La politique étrangère américaine .ses forces ses faiblesses ses defis

Les ombres chinoises

Les ombres chinoises

 

 L’acte de politique étrangère est le symbole par excellence d’un des quatre attributs régaliens de l’État. Il en est le gonfalon éclatant et triomphant.   

Il suppose l’assentiment de la majorité de ses citoyens, il dispose à l’emploi des forces armées et il s’oppose, voire indispose les nations étrangères.

La définition d’une nouvelle politique étrangère américaine semble à tout le moins intéresser chaque habitant de la planète. La politique étrangère US se doit de répondre à deux questions fondamentales.

La première, est-ce que la politique étrangère des USA –tout  comme celle de la république picrocholine de San  Marin – protège et projette ses intérêts bien compris ? La deuxième, parce qu’elle diffère substantiellement de celle de San Marin, assume-t-elle sa mission d’hyper puissance ? Et si oui a-t-elle correctement identifié, analysé, hiérarchisé les menaces telluriques qui agitent le monde ?

S’est elle  donnée les moyens d’y répondre et de maintenir la paix ?   L’objet de ces lignes n’est pas de passer en revue le dispositif militaire US (cela relèvera d’un prochain article) mais de voir en quoi consiste le nouveau dispositif diplomatique US. Quels en sont ses cibles, ses points forts, ses points faibles et ses oublis ? Enfin nous tacherons de voir si la politique de l’équipage Obama /Clinton/ Kerry, garde une fenêtre de tir sur des conjectures par définition non  identifiables à ce jour mais dont la menace n’en est pas moins potentielle.

« La guerre étant  la continuation de la politique par d’autres moyens » Clausewitz  -mieux vaut -peut-être – essayer de ne pas faire d’erreur de calcul.

Nietzsche vantait le « Grand Style » ! À tout seigneur tout honneur. L’expérience nous a appris que l’on a tout intérêt à fréquenter les cimes ; la raison y est plus forte et plus belle. En la matière qui d’autre mieux que Henry  Kissinger peut nous instruire de la Chose, nous guider pour nous livrer les clés de ce qu’est une « bonne » politique étrangère et surtout de ses limites et imperfections consubstantielles.

« En cette circonstance, ce qui est surprenant ce n’est pas les imperfections du règlement final auquel on arrive, mais plutôt son caractère éminemment raisonnable. Ce que les historiens engoncés dans l’attitude d’indignation vertueuse bien portée au XIXe siècle nomment réaction nous l’appelons équilibre. Il se peut que les fruits d’une telle politique ne comblent pas toutes les aspirations d’une génération d’idéalistes, du moins lui assure-t-il ce qui, peut-être est encore plus précieux : une période de stabilité lui permettant de matérialiser ses espoirs sans recourir à un conflit majeur ni à la révolution permanente » Henry Kissinger 1

En filigrane tout y figure : les imperfections, le caractère raisonnable, l’indignation vertueuse (nous reviendrons plus loin sur ce qu’il appelle l’habileté manœuvrière) l’équilibre, les frustrations, la stabilité relative, la hantise du conflit majeur et de la révolution.

Partant de ces prémisses si nous voulons dégager les lignes de force, les lignes de rupture, un très (trop) bref rappel historique de ce-qui a constitué dès l’origine les deux pôles de la diplomatie US- s’impose.

John Quincy Adams et son refus de tout interventionnisme qui suivit une mauvaise interprétation de la doctrine de Washington et Alexander Hamilton suivi par Monroe, qui contrairement à la légende, était en réalité un parfait interventionniste à l’instar des puissances européennes lors qu’il s’agissait du Hinterland  de la sphère américaine.

Ces deux doctrines demeurent aujourd’hui encore à des formes et degrés divers les deux oppidums  de la pensée stratégique US, laquelle est toujours  marquée au sceau de la pensée de George Washington. Avant que de passer au tamis les différents éléments élaborés par Madame Clinton une réalité s’impose à la réflexion. Nous voulons parler, ici, de la pénétrance quasi ontologique de la structure d’une alliance. Un système monde est composé d’alliés et d’adversaires lors qu’il y a plus de deux Etats. À cette aune le lecteur nous pardonnera – du moins l’espérons nous – de citer à nouveau le plus fin penseur des relations internationales, Henry Kissinger pour ne pas le nommer.

 

Dans un livre à la vision prémonitoire, «  Dear  Henry » écrivit dès 1966/67, dans un livre dont la banale originalité du titre  n’a d’égale que la puissance d’analyse conceptuelle :

« Mais l’ère  des superpuissances approche de son terme. La bipolarité militaire n’a pu prévenir l’apparition d’une multipolarité politique ; elle l’a en fait encouragée. Dans les systèmes d’alliance, les membres les plus faibles ont de bonnes raisons de croire que le plus puissant a un intérêt primordial à les défendre ; il s’ensuit qu’ils n’éprouvent pas le besoin de s’assurer son appui en souscrivant à sa politique. Les nations nouvelles se sentent protégées par la rivalité des superpuissances, et leur nationalisme les pousse à affirmer de plus en plus hardiment leur propre volonté. Il est devenu difficile de recourir aux emplois traditionnels de la force et de nouvelles formes de pression sont nées, tant  du transfert des allégeances à un cadre supranational que de l’affaiblissement des gouvernements intérieurs… » Henry Kissinger 2  

Expressis  Verbis. Le penseur sut parfois céder la préséance à l’Homme d’État -ainsi du bombardement quasi stratégique par les bijoux technologiques qu’étaient les B 52 à Hanoi. Il est vrai que le penseur su aussi celer l’action de l’Homme

(Le plaidoyer du diplomate sut lorsque  cela fut nécessaire occulter le réquisitoire du Professeur)

Raymond Aron écrivit  fort  lucidement cette vérité ontologique.

« Rappelons d’abord, puisque tant de commentateurs veulent oublier ces vérités  de sens commun, que la guerre a toujours consisté à user de la violence physique pour contraindre la volonté de l’ennemi » in carnets de la guerre froide

Nous prions humblement, le lecteur de bien vouloir nous pardonner l’usage répété et extensif des citations. Mais si la pensée se veut raisonnée et non vagabonde elle deviendrait  mutilée et mutilante sans l’aide de ces concepts au demeurant passionnants sur le plan intellectuel. Ne gâchons ni notre plaisir ni notre émerveillement.

« Le Grand Style ! » disait Friedrich Nietzsche.

L’Histoire du monde sera dorénavant écrite par des idéogrammes chinois

 

Quelles sont donc les menaces actuelles ? Les spécialistes distinguent la menace stratégique que l’on pourrait qualifier de haute intensité et la menace tactique que l’on pourrait qualifier de basse, voire moyenne intensité. Ils parlent  également de menaces globales et de menaces régionales.

Une première menace stratégique : la Chine ressortit de la menace globale, de par sa géographie et de par sa géographie projetée. Parce qu’elle est la plus vaste elle est la menace  la plus puissante.

C’est donc ce que les spécialistes appellent une menace de haute intensité.

deux  menaces régionales mais détentrices de l’arme nucléaire.

 L’Iran qui représente un conflit de moyenne intensité. Ajoutons tout de suite  que le fait qu’elle soit une menace de moyenne  intensité n’enlève en  rien au caractère impérieux d’éradiquer sa menace, et ce, par tous les moyens ! Carthago delenda est !

La Corée du Nord, malgré ou à  cause de ses gesticulations et rodomontades ridicules relève d’un conflit de basse intensité (sauf à considérer qu’elle serait le sous-traitant de la Chine mais cette hypothèse n’est pas la plus certaine).

-Enfin une menace terroriste globale en ce sens qu’elle peut se projeter en  n’importe quel point du globe, mais sa capacité de nuisance et son modus  operandi en font tout au plus une menace de moyenne intensité -ne serait-ce que par son véritable manque de leader et  d’unité.

Eyre Crowe- diplomate britannique- écrivit le 1er janvier 1907 un des deux télégrammes les plus fins du XXe siècle (avec celui de Monsieur X.) Il soulevait la question de savoir si la première guerre mondiale résultait de la simple ascension de l’Allemagne ou si elle n’était que la résultante d’une volonté agressive et expansionniste de cette dernière.

En d’autres termes si la première hypothèse était la bonne alors l’on avait la Grande-Bretagne aux prises avec une réalité incontournable et qui ne devait ni ne pouvait accepter une Kriegsmarine aussi  redoutable. Si au contraire il s’agissait de la deuxième hypothèse, alors la guerre était évitable. À ce titre Crowe fut un précurseur de ce que les spécialistes de la chose militaire appellent le « Security Dilemma ».

Cette théorie intellectuellement brillantissime pose parfaitement la problématique de la montée en puissance de la Chine. Notre propos n’est pas ici  de l’expliciter, mais nous utiliserons juste un de ses scénarii pour l’appliquer à la Chine.

Le lecteur s’apercevra donc que le parallèle le plus percutant qui s’offre à nous est une comparaison entre la Chine et l’Allemagne du début du XXe siècle. Puissance redoutable, elle était fragile car elle avait jeté aux oubliettes la souveraine agilité intellectuelle de Bismarck. Souveraine agilité intellectuelle parce que forgée d’une retenue menaçante en sa conduite diplomatique.

Bismarck « regnante », l’histoire eut sans doute pris une autre tournure, mais ne tombons pas dans l’uchronie. La menace, clairement identifiée, dans le document America’s Pacific Century, nous inclinons à croire que les USA ont correctement posé les termes de l’équation chinoise.

Rapportons l’examen limpide de Kevin Rudd, ancien Premier Ministre d’Australie – à cet égard les Australiens sont parfaitement conscients de la menace chinoise, la géopolitique étant à leur porte- qui analyse  l’orientation stratégique du « Pivot » américain, dans un article publié dans la prestigieuse revue Foreign Affairs d’avril 2013.

Il souligne que si la Chine devenait la première puissance ce serait la première fois depuis George III qu’un pays non démocratique, non occidental et non anglophone arriverait au faîte de la puissance. Le danger est grand « History teaches that where economic goes, political and strategic power usually follows. » Il salue ce virage stratégique car il était dangereux que la Chine puisse penser que des USA encalminés dans une crise économique puissent se désengager dans la région. On le voit la réplique US a donc parfaitement ciblé la menace et lui apporte une réponse forte.3 pour les détails

La réflexion de Rudd est intéressante en ce sens qu’un des aspects de la crédibilité de la réponse US est précisément l’émergence d’alliés décidés à se ranger sous la bannière de l’oncle Sam. Nous avons vu plus haut à quel point Kissinger soulève l’importance d’alliés qui ne seraient ni velléitaires ni mûs par un illusoire sentiment d’autonomie. Les dangers ne résident pas tant d’une volonté pourpensée et délibérée dans une agressivité chinoise, mais plutôt de conflits d’intersection.

Face au défi chinois une réponse globale s’impose.

Madame Clinton a en outre cerné un autre aspect de la politique chinoise. Dominique Moïsi démontre dans un livre brillant « Géopolitique de l’émotion » qu’un État peut habiller une posture belliqueuse lorsque des humiliations rentrées viennent affleurer et émerilloner le sentiment national. Et de citer fort à propos Spinoza : « Les deux passions qui inquiétaient le plus la Hollande du Siècle d’or étaient l’espoir et la peur car l’une comme l’autre ressortissent à une incertitude quant aux fruits du futur ».

La comparaison avec la Chine saute aux yeux. Jusqu’à plus ample informé, et c’est un des atouts maîtres du réengagement américain, la présence diplomatico- militaire accrue semble bien acceptée. Certes, de-ci delà, on assiste à quelques démonstrations anti-américaines. Dire que l’on ne voit pas trace et que l’on n’entend point quelques manifestants criailler et fouailler à nos oreilles des slogans relevant d’un autre âge serait contraire à la vérité. Affirmer que l’Inde ou le Pakistan sont membres du parti Républicain aux USA relève de l’understatement.

À cet égard le dialogue stratégique Inde/ USA comporte  encore quelques ambiguïtés et incertitudes qu’il appartiendra à John  Kerry de lever afin d’ancrer ces deux pays sous la protection de la bannière étoilée.

Plus les USA se montreront forts et déterminés plus l’Inde grossira les rangs des alliés américains. Toutefois si les Etats ont noué des alliances avec Washington,-on en compte désormais 50- croire que les populations locales adhèrent tout uniment à ce network d’alliances semble relever du Wishfull Thinking. Le Président Obama se souviendra utilement du hiatus entre les gouvernements européens et leurs populations lors de la première guerre du Golfe. Dans le courant de cette pensée le lecteur intéressé relira avec profit l’énoncé du théorème de Pierre Lellouche.

 

En l’occurrence, et c’est avant tout la grande force du « Pivot » les USA manifestent clairement et vivement leur volonté. C’est un atout maître, un atout fort en géopolitique. Clausewitz  qualifie ce point capital en parlant du « Seele  » et du « Mut » de l’âme et du courage. En la circonstance  les USA habitent parfaitement Clausewitz qui parlait de « der schwer gefasste entschluss» « la décision gravement pesée ».

« Sur le plan politique, le véritable étalon de mesure de la puissance militaire est l’évaluation qu’en fait l’ennemi éventuel. Les critères psychologiques rivalisent en importance avec la doctrine stratégique. »

Henry Kissinger 4

Dans cette réorientation stratégique les USA possèdent historiquement des points forts. Leur présence actuelle est tout sauf le musée de leur propre passé. Elle s’inscrit dans un indéniable continuum tant géographique que    « fonctionnel ». En effet la présence des G.I’s dans la région a été acceptée pour contrer d’abord la résurgence du militarisme nippon. Puis comme un parapluie contre les pointes qui étaient tout -sauf émoussées- de Staline.

Enfin face aux menaces d’alors elles furent destinées à éviter un armement nucléaire japonais et coréen. Ce « rebalance  » intervient certes tardivement mais il intervient tout de même, à temps, pour rétablir les fondamentaux. Condition nécessaire mais peut-être insuffisante.

L’émergence de la Chine et l’affadissement- à tout le moins- de l’hyper puissance US, constituent un redoutable effet de ciseaux dans la donne géopolitique. Les conflits sub -régionaux et les disputes territoriales portent en elles les germes compliquant le « Pivot US ». Une certaine dose d’instabilité dans la région conforte la mainmise du PC chinois en Chine. Visiblement la dernière chose que souhaite Monsieur Xi Ji Ping c’est affaiblir  la légitimité du parti. La leçon gorbatchévienne n’a pas été oubliée à Pékin.

Une des sources de tensions réside également dans le fait que la Chine émergente a remplacé le Japon non seulement comme pôle militaire mais aussi comme pôle d’attraction économique, profitant en cela du « déclin » japonais. Cette compétition porte en elle les syndromes de friction. Nous le verrons dans un prochain article, ce que l’on appelle « Abenomics » vise aussi la politique étrangère nipponne.

 

Des violons de la séduction aux roulements de tambour.

Il est des menaces réelles car correspondant à des intérêts divergents bien compris. Washington les a correctement analysé et a donc commencé à affiner les réponses et moyens adéquats. (Sea Power 21 ; A2AD  etc.) Si le Président Obama pensait que la simple réponse vaut  remède il se trompe.

D’abord parce que la petite phrase prononcée début avril 2013 par Xi Ji Ping « Aucun pays n’a le droit de précipiter dans le chaos une région, et à plus forte raison le monde entier par égoïsme » n’a pas été dite à la seule intention de l’adolescent post- pubère aux commandes de la Corée-du-Nord. Tout laisse -bien au contraire – à penser que cet avertissement peut tout aussi bien s’appliquer à Monsieur Obama.

Réitérer la reculade du fameux discours de Prague et l’abandon partiel du déploiement du système antimissiles en Europe de l’Est – par le report en Asie du déploiement d’un missile intercontinental Minuteman III à capacité nucléaire, et ce à seule fin de ne pas exacerber la tension dans la région, ne nous semble pas la réponse idoine.

Le conflit coréen, en dépit ou grâce, aux fanfaronnades de Kim Jong Un nous  semble rémanent. Ne serait-ce que parce que la Chine ponctionne allègrement les richesses de la Corée du Nord (au titre de l’entraide socialiste !!!) .La Chine peut ainsi agiter selon ses besoins du moment l’épouvantail coréen.

En une parfaite virtuosité, elle se permet de jouer toutes les notes chromatiques de la politique étrangère, dès violons de la séduction aux roulements de tambour !

La péninsule coréenne est certes habituée aux erreurs de calcul de Dean Acheson et aux fourberies cyniques de Staline. Elle en a payé un lourd tribut. Mais ce n’est pas demain que les USA feront leur cette pensée de Virgile « Flectere si nequeo superos, acheronta movebo » « Si je ne puis fléchir ceux d’en haut, je franchirai l’Achéron ». Quand bien même la Corée du Nord a développé son missile Musadan d’une portée de 3000 km et à carburant liquide, saluons d’ailleurs sa précision lorsqu’il s’est abîmé en pleine mer.

En outre il ne semble pas qu’elle maîtrise la technologie complexe de la réentrée du missile. (Pour de plus amples détails voir l’article sur la Corée le cliquetis des armes.) 5

Au reste soyons réalistes. Cette réunification peu de pays la souhaitent vraiment. Ni la Chine pour les raisons évoquées plus haut et qui en outre se donne l’élégance de protéger les pays de la région grâce à ses propres missiles la menace coréenne des fusées No Dong et Taepdong 2.

Ni le Japon qui voit déjà d’un mauvais œil se profiler des centaines de petits « Samsung » .Ni la Corée du Sud qui ne peut financièrement absorber son frère jumeau.

Ni les USA qui protègent ainsi un budget et une présence militaire dans la région. Pankow n’est pas à Pyongyang !

Il est cependant d’autres grains de sables qui peuvent perturber le « pivot » US. Nous vient à l’esprit cette délicieuse pensée du Maréchal Foch : « Depuis que j’ai l’expérience de la conduite d’une alliance mon admiration pour Napoléon a fortement diminué. » Sans nous livrer à un inventaire exhaustif et sans être un adepte de l’analepse contentons-nous de pointer les dysfonctionnements les plus importants et parfois les plus inattendus.

Le premier ministre japonais Abe  avec sa réorientation politico-économique aide en  cela fortement les USA. La doctrine communément appelée « Abenomics » reprend à son compte la devise de l’ère Meiji « Fukoku Kyohei » « enrichis le pays, renforce l’armée » et épaule en cela le  « Pivot. »

Pour autant, ne négligeons pas l’effet déstabilisateur de la visite au mémorial Yakusuni. Séoul n’a en effet que très modérément apprécié, et pourrait être tenté par un rapprochement avec la Chine. Enfin n’oublions pas que Monsieur Abe vient d’une mouvance nationaliste qui a mal vécu la tutelle US sur le Japon.

Dans le triangle Pékin Tokyo Séoul, il est légitime de se poser des questions sur la solidité de l’axe Séoul Tokyo. Leur  rivalité économique n’a que peu à envier aux agissements de la soldatesque nipponne ni aux délices de ce que Tokyo appelait pudiquement « les femmes de confort. » Entre ces deux pays l’entente n’a pas toujours été au beau fixe. Le pire n’étant pas toujours sur parions donc avec Raymond Aron sur l’espérance et une fois de plus saluons son analyse toujours impeccable.

« S’il y a dans l’histoire, quelque chose de plus étonnant encore que la cruauté dont les peuples sont capables les uns à l’égard des autres, c’est la rapidité avec laquelle les blessures se cicatrisent et les souvenirs d’horreur s’effacent. Choisissons de parier pour l’espérance » 6

Réconcilier l’Inde et le Pakistan nécessitera une finesse tacticienne dont la diplomatie US n’a pas toujours su faire montre. Négligeons le fait que l’Inde et le Pakistan ne sont pas prêts à tout sacrifier de leurs rapports, à tout le moins, ambivalents avec la Chine. « Les seuls traités qui compteraient sont ceux qui se concluraient entre les arrière-pensées » Paul Valery

Il sera donc tout sauf évident d’imbriquer  correctement les différents éléments du puzzle.

Toute la problématique US consistera à persuader les alliés dans la région que par gros temps, il est plus sûr de vivre sous la protection du parapluie militaire américain que sous la férule de la protection économique du parasol chinois.

Nous  pourrions  multiplier à l’envi ces numéros d’équilibriste et il faudra bien du talent à Monsieur John Kerry pour harmoniser les relations entre l’Inde et la Chine, Inde/ Pakistan, Chine et Japon, Japon et Corée etc.

Que le lecteur nous  pardonne de ne pas en énumérer la liste complète. Mais débrouiller l’écheveau  de ces relations nous semble un écueil sur lequel  nous attirons  l’attention.

Pour mémoire, à la disparition du très regretté et injustement décrié Chancelier Otto von  Bismarck, ses successeurs furent incapables de comprendre la subtilité des alliances et contre alliances nouées par le Chancelier de fer.

Que Madame la  Secrétaire d’État veuille bien pardonner notre impertinence il n’est pas sûr qu’elle ou son successeur réussissent dans cette tache  .Rappelons leur cette délicieuse pensée d’un homme d’église – ô combien intelligent – Saint-Augustin qui disait « je crois afin de comprendre ».

Dans son document de politique étrangère Clinton passe ce fait sous silence, nous n’avons pas la naïveté de croire qu’il s’agit là d’un simple oubli. Établir des relations harmonieuses entre ces différentes identités est tout sauf évident. Il faudra beaucoup de doigté à l’administration US pour ne pas froisser les susceptibilités rémanentes entre le Japon et la Corée ou entre la Chine et l’Inde. Garder le cap et le bon cap, entre les USA, la Chine et l’Inde, et Pakistan, risque de s’avérer un tantinet compliqué.

Le lecteur se rappellera avec bonheur les joies et délices d’un tel triangle dans un petit livre parfaitement argumenté, le triangle Washington Moscou Pékin de Michel Tatu  qui en avait pointé les charmes et les poisons.

À tout le moins il n’est pas sûr que Madame Clinton et Monsieur Kerry chaussent les bottes de celui qui s’est révélé – Henry Kissinger pour ne pas le nommer – en la matière comme dans d’autres – un incomparable maestro à la virtuosité encore inégalée de nos jours !

Acta est fibula ! La conduite d’une politique étrangère bien conçue comporte des éléments objectifs mais toute politique étrangère qui ferait fi de ce que Dominique Moisi  appelle la géopolitique de l’émotion serait incomplète et vouée à l’échec. Combien de conflits ont surgi pour avoir oublié ces superbes verbes de Racine  7

« Maître de l’univers je règle sa fortune.

Je puis faire les rois, je puis les déposer.

Cependant de mon cœur je ne puis disposer »

« Dieu voulant réconcilier les deux ennemis« 

Habiter et habiller les pensées de l’autre telle fut  la première des qualités de Henry Kissinger. Que le lecteur veuille bien nous pardonner de lui emprunter sa méthode.

Bloc contre bloc, « Weltanschauung » pour « Weltanschauung ,                    

le temps long chinois contre le temps court des Américains ;                       

« heping jueqi » (ascension pacifique) contre le «  gesunder menschverstand » c’est-à-dire sens commun issu du siècle des lumières ;

Tianxia  c’est-à-dire tout ce qui se trouve en dessous du ciel ;                      

empire terrestre contre empire maritime (les chinois plus fins latinistes qu’on ne le croit s’accordent à penser que « dominium  Maris » la terre domine la mer – à cet égard les Britanniques gardent un cuisant souvenir du premier ambassadeur McCartney auprès de l’empereur  Qianlong qui lui a imposé l’humiliant tribut du Kotow .

On le voit tout oppose et prédispose ces deux  superpuissances aux tensions.

 

Vu de Washington, la Chine est objectivement perçue comme une menace de par son irrésistible émergence. Pour Washington l’histoire enseigne que la force militaire suit toujours derrière les fourgons de l’ascension économique. Vu de Washington l’acromégalie chinoise est menace.

 

Vu de Pékin la problématique porte en elle tous les prodromes d’une situation explosible. Que les choses soient claires ; et nous ne prétendons pas qu’elles iront à leur terme. Les deux protagonistes -bien entendu- feront tout pour l’éviter. C’est même l’hypothèse la plus vraisemblable. Mais des zones d’ombre demeurent, des intersections conflictuelles pour sous-jacentes qu’elles soient, existent bel et bien. Les celer ne résout rien.

Parions sur l’expérience de Montaigne. « Quelle plus grande victoire attendez-vous que d’apprendre à votre ennemi qu’il ne peut vous combattre».9

Parions aussi sur la sagesse de Platon qui affirmait déjà à l’époque « Dieu voulant réconcilier les deux ennemis et ne pouvant y réussir les y attacha tous les deux par leurs extrémités. »

Pékin affirme à qui veut bien l’entendre que l’ADN chinois ne comporte pas de conquête étrangère. Voire. D’abord parce qu’il ne s’est pas privé d’étendre son empire à des nations voisines qu’il considère comme chinoises et ensuite parce que la notion de Tianxia  prête à tout le moins à confusion.

