Autopsie d’une folie collective (ou « d’un assassinat programmé ») : l’Affaire Mila » par Stéphane Encel

Autopsie d’une folie collective (ou « d’un assassinat programmé ») : l’ « Affaire Mila »

Stéphane Encel

   Alfred Dreyfus. Il n’avait rien demandé, sinon d’être un bon français, un bon mari, un bon père. Pris dans un engrenage qui devint infernal et hors de contrôle, il eut une grande partie de l’opinion contre lui, plus ou moins fortement.
Exilé, il fut privé de sa vie. Ses soutiens combattirent pour lui, pour son honneur, et pour l’honneur de la République. J’ai trop de respect pour ce qu’il représenta, pour son courage, pour ses partisans et les historiens qui travaillent sans relâche sur l’Affaire pour la citer à tort et à travers.

Mais Mila, jeune fille innocente, qui n’avait rien demandé que de vivre sa jeunesse, a été privée de sa vie, exilée dans son propre pays, menacée par des milliers de harceleurs, lâchée par une partie de l’opinion, par lâcheté ou compromission.

Loin de ne faire que subir passivement, elle lutte au quotidien, pour elle, son honneur, et pour la cause qu’elle porte désormais : la liberté d’expression. Et c’est pour ce qu’elle est, et représente, qu’elle vit tout ça. Dreyfus avait eu le tort d’être alsacien et juif ; le nombre de menaces au nom de l’islam que Mila reçoit, très souvent accompagnées de sexisme et d’homophobie, ne laissent planer aucun doute sur ce qui lui est reproché, en plus de ne pas se taire, de se défendre, jusqu’au bout. Comme le fit Dreyfus, pour retrouver le contrôle sur sa vie.

Il faut s’engager pour Mila, à la fois parce qu’elle est une jeune fille vulnérable et menacée, et parce qu’elle représente désormais les valeurs humanistes de la République : la protection de la jeunesse, la liberté de ses choix et orientations sexuelles, la liberté d’expression, mais aussi la lutte contre les dérives technologiques – en l’occurrence les réseaux sociaux –, qui sont une menace pour l’individu et la collectivité.

La nostalgie d’une jeunesse engagée ?


La grande majorité des harceleurs des réseaux sociaux sont jeunes, les chiffres le disent, et c’est le cas dans l’ « affaire Mila ». Doit-on désespérer d’une jeunesse prise au jeu des écrans, dépolitisée, et, finalement, largement consensualiste ? On a beaucoup fantasmé, je pense, la fougue, la vaillance, la capacité insurrectionnelle, voire révolutionnaire, de la jeunesse.
Mai 68 traîne encore largement dans les esprits, mais aussi les printemps arabes, avec la valorisation, cette fois, des réseaux sociaux. Outre le fait que le mouvement estudiantin français récupéra la lutte ouvrière, et que le degré de politisation et d’engagement était très variable – comme le montre à merveille l’excellent Péril jeune (1994) de Cédric Klapisch –, on pourrait tout aussi bien évoquer le conformisme de la jeunesse dénoncée par Zola, en 1897, dans sa lettre spécifique à la jeunesse :        « Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? ».
Mais également Robert d’Harcourt, qui sera Académicien, et qui établit un réquisitoire implacable lors de la montée du nazisme, dans son Evangile de la force (1936), pointant du doigt le danger absolu d’une jeunesse en quête d’un repère puissant, d’une autorité, de la force d’un « premier amour », incarnés dans la foi en Hitler.
La jeunesse n’est pas idéaliste, humaniste, empathique, révoltée, par essence ; elle peut tout aussi bien être fanatique – parce que fanatisée –, bête, méchante et irresponsable. Et, première porte ouverte que j’enfonce, c’est l’éducation qui reste la pierre cardinale – « C’est le professeur allemand qui ouvre la voie aux stukas », disait d’Harcourt.

