Alexis Tsipras ou l’hôtel du libre-échange.

 

Disons-le tout de suite, clamons-le et répétons-le à l’envie.
Alexis Tsipras a provoqué en moi, comme chez beaucoup de personnes, tantôt des crises violemment urticantes voire ulcérantes tantôt une hilarité tristement goguenarde mais toujours nimbées d’un halo d’incompréhension.

Comment le pays d’Aristote a-t-il pu porter au pouvoir – et ce le plus démocratiquement du monde d’ailleurs – celui que je taxais, il y a encore peu, de dangereux énergumène totalement décervelé.
Comment avons-nous pu, nous Européens, dignes et remarquables héritiers de l’éthique à Nicomaque du même Aristote, supporter, endurer, voire cajoler celui qui depuis huit mois, nous a tenu en haleine en claquant et ouvrant – parfois dans le même mouvement – les portes de la négociation.
L’Europe, n’en déplaise à certains n’est pas un hôtel du libre-échange !

Pire, nombre d’apprentis hommes politiques écoutaient et buvaient benoîtement, dévotement, naïvement et stupidement les remèdes et potions magiques distillés par l’impromptu d’Athènes et son Diafoirius de ministre des finances.

À cet égard, on aura eu droit en France au trio tragiquement comique de Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg et de l’inénarrable Marine Le Pen, embourbés comme à l’accoutumée dans l’immuable et inaccessible bêtise de leur idéologie.

Et pourtant ! Et pourtant, depuis cette semaine, j’ai révisé mon jugement sur Alexis Tsipras après avoir suivi son discours télévisé du 20 août 2015 à Athènes. Passé l’effet de sidération et après l’avoir relu, trois figures tutélaires se sont imposées à moi avec la certitude de la force tranquille et la grâce du naturel : Max Weber, Pierre Mendès-France, et Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Il a suffi d’une seule phrase pour que cet apprenti histrion se mue en quasi-Homme d’État. Tout a été dit sur les accords négociés, avortés et finalement arrachés, accordés et acceptés. Je ne reviendrai donc point dessus.
Au reste ni Angela Merkel ni Alexis Tsipras ne méritent les tombereaux d’insultes et caricatures débiles dont ils furent affublés. L’on n’aura jamais atteint aussi vite de tels sommets dans le ridicule.
Vouloir reprocher à Angela Merkel d’être la vigilante et vertueuse vestale du temple relevait du burlesque. Vouloir reprocher à Alexis Tsipras de défendre, bec et ongles, ce qu’il croyait être les intérêts de son pays montrait tout simplement que les créanciers d’Athènes n’avaient point lu Don Juan de Molière et point retenu son fameux dialogue avec Monsieur Dimanche.

Mais passons sur ces accords qui resteront dans l’histoire comme un modèle de ce que les Européens savent le mieux faire : le consensus après la crise de nerf !

Qu’un créancier veuille récupérer sa mise quoi de plus naturel ; qu’un débiteur tente de s’esquiver quoi de plus commun !
Qu’enfin un peuple ne soit point séduit par le cens et l’impôt a fini par cesser de m’étonner ! Avoir inventé les zétètes, véritables ancêtres de nos modernes percepteurs, ne met point à l’abri des surprises. Or chez les Grecs l’impôt relève de l’hérésie.
J’ai maints chapîtres vus disait La Fontaine !

Qu’Alexis Tsipras ait fait feu de tout bois, et la plupart du temps hélas à mauvais escient et de fort mauvaise manière, pour sortir du bois à moindre frais son pays où tous ses prédécesseurs l’avaient encalminés par lâcheté, clientélisme et corruption semble ressortir du devoir naturel d’un chef d’État dont la mission première et ultime – faut-il le rappeler – reste de défendre avec la dernière énergie les intérêts de son pays et de ses nationaux.

Le lecteur me pardonnera- du moins je l’espère- mon outrecuidance à rappeler les dialogues homériques, savoureux, et pas toujours dignes et fleuris des deux maquignons qu’étaient Jacques Chirac et Joseph Ertl, accessoirement ministres de l’agriculture (on devrait plutôt dire des agriculteurs) de France et de feu la RFA.
Est-il vraiment nécessaire de rappeler le véritable chantage exercé par le Général de Gaulle et sa politique de la chaise vide lors du plan Fouchet.

L’on aurait mauvaise grâce à l’oublier lorsque l’on encense et embaume Alexis Tsipras sous des reproches justifiés mais que sa situation et la souffrance des Grecs imposait.

Souffrance- faut-il le rappeler- que rien ne permet d’en attribuer la paternité ni aux européens ni à la troïka.

Et pourtant en cette période estivale la grâce a touché Alexis Tsipras. J’ai été interpellé lors de son discours annonçant sa démission.

Tsipras a certes changé l’Europe de tous les péchés d’Israël. Tel Jésus marchant sur les eaux du lac de Tibériade, il a certes transformé ce qu’il a concédé (c’est-à-dire pratiquement tout) en miraculeuse victoire. Mais quoi ? Ce sont là des figures de style imposé!
Mais quoi ? L’on ne troque pas si facilement les habits du « comediante » pour la vêture du « tragediante ».

“We gained considerable ground without that meaning that we achieved what we, and the Greek people, wanted,…Now that the difficult cycle has reached its end…I feel the deep ethical and political obligation to put to your judgment all I have done.”