Pékin soutient qu’il n’a jamais usé de la force maritime dans sa politique étrangère. Serions-nous le Conseiller à la Sécurité du Président Obama nous ne saurions considérer l’armada navale chinoise qui se compose de SNA  et SNLE  et en tout cas d’un groupe aéronaval avec porte-avions comme de menus affiquets.

Après tout c’est le camarade Lénine qui disait « l’histoire nous montre que la paix est une trêve pour la guerre, la guerre un moyen d’obtenir une paix un peu meilleure ».

Pékin assure ne pas être une menace pour ses voisins. Pékin, ne se voit pas comme une menace et se présente même comme un garant de la stabilité du monde. C’est la vision chinoise profondément ancrée dans leur politique et dans leur ADN.

Allons même un peu plus loin la Chine, héritière et dernière dépositaire de l’Empire communiste veut probablement le maintien d’un certain statu quo. Il n’en reste pas moins que Pékin veut simplement mais peut-être surtout  aussi récupérer son rang dans le monde et laver les humiliations passées. Pékin veut effacer le souvenir des traités inégaux. Cela est certes fort louable.

Récemment le journal du peuple chinois a émis l’hypothèse du doute sur la revendication japonaise sur l’île d’Okinawa. Acceptons l’augure que cet article provenait d’un journaliste chinois particulièrement zélé et ne prenant pas ses ordres auprès des autorités.

Chacun s’accorde d’ailleurs à reconnaitre la très grande liberté d’opinion dont s’enorgueillit la presse chinoise !

C’est le sens obvie et premier de la politique chinoise. Force est de reconnaître que de leur point de vue il n’y a là rien d’anormal.

« Parce qu’il est le plus fort il ne se regarde pas comme agresseur et il appelle défense le besoin d’envahir les terres des peuples libres » Bossuet 8 Certes !

Et que l’on nous permette de rappeler à nouveau – au risque de nous répéter – la problématique du télégramme d’Eyre Crowe. Engoncés de leur bon droit, les chinois admonestent âprement que toute autre interprétation de leur politique est prétexte à une nouvelle politique de « containment ».

Le conflit latent est potentiellement un conflit en devenir et un conflit de haute intensité.

 

Le blé  australien

Il ne comporte point cependant la totalité des caractéristiques de la guerre froide. Il n’en a pas la pureté idéologique. Pékin n’approche pas encore – même de loin – la menace qu’a pu  représenter feu l’URSS pour les USA.  Leur géopolitique ne revêt pas encore la couverture mondiale qu’avait l’URSS.

Pour autant  Pékin ne se vêt pas -depuis fort longtemps déjà- des habits élimés et rapiécés de Moscou. Une délicieuse anecdote illustre cette différence. Un quidam interroge Brejnev et découvre que ce dernier a l’intention d’envahir le monde entier sauf l’Australie. Atterré et surpris notre quidam demande la raison du traitement privilégié réservé à l’Australie. Et Brejnev de répondre : «il faudra bien qu’un pays produise suffisamment de blé pour nourrir la population soviétique » !

Le caractère aléthique  de la situation n’aurait rien d’alarmant si l’émergence de la puissance chinoise n’était aussi réelle.

Le caractère aléthique de la situation n’aurait rien de préoccupant si la Chine n’avait usé dans un passé récent de la force.

Le caractère aléthique de la situation ne nous alerterait pas si la politique de la Chine ne visait pas à créer des zones d’interdiction de toute présence de puissance étrangère dans ce que Pékin considère comme son Hinterland.

 

Le caractère aléthique de la situation ne nécessiterait pas notre vigilance si une idéologie marxiste meme « light » n’inspirait pas l’équipe au pouvoir à Pékin !

À cette aune le « collier de perles » est tout sauf un colifichet. La présence dans l’Artique de la Chine comme observateur n’est qu’un début.

Last but not least, le lecteur sera tout, sauf surpris, de constater que la Chine vient de procéder à une première frappe de drones au Myanmar. Selon toute vraisemblance la flotte chinoise comporterait à ce jour 280 drones. Ce qui propulse la Chine au deuxième rang mondial.