   Or, il y a une forme d’inversion des valeurs, depuis au moins les années 80, et accélérée de manière fulgurante avec la technologie numérique : cette dernière étant devenue un pilier du système économique, ceux qui la maîtrisent sont au centre de toutes les attentions.
Courtisés, mis en valeur, constamment sollicités, les « jeunes » passent pour détenteur d’un savoir, alors qu’ils sont en plein apprentissage et en demande, au contraire, de formation. Comme si, d’une part, maîtriser les « nouvelles technologies » était une valeur en soi.
Il faut, après tant d’autres, répéter que la technologie, n’importe laquelle, n’est pas porteuse de valeurs en soi : on en fait le meilleur comme le pire. D’autre part, on oublierait presque que si les       « jeunes » sont tant courtisés ce n’est pas pour le savoir qu’ils possèdent, mais parce qu’ils constituent une cible économique capitale.
Ils sont d’abord vus comme des consommateurs à choyer – c’est à dire à caresser dans le sens du poil, en leur donnant l’illusion que leur avis compte et qu’il est intéressant –, et ce dès la sortie de l’enfance.

Ce sont pour ces raisons que les réactions de mes étudiants, de tous horizons, ne m’étonnent pas : environ la moitié se déclarent pour la peine de mort, la quasi-totalité déconseillent, voire dénient, la possibilité de critiquer les religions, par souci de « respect ».
Ainsi furent-ils « Charlie » du bout des lèvres, jusqu’à l’année suivant la tuerie, puis presque plus :      « N’ont-ils rien compris ni retenu pour continuer à se moquer, à ridiculiser, les religions, en l’occurrence l’islam ? » Il va de soi qu’aucun n’ouvre les pages du journal, ne serait-ce que pour se faire une idée.
Alors vous imaginez bien ce qu’ils peuvent dire à propos de Mila ! Manque de « respect », jeu qu’elle joue et dont elle doit assumer les conséquences, j’ai entendu beaucoup de choses, souvent les pires, notamment une violence – à peine – contenue. Le « meilleur » réside dans la mise dos à dos de Mila et ses harceleurs, dans le genre : « toutes les violences sont condamnables… »

Je voudrais d’abord développer plus spécifiquement deux points d’accusation : le manque de              « respect » et le « jeu dont il faut assumer les conséquences »

Le « respect ‘nique ta mère’ »


C’est probablement l’un des mots les plus utilisés par notre saine jeunesse : la demande de respect, l’injonction du respect. Intéressante notion, que l’on pourrait croire éminemment juridique, mais, en réalité, et peut-être par sa grande subjectivité et son haut degré moral, le respect n’est qu’exceptionnellement une notion de droit…
Absent de la plupart des dictionnaires juridiques, on la retrouve essentiellement dans le droit au respect de la vie privée, dont on sait par ailleurs que c’est l’objet depuis bien longtemps d’un système juteux et assez vicieux, entre plaintes lucratives contre des magazines, et profits encore plus lucratifs de ces mêmes magazines… Je ne peux donc être mis en accusation pour « manque de respect ». Et pourtant, c’est l’exigence première de mes ouailles !
D’où vient alors cette exigence ? Je pense qu’elle est pour beaucoup issue d’une sous-culture              «banlieue », particulièrement en vogue depuis la déferlante du hip hop. Et dans cet univers fasciné par les gangs, la mafia, le grand banditisme, il n’est pas étonnant que le « respect » soit constamment invoqué : les codes du fonctionnement mafieux – à l’ancienne, façon Parrain ou Scarface – imposent, ou imposaient, en effet, le respect, comme valeur cardinale.
En réalité, et selon ironiquement les plus lointaines acception du terme, ce respect a d’abord pour objectif de maintenir des rangs, des hiérarchies, des titres. Et dans la reproduction de ce fantasme mafieux dans le cadre des petites bandes de quartier, l’idée est de préserver le « territoire », d’obtenir le « respect », du à sa puissance et sa capacité de l’imposer violemment.
Sous-culture d’une virilité extravertie – il faut voir les modèles bodybuildés Booba et Kaaris, bien que vieillissants –, elle s’est imprégnée partout, jusque dans les soap de télé-réalité, où chacun demande le respect à tous les autres, à grands cris et avec force insultes… Et l’on comprend mieux que le respect est souvent à sens unique, très subjectif, et, finalement, très égocentrique. Ce qui explique que beaucoup peuvent écrire et dire les pires saloperies à Mila, en lui enjoignant le respect envers l’islam.     

Les réseaux sociaux comme la Bourse ?

 « De quoi se plaint-elle ? » Entendu à l’envi, cette remarque s’accompagne d’un argumentaire récurrent : elle savait parfaitement ce qu’elle faisait, en étant sur les réseaux sociaux, en faisant des live, en prenant position et réagissant dès le début. Le raisonnement est pragmatique, voire cynique. J’y entends ce que l’on pourrait dire des boursicoteurs ruinés. Ils connaissaient parfaitement les risques du système, dont ils voulaient bénéficier, et ne peuvent donc pas se plaindre lorsque le système se retourne contre eux. Ils ont joué, ils ont perdu.
Mila a joué et a perdu. Et elle est encore davantage responsable puisqu’elle a persévéré, réitéré ses propos et ses attaques. À l’instar de Charlie, d’ailleurs. On lui aurait éventuellement pardonné – grand seigneur –, si elle s’était confondue en excuses, si elle avait avoué son ignorance, sa faute, son péché…
Le Graal si elle avait abandonné ses pratiques déviantes, voire envisagé une conversion ! D’ailleurs, elle raconte dans son livre que c’était bien le projet de quelques-uns de ses « camarades » d’école – au moins dans la première partie de ma liste « rédemptoriste » : la coincer en bande contre un mur, et attendre qu’elle confesse.
Du pur fascisme. Mais non. Elle ne le fera jamais.
Peut-on alors lui reprocher un manque de prudence, de mesure, vis à vis de ce système ? Non plus. Car ce système n’est pas extérieur à la vie courante des jeunes, il est la vie courante des jeunes. Ils ont une existence sociale virtuelle, en totale interaction avec la vie « réelle ».
Il n’y a plus de frontières, de degré, de nature ou de temporalité, entre les deux ; d’où les milliers de vidéos chaque jour mises en réseaux et qui deviennent virales. Le réel nourrit le virtuel, et inversement, dans un cercle sans fin[alité]. Il est complètement illusoire de penser qu’un jeune peut choisir de ne pas être sur les réseaux sociaux. Et, comme le déplorait dans les années 60 McLuhan, ces outils médiatiques forgent le message, et même le type de message. Ces réseaux, par leur format et mode de fonctionnement, poussent inéluctablement à l’outrance, aux réactions émotionnelles, aux effets de masse et de foule, etc…

Les réseaux sociaux, incarnation de la « foule solitaire » ?

 Ce qui est frappant dans ce genre d’affaires, c’est la distorsion complète entre le profil individuel et l’action collective. En général sans histoire, aux casiers judiciaires vierges, les mis en cause sont souvent décrits comme en retrait, voire timorés, ne comprennent pas ce qu’ils font là, ce qu’on leur reproche, la gravité de quelques mots écrits à chaud à travers un écran. Étranges similitudes avec les effets de foule, décrits depuis le XIXe siècle.

Comment des individus « normaux », socialement intégrés, ont-ils pu lyncher, torturer, et brûler vif Alain de Monèys, personnage aimé et respecté de Gironde, lors de la foire annuelle de Hautefaye, le 16 août 1870 ? Procès retentissant – certains accusés auraient même récupéré de la graisse fondue de la victime… –, il va alimenter bien des fantasmes, des incompréhensions, et des tentatives d’analyses. La remarquable étude d’Alain Corbin (1990), Le village des « cannibales », a montré la convergence de la peur, dans une période si intense et difficile – la fin de la guerre avec la Prusse –, l’ennemi commun que l’on hait, et que l’on veut extirper comme cause de tous les maux, bien évidemment la surenchère de violence une fois la foule constituée, et le sentiment d’impunité, dû à l’absence de représentation étatique et militaire à des kilomètres à la ronde.

Au-delà de la spontanéité de l’événement, de sa non-préméditation, il y a tout de même rencontre d’une motivation commune très structurante ; et même si la fameuse « psychologie des foules », théorisée par Le Bon en 1895, est sujette à beaucoup de débats et de critiques, on peut en tirer a minima le fait d’une dilution de la responsabilité au sein de la foule, une forme de contagion de comportement et d’émulation, un sentiment d’impunité d’autant plus grand que la foule est nombreuse et que la représentation de l’ordre est absente.
Ne peut-on y voir les ingrédients réunis dans le cyber-harcèlement ? Et plus particulièrement dans l’affaire Mila ? Pour ma part c’est assez clair. La désignation, à un moment donné, d’un ennemi, qui se pare de tous les maux, « Ennemi objectif » – pour reprendre la formulation d’Arendt – objet de fantasmes de plus en plus grands – un étudiant m’a dit qu’il était sûr que Mila devait « puer », qu’elle était « crade », « dégueulasse » –, la surenchère par contagion, tout à fait assumée, d’ailleurs : celui qui aura l’insulte la plus forte, la plus définitive, s’alignant sur les milliers d’autres, et lui permettant de gagner en notoriété.
Horde terrible, dont la  haine s’auto-alimente à l’infini, par vagues successives. Signe d’une gigantesque frustration, en réalité ; d’une tristesse dans la recherche désespérée de quelques followers/abonnés supplémentaires. Et d’un grand sentiment d’impunité, à double titre : la certitude que l’on ne fait rien de mal – au contraire, puisque beaucoup invoquent la légitime défense d’une foi agressée –, et que l’on ne risque rien.        

L’ignorance est déjà un choix coupable

  Il paraît évident que les harceleurs et leurs soutiens ne connaissent rien à l’affaire. Mais c’en est très impressionnant ! Aucun de mes étudiants n’a pu me rappeler les faits initiaux : Mila, dans une conversation live sur Instagram réservée aux abonnés, répond à la question de l’un d’eux sur ses préférences d’intimité en matière de filles – « t’as une préférence pour les blanches, les arabes, les noires ? » – écartant notamment le type arabe.
De là un mâle éconduit qui, de dépit, la traite de raciste et l’insulte au nom de Allah, puis le mouvement prend de l’ampleur, s’accompagne d’homophobie. Et le tsunami est déclenché. À part les premiers présents lors du live, plus personne ne sait ce qu’il s’est passé, et, bien pire, plus personne ne cherche à savoir ; pour la plupart on juge sur les bribes d’éléments médiatiques, au gré des instructions, rebondissements et procès.
Pour les « militants », on ne retiendra que les déclarations postérieures de Mila sur la religion musulmane, du moins telle qu’elle est défendue par les plus fanatiques. Et on se rend compte que circulent des « prêt à agir », composés des déclarations de Mila, des adresses de ses comptes, et de l’injonction de défendre l’islam contre ces attaques.
Derrière, il y a des idéologues, les mêmes, souvent, qui assaillent l’imam Chalgoumi de milliers de menaces de mort. Nous trouvons un processus identique. Et, de la même manière, aucun de mes étudiants musulmans – se déclarant tel – n’a pu me dire ce que pensait, plus ou moins, l’imam. Très vindicatifs ou très moqueurs, ils ne se réfèrent que sur ce qui circule sur la Toile, une compilation des interventions de l’imam, savamment agencée pour qu’il paraisse soit crétin, soit hostile à l’islam.
Il en a été de même avec l’affaire tragique qui conduisit à l’assassinat de Samuel Paty. On pourrait parler d’un système bien rôdé, instrumentalisé, appuyé sur des milliers de petites mains. Bien sûr que chacun niera le lien entre un message sur twitter et un passage à l’acte, mais nous connaissons très bien cette défense de fonctionnaires, d’exécutants, qui s’aveuglent en pensant n’avoir fait qu’inscrire un nom sur un registre.

C’est peut-être là que le rôle d’enseignant et de formateur entre en jeu, auprès de ces petites mains, pour leur présenter l’ensemble du dossier, pour libérer la parole et agir sur elle, en toute transparence.