« Le mandat que j’ai reçu le 25 janvier a atteint ses limites », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il voulait « soumettre au peuple grec tout ce que [il a] fait, afin qu’il décide de nouveau ». « Vous déciderez avec votre vote si vous approuvez l’accord ou non, et qui peut mener les réformes nécessaires », a dit Alexis Tsipras, avant de solliciter à nouveau la confiance des électeurs pour mettre en œuvre son programme. « En ces heures difficiles, ce qui importe le plus pour notre pays est la démocratie. ».
Lorsque Tsipras dit s’être battu avec la dernière ardeur pour avoir obtenu un nouveau et faramineux prêt et que cet accord n’est certes pas un bon accord ni celui qu’il avait de ses vœux appelé mais que pourtant c’est le meilleur accord possible alors, oui je suis touché.

Alors oui je suis touché et profondément interpellé par un homme qui reconnaît ses erreurs et ses échecs !

Oui, je suis interpellé par un homme qui en pleine crise jette aux orties ses chimères.
Oui je suis séduit par un homme qui huit mois après son élection triomphale n’hésite pas à déserter son idéologie et son credo et à quitter son camp car son camp a déserté l’avenir de son pays pour ne pas déserter une idéologie désuète !

Oui je suis séduit par un leader, qui après une élection triomphale n’hésite pas à revenir devant les urnes pour défendre son bilan.

Ses anciens adversaires devenus alliés de circonstance sortiront, une fois l’accord entériné, l’épée du fourreau. Quant à ses anciens alliés, désormais farouches ennemis, il y a déjà quelque temps que Brutus Varioufakis a aiguisé la dague félonne !

À la différence de tant d’hommes politiques qui se réfugient derrière le peuple pour prendre une décision Alexis Tsipras a courageusement assumé une décision qu’il sait impopulaire (référendum referens) mais vitale pour la survie de son pays.

Il ne se réfugie point derrière le peuple pour se défausser d’une décision difficile. Bien au contraire, il le convoque, lui demande son aide et lui soumet pour approbation ce qu’il juge nécessaire et salutaire mais éloigné de ses promesses électorales. C’est ça la démocratie. Et pas autre chose !

Certes les règles byzantines de la vie politique grecque avaient rendu le passage aux urnes nécessaire. Il eût put cependant temporiser. L’eût-il fait que seuls des esprits chagrins se fussent levés en masse.

La réalité des faits ayant pavé le chemin, Tsipras a estimé avoir outrepassé son mandat. Le leader de gauche, voire d’extrême gauche, a ainsi administré une leçon de démocratie dont Socrate, Périclès, Démosthène et consorts peuvent légitimement revendiquer la fière paternité.

Victor Hugo écrivit : « Souvent la foule trahit le peuple. » Tsipras a visiblement une haute, une très haute opinion de la démocratie !

Si j’étais grec, je ne partagerais pas – tant s’en faut – les opinions du jeune Premier Ministre ; mais en cette affaire je voterai pour lui. Je voterai en outre pour lui car Monsieur Tsipras habitait lors de son discours une superbe modestie et habillait une orgueilleuse fierté.
Il fut tout sauf médiocre.
Reconnaître être allé au bout du possible mais s’incliner et renoncer obtenir plus pour sauver le moins c’est à la fois faire montre d’extrême intelligence, d’un remarquable sens politique, d’une parfaite connaissance de la géopolitique, car sachant déterminer avec précision les points de friction et de résistance.
C’est aussi savoir jouer comme Eisenhower et Dulles nous l’ont enseigné le « Brinkmanship ». (Jouer au bord du précipice)

Mais c’est surtout et avant tout faire montre d’honnêteté intellectuelle !
Alors certes son attitude n’est pas exempte de calculs électoraux triviaux. Elle est aussi dictée par les joutes politiques. Et alors !

De Max Weber, Tsipras a retenu le « Gesinnungsethik und Verantwortungsethik » ou l’éthique de la morale et l’éthique de la responsabilité. L’éthique de la responsabilité l’emportant bien entendu sur la morale.

De Pierre Mendès-France, il a retenu l’analyse rigoureuse de la situation, son urgence et la croyance en la sagesse et l’intelligence du peuple plutôt que son attirance pour la démagogie.

De Servan-Schreiber, il a emprunté la fougue impétueuse, incontrôlable voir brouillonne mais aussi et surtout la folle intelligence.
Comme palmarès et comme héritage on a connu pire !

Il ne me reste qu’à lui souhaiter bonne chance et lui offrir en guise de viatique ce que Georges Pompidou, cité par Jean d’Ormesson disait à propos d’Edgar Faure : « Il est victime de sa réputation d’extrême habileté. On pense à lui comme à la « solution » dans les crises les plus délicates. Mais l’expérience prouve qu’on ne sort jamais des crises en France par l’habileté. Dans les graves moments, c’est la force de caractère et la rapidité de décision qui l’emportent… Edgar Faure est l’homme capable de réussir n’importe quelle combinaison, mais à l’heure du destin il n’y a pas de place pour la combinaison. »

Alors Monsieur Tsipras pour la leçon de courage et de démocratie que vous venez de nous administrer, je vous dis merci.

Leo Keller
23 Aout 2015

Publicités

Comments

  1. FAIN Claude says:

    Je pensais qu’avec l’âge, la naïveté s’estompait peu à peu….je m’aperçois que tu restes d’une éternelle jeunesse!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :