaire.

Enfin, l’essor du multilatéralisme dérive d’une meilleure compréhension entre les peuples, apparaissant comme la conséquence du recul des guerres interétatiques, qui autorise à considérer que la violence n’est plus l’expression normale des rapports entre Etats. Il est ainsi possible de considérer que le concept de sécurité globale a été tardivement capté par les instances sécuritaires pour préserver leurs prérogatives et étendre leurs compétences. Le fait qu’il a fallu en France plus de 20 ans pour que ces analyses trouvent un écho dans le Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale de 2008 est révélateur du manque d’intérêt qu’avaient suscité ces études lors de leur apparition en 1982. Le concept de sécurité globale contribua à élargir le spectre des dangers potentiels. Ce changement de filtre a logiquement amplifié le sentiment d’insécurité : en se dotant d’un tamis sécurité dix fois plus fin, on détecte des dangers dix fois plus petits, auxquels on ne prêtait hier nulle attention. En combinant la sécurité à la défense, la sécurité globale participa à ajouter le désarroi à la crainte du lendemain.

Toujours plus inventives, les menaces se multiplient et se combinent. A l’image de l’Hydre de Lerne, elles évoluent ensemble et diffusent un sentiment anxiogène d’impuissance face à leur nombre et à leur diversité. Pire, elles s’entrechoquent entre elles, « en plaques tectoniques » dira Dominique Moïsi. Le sentiment de chaos qui est le nôtre face au désordre du monde tient à la rencontre d’un mouvement de plaques tectoniques d’ordre géopolitique, qui coïncide avec l’implosion d’une région sur elle-même et ayant des retombées sur ses voisins et au-delà sans doute sur le monde entier. Imprévisible et impalpable, la menace génère un effet de peur, bien loin que toute logique rationnelle quant à la concrétisation de ses effets.

II. La perception anxiogène des individus

« Lorsque les mots ou les termes ne signifient plus ce qu’ils sont censés signifier, ils perdent leur valeur de référence et les hommes ne peuvent plus distinguer le vrai du faux. » Confucius

« La perversion anxiogène du langage stratégique » constatée par Jean Dufourcq est le symbole de cette confusion intellectuelle qui s’installe faute de disposer de la boîte à outils intellectuels adaptés aux défis de l’époque. Comme le remarquait toujours Jean Dufourcq, « la perversion incontrôlée du vocabulaire induit des inquiétudes irraisonnées et des postures inadéquates. Ami, allié, adversaire, compétiteur, ennemi, menace, risque, danger, fragilité, vulnérabilité, tous ces mots qui n’ont plus de sens commun sont manipulables par tous les experts de la communication. Et derrière ces mots dévoyés les volontés et les projets ne sont plus apparents et les nuisances avancent masquées que nous n’arrivons plus à décoder. L’étrange défaite qui est à craindre en ce début du XXI° siècle est celle des idées, celle des réalités stratégiques » . La multiplication des paradoxes est ainsi la conséquence de l’irruption de ces nouveaux concepts mal maîtrisés du fait de l’inadaptation des structures mentales en charge de les exploiter.

A. Le rôle (pernicieux) des médias

« L’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse. » Proverbe africain

Sans faire une généalogie de l’apparition du crime dans les médias, force est de constater que ce dernier a depuis longtemps été considéré comme une manière privilégiée d’attirer l’attention du public et de susciter son intérêt. Dans les années 1820, aux États-Unis, le Morning Herald réagissait à la baisse de son audience en diminuant les comptes rendus des débats parlementaires, et en leur substituant le récit de cas policiers. Il multiplia ses ventes par cinq en huit ans. Deux siècles plus tard, l’ascension des médias ne s’est pas démentie. Pierre Bourdieu nous le suggérait déjà : « le fait divers fait diversion ». A ce titre, l’INA recense que les faits divers ont augmenté de 73% au journal de 20 heures en 10 ans. Plus de cinq sujets par soir, soit 2062 sujets en 2012 contre 1191 en 2002, phénomène amplifié par le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTCI).