Des mêmes profils


A chaque causerie ou débat sur la laïcité, la liberté d’expression ou les attentats, les mêmes arguments sont avancés, si bien que j’identifie très rapidement au moins deux profils. Ceux qui ne déclarent aucune appartenance particulière, et qui invoquent systématiquement « le respect pour toutes les croyances », la paix sociale à tout prix, avec une logique implacable que j’ai mainte fois entendue : « puisque l’on sait parfaitement que certains sujets sont sensibles, alors pourquoi continuer à les aborder ?! » CQFD.

Ceux, « issus de l’immigration », se déclarant musulmans – plus ou moins pratiquants, peu importe, puisqu’ici seul compte l’aspect identitaire de défense –, et qui estiment tous que l’Etat est plus ou moins raciste, que la police l’est encore davantage, que la laïcité ne sert qu’à attaquer l’islam, qu’il y a deux poids, deux mesures, etc… Ce qui est troublant, mais dans cette logique, c’est que le jour même d’attentats, ou le lendemain, les premières réactions en classe sont : on va encore s’en prendre à l’islam et aux musulmans… Ce qui est compliqué, c’est que cette posture, avec sa grille de lecture formatée, rejette bien sûr les informations contraires – c’est le biais de confirmation, qui sélectionne ce avec quoi nous sommes déjà d’accord –, mais peut, avec les réseaux sociaux, ne jamais plus croiser d’autres façons de voir les choses. Ainsi les questions que je pose, les arguments que je soumets, étonnent, comme si nous ne vivions pas les mêmes choses sur la même planète. 

Que faire ?

Tout démarre par une conviction. D’abord de la légitimité de la cause défendue, et j’ai déjà plusieurs fois exprimé cette conviction vis à vis de Mila. Pour moi, il n’y a pas de « mais », de « si », de « peut-être ». Seconde conviction : qu’il y a encore quelque chose à faire. Si l’on pense que la génération est perdue, que la cause est un bastion d’arrière-garde, alors confinons-nous dans « l’à-quoi-bonisme».

Après la conviction, c’est la bonne connaissance, non seulement des dossiers, mais tout également des publics à qui l’on s’adresse. Ainsi que je le remarquais dans mon essai sur l’antisémitisme, il faut bien distinguer – autant que possible – les idéologues des gens de « bonne foi ». Il est vain, et même contre-productif, de tenter de convaincre, ou même de parler, avec les premiers. Un Soral ne changera jamais d’idéologie, car c’est son fonds de commerce, il y est lié de manière existentielle. Il se servira en revanche de ces bonnes volontés pour se dédiaboliser et montrer qu’il est ouvert au dialogue.
Mais les seconds, même vindicatifs, peuvent être approchés. Leur grille de lecture est souvent faite d’a priori, de préjugés, de bêtises, façonnés par un monde de « déchéance de rationalité », selon l’élégant concept du sociologue Gérald Bronner. L’information à chaud, à la carte, l’absence de vérification, de recul, de réflexions. Aux bonnes volontés d’aller faire du porte à porte analytique et militant, ne serait-ce que pour apporter les éléments formels et vérifiés, puis de proposer des pistes de réflexions.

Une fois identifié son public – individuel ou collectif – susceptible d’être réceptif, il faut faire preuve d’une patience infinie – pour entendre les pires choses – et d’une pédagogie puissante, c’est-à-dire qui s’adapte constamment. Il n’est plus possible d’asséner des vérités, ou de donner l’impression de le faire. « C’est inadmissible de harceler Mila et de la priver de sa vie ! » Cette évidence, énoncée de la sorte, n’aura non seulement aucune pertinence, mais sera, encore, contre-productive, puisqu’elle vous cataloguera, et vous deviendrez inaudibles.
L’inscription sous les colonnades de l’entrée de la place Masséna, à Nice, en souvenir de la pendaison d’un résistant en 1944 : « Passant, incline-toi. Souviens-toi », est d’un autre temps. Face à une société devenue, surtout pour les jeunes, horizontale, se méfiant, voire rejetant, toute affirmation d’une verticalité, du savoir, de l’information, toute injonction, il faut, à mon sens, commencer par libérer la parole. Ce n’est pas agréable. Parfois c’est presque insoutenable.
Mais c’est une étape essentielle dans la mise en confiance, dans l’identification des arguments, dans la possibilité d’ouvrir un espace de discussion. Ce n’est qu’en s’adaptant, après cette étape, que l’on peut espérer quelque chose.
Certainement pas que les jeunes arborent un tee-shirt « #jesuismila » ! Il faut avoir des objectifs assez simples, et des ambitions mesurées. Mais avoir été audible, faire entendre une parole que les interlocuteurs n’ont jamais entendue, c’est plus important qu’il n’y paraît ; c’est une brèche dans des certitudes, dans du conformisme, qui peut faire son chemin.