Conditionné par les journaux télévisés mettant en scène les soubresauts du monde, le citoyen a donc du mal à accepter cette réalité statistique du recul de la guerre et de la violence. Sa perception est en fait faussée par les grands modèles d’interprétation. Du fait de la globalisation, l’individu réagit à travers le prisme de l’immédiat, de l’urgence et de l’émotion. Comme l’a montré la photo d’Aylan à la rentrée 2015, « l’urgence mobilise une ressource décisive : l’émotion. […] Or, par sa nature même, l’émotion a des conséquences temporelles incommensurables : elle disqualifie par avance toute contestation de cette immédiateté. »
Dans une étude intitulée « Stéréotypes malléables : Comment les médias améliorent l’image des musulmans américains », Daniel Tutt, professeur à l’Institute for Social Policy and Understanding (ISPU) utilise les domaines de la neuroscience et de la psychologie sociale pour amener une meilleure compréhension des causes et réductions du préjudice causé aux musulmans à travers les images véhiculées par les médias.
Dans son étude, Tutt relève que les stéréotypes changent constamment et sont construits par une partie du cerveau dirigée par l’émotion et non pas par la rationalité. Par exemple, la représentation positive d’un seul musulman à la télévision peut changer la perception des musulmans. D’autre part, il relève qu’une exposition prolongée à de nouvelles images sur des périodes durables a le potentiel de reconfigurer les associations négatives qui ont été apprises par le passé sur des groupes particuliers.
Tutt a étudié l’environnement médiatique aux Etats-Unis sur une période de deux ans et a déterminé que le climat négatif et les caractérisations « stéréotypiques » des musulmans conduisaient à un développement identitaire nuisible chez les musulmans américains, particulièrement chez les jeunes. Aux frontières du déterminisme, cette stigmatisation des musulmans par les médias empêche leur saine intégration dans la société américaine en dépeignant la communauté comme fondamentalement contraire de la communauté américaine blanche de classe moyenne. En effet, les musulmans ont toujours tendance à être considérés comme violents, majoritairement arabes et ayant une mentalité fermée. Pour conclure, il soutient qu’une évolution favorable dans les médias de l’image des musulmans peut à terme être un catalyseur pour non seulement réduire les stéréotypes sur les musulmans, mais également améliorer la diplomatie américaine avec le monde musulman.
B. L’urgence : épée de Damoclès de l’Etat

« La neutralité de l’Etat est un phénomène rare à travers l’histoire, parce qu’elle suppose un autre phénomène également rare : l’unité morale de la société » Aron

« Monstre froid », l’Etat se fond dans un monde sans souveraineté et sans territoire, où la politique est réinventée par l’intervention d’une société civile pacifique. Avec la mondialisation, la géographie des réseaux remplace la cartographie physique et politique. Dans un monde sans centres, les flux s’accroissent, se transforment, se déplacent si rapidement que les représentations anciennes échouent à rendre compte du perpétuel mouvement. L’international se transforme en transnational.

Pour Josepha Laroche, l’acquisition du monopole de la violence légitime a accompagné l’acquisition du monopole de la représentation diplomatique, l’Etat moderne accaparant progressivement les capacités d’action extérieure détenues par des particuliers (pirates) ou des institutions (Eglises). Inversement, l’affaiblissement de la puissance de l’Etat réveillerait aujourd’hui la pulsion de mort, remettant en cause le patient travail de « civilisation des mœurs » conduit par la puissance publique. L’Etat n’est pas le dieu Janus de l’antiquité à la double face. Pris dans le dilemme de la sécurité, les gouvernants ne peuvent s’appuyer sur les rhétoriques de la souveraineté, de la citoyenneté, de la raison d’Etat avec la même performativité. Le doute est là, sur leurs capacités à gérer, sur la correspondance entre leurs croyances et les situations contemporaines.

Quand il n’est plus capable d’assurer la sécurité, l’empire ne remplit plus son contrat. Les attentes des citoyens vivant en démocratie concernent à la fois une sécurité à toute épreuve et le respect des libertés qu’ils estiment élémentaires. Alain-Gérard Slama résume cette ambiguïté, dont seul le talent de l’Etat parvient à maintenir l’équilibre : « La pente des citoyens hyper protégés de nos démocraties est d’exiger de l’Etat toujours plus de prévention, de se plaindre de la moindre nuisance et de faire valoir ce droit par voie de justice ; elle est aussi d’exiger la reconnaissance par la société d’un nombre croissant de droits subjectifs, d’intérêts moraux, dont la justice doit se porter garante, au risque que le juge se trouve investi d’un véritable pouvoir d’inquisition. »