Taḫless ?

   Après avoir argumenté, bataillé, exposé avec mon père, il me répondait souvent avec ce mot yiddish, qui peut signifier : « Et alors, et donc ? » ; ou, plus pragmatique encore, « tout ça est bien joli, mais ?… »

Il faut reconnaître que tous les efforts, que même les succès éventuels – juridiques, judiciaires, médiatiques, pédagogiques… – ne changeront rien à la situation de Mila. Elle l’écrit, elle en a conscience ; il y aura toujours quelqu’un qui l’identifiera et partagera sur les réseaux sociaux, réactivant sans fin le cercle infernal. Une fatwa sans plus besoin d’autorités religieuses pour l’émettre, comme jadis avec Salman Rushdie.

Le journaliste d’extrême-droite Grégori a bien tenté de tuer Dreyfus d’une balle, lors de la panthéonisation de Zola, en 1908, quatorze ans après le début de l’Affaire, deux ans après la réhabilitation, et fut acquitté de son geste… Elle est une martyre, dans tous les sens du terme :          « témoin » de sa foi, c’est-à-dire de la préservation à tout prix de sa liberté d’expression. Car en présentant ses plus plates excuses, à n’importe quelle étape de son chemin de croix, avec en plus la circonstance atténuante de l’âge, elle aurait pu – probablement – reprendre une vie à peu près normale.
Que ne le fait- elle donc pas !!! Mais ne disait-on pas également aux Juifs qu’en cessant de le montrer, d’en parler, de l’assumer, bref, en n’étant plus Juifs, ils mettraient fin à l’antisémitisme ?… La capitulation n’est jamais une victoire. Les grandes causes ont leurs martyrs, et c’est donc en leur nom, presque par respect pour eux, qu’il faut combattre, continuer, partout et sur tous les terrains. La démocratie n’est qu’un mot si on ne l’investit pas.

J’ouvrirais alors avec Bernanos, qui refusa les compromis et compromissions, et qui mit chacun devant ses responsabilités, de retour d’exil, en 1945. Il avait saisi la mesure de ce qui nous attendait, alors qu’on célébrait avec souvent beaucoup d’insouciance la Libération :

« L’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles. L’espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l’âme. La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté »

Car les principaux ennemis se nomment lâcheté, ignorance, inertie. Robert d’Harcourt affirmait déjà que « les minorités ardentes ont finalement plus de poids dans le destin d’un pays que les majorités atones ». C’est une donnée constante, et Bernanos ajoute que « l’homme moyen […] ne demande, au fond, qu’un prétexte à renier des libertés dont il ne veut plus courir le risque ». Par confort, facilité, peur. Mais rien n’est inéluctable, sauf la mort – et encore !… « L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait », posait encore Bernanos.

Alors tant que Mila mène le combat de sa nouvelle vie, il faut apporter sa pierre au combat, parce qu’il est absolument juste : il l’était hier, l’est aujourd’hui et le restera demain.

Stéphane Encel
Paris le 29 Juin 2021

Stéphane Encel est historien, enseignant et essayiste ; il a notamment publié Les Hébreux, en 2009, qui vient d’être réédité et actualisé chez Armand Colin, et L’antisémitisme en 100 questions, réédité en poche en 2020 aux éditions Le Passeur. Il a aussi contribué à l’ouvrage collectif #JeSuisMila, #JeSuisCharlie, #NousSommesLaRépublique, en 2020, aux éditions Séramis.

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