L’empire est d’autant plus puissant que les menaces ne l’atteignent qu’à la périphérie, sans que le centre du pouvoir ne soit exposé à des attaques. Comme l’explique Jack Snyder, « historiquement, la pacification préventive d’une frontière turbulente d’un empire s’accompagne généralement de la création d’une autre, adjacente à la première ». A l’inverse, quand la menace semble plus nuancée, et n’est pas perçue par les personnes vivant aux marches de l’empire comme étant déstabilisante, une action de l’empire traduit un manque de confiance et a pour effet de générer de multiples tensions, héritées d’un fort sentiment d’injustice, et d’un constat de l’affaiblissement du pouvoir central. Avec les attaques terroristes, cette confiance a disparu.

L’action de l’Etat passe par le rétablissement d’un consensus social qui vient d’être altéré par la violence. Pour recourir à la force, la puissance publique ne peut pas se passer de ce consensus sous peine de tomber dans une gestion autoritaire. En tant que médiateurs entre la puissance étatique et la population, les journalistes relayent les tentatives politiques de gestion et jouent un rôle déterminant dans la perception de l’événement et de ses conséquences par la population. « La presse assure une fonction de cohésion sociale face au terrorisme. » L’efficacité d’une réponse au terrorisme ne réside donc pas essentiellement dans la qualité de ses services anti-terroristes mais également dans une communication appropriée et perceptible.

Avec son caractère intrinsèquement symbolique, la réponse au terrorisme laisse une place capitale au discours. « Le discours et l’art de présenter la réalité d’une politique publique sont primordiaux. Tout État, en particulier démocratique, est un acteur social qui doit composer avec des acteurs sociaux concurrentiels pacifiques, les groupes d’intérêt, voire violents, par exemple les groupes terroristes, et avec des électeurs qu’il doit convaincre. Aussi, sauf à se lancer dans une quête impossible, les stratégies de communication en ces domaines, pour être efficaces, visent donc le plus souvent la simplicité. Elles offrent avant tout, en ce sens, une information de représentation et au moins pour ce motif, elles sont un élément fondamental de la politique publique anti-terroriste. Cette recherche de la simplification s’apparente à la recherche de l’efficacité. » L’écho médiatique est un élément structurant de l’action terroriste.

Les pouvoirs publics doivent donc travailler sur les perceptions de la réalité, en attendant d’éventuels succès concrets (comme le démantèlement d’un réseau terroriste ou la condamnation pénale d’auteurs d’attentats), en diffusant des schémas d’interprétations adéquats. L’objectif est ici de réduire le désarroi de la population et le discrédit de l’Etat affaibli en proposant des lectures appropriées de l’événement.

« Au commencement était la violence. Quand la violence devint intolérable jaillit la guerre. Et la guerre, règle introduite dans le désordre, commença à faire reculer la violence » Pierre Chaunu

Margaux Schmit
Paris le 13 Mars 2016

Sources

Robert Muchembled, Une Histoire de la Violence, 2008
Jesse Richard, The Secret Peace, 2010
Joshua Goldstein, Winning the War on War, 2011
Steven Pinker, The Better Angel of our Nature; Why Violence has declined, 2011
John Horgan, The End of War, 2012
Azar Gat, Is War declining and Why?, 2013
http://www.cipadh.org/fr/l%E2%80%99islam-et-sa-perception-depuis-le-11-septembre
« La géopolitique des émotions » de Dominique Moïsi
« La géopolitique des séries » de Dominique Moïsi
« Les guerres asymétriques » de Barthélémy Courmont et Darko Ribnikar
« Les médias et l’« insécurité »: une irrésistible ascension ? » extraits de La France a peur de Laurent Bonelli
« Anciennes et nouvelles menaces : les enjeux de la sécurité en Europe » de Pierre Du Bois – Relations internationales 2006/1 (n° 125)
« Épistémologie de la sécurité globale » de Jean-Jacques Roche
« Le silence des armes ou la paix importune » de Jean-Jacques Roche
Thèse de Julien Fragnon « Le discours antiterroriste : la gestion politique du 11 septembre en France », soutenue le 24/03/2009 à Lyon 2 sous la direction de Paul Blacot.
« La mondialisation de l’(in)sécurité ? » de Didier Bigo

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