Tout laisse à penser que ces drones ne servent pas uniquement à l’épandage des champs ou à la cartographie. Le drone de combat chinois porte le doux nom évocateur de Lijian. Ce qui signifie épée tranchante.

Voici, brièvement résumées les quelques épines plantées dans le « Pivot » américain. La menace est donc correctement analysée, les intentions de la nouvelle doctrine US parfaitement raisonnées. Nous en avons examiné les points forts, ils sont fort heureusement réels et nombreux. Nous avons essayé de dégager les écueils et difficultés qui attendent les USA.

Par respect pour le lecteur nous nous devons de faire notre mea culpa sur un point précis. Dans la première partie de cet article (rédigé il y a quelque temps) nous avions salué en Obama « le seigneur des drones. » L’actualité nous a rattrapé. Par honnêteté intellectuelle, et parce qu’il est trop tôt pour tirer de nouvelles conclusions, nous n’avons pas changé notre article d’un iota.

Le président Obama dans son discours du 23 mai 2013 délivré au National Defense University pose le cadre de la nouvelle directive concernant l’usage des drones. À première vue, Obama semble poser un cadre législatif restrictif concernant l’usage létal des drones.

Certes les USA ont intégré dans une CAB l’usage des drones et certes certains de leurs drones ont une autonomie de  72 heures et certes le X47B a été catapulté, pour la première fois au monde d’un porte-avions. Certes cette directive vise en premier lieu les mouvements terroristes.

Souhaitons  – à tout le moins – que les Chinois n’y verront pas autre chose. Nous espérons que le Conseiller à la Sécurité saura  rappeler à Monsieur Obama cette vérité toute simple de Machiavel. « De l’homme armé à un qui ne l’est point il n’y a nulle comparaison. »

« Mieux vaut un sage ennemi qu’un ignorant  ami »

Le risque majeur qui guette la politique du « Pivot » semble avoir été évité. En politique étrangère rien n’est pire pour une nation que la fatigue. Le fameux motto, si souvent employé, « America is  back » semble cette fois-ci encore justifié. La volonté d’occuper le devant de la scène, forte, calme et raisonnée. Les conséquences stratégiques de la crise économique se font certes sentir mais elles ne semblent pas émasculer véritablement le dispositif stratégique US.

« Les prédictions sur le déclin US font partie de la Doxa contemporaine. »   « A chaque crise économique mondiale,  on annonce le déclin inéluctable de l’Amérique. Seulement voilà: quand l’Amérique prend froid, la Chine s’enrhume, et la Russie attrape la grippe. » « L’effet Obama a effacé Lehmann Brothers » Bruno Tertrais  9

Et « l’impérial overstretch », cher à Paul Kennedy, n’est pas près de s’appliquer aux USA tant qu’ils manifesteront la volonté d’assumer leur rôle. Jusqu’à plus ample informé cela semble le cas.

En outre d’autres partenaires – adversaires ou rivaux tels que Russie, pays arabes, Iran, connaissent eux aussi le poids de la crise. En disant « la politique étrangère commence à la maison » Obama ne fait rien d’autre que de mettre les USA en état de marche. Et lorsque Richard Haas-proéminant néo-conservateur- l’admet il renforce le consensus bi- partisan  et donc la crédibilité de la réponse US !

Accordons nous une pause littéraire et savourons cette citation  d’un Maître de la langue française.   « Mieux vaut un sage ennemi qu’un ignorant ami » La Fontaine  10

La Chine sera-t-elle toujours sage ? Nul ne peut le prédire à coup sûr. Mais ignorante, elle ne le sera sûrement pas. Et l’on aurait tort de se bercer d’illusions par une quelconque ataraxie chinoise.

Henry Kissinger écrivit dans diplomacy  « la puissance militaire relative des USA diminuera progressivement » cette prophétie est réalisée.

Que l’on nous permette de nous référer à la théorie du « Security Dilemma» ; Concept passionnant s’il en est ! Il permet d’analyser et de tamiser bien des conflits. Dans le cas qui nous préoccupe, à savoir la Chine et les USA l’équation est la suivante :

A  Si une nation est trop forte, elle peut être considérée comme provocatrice car si l’on collige tous les moyens qu’elle met en œuvre pour se protéger cela provoque simultanément une menace pour les autres pays.

Vu de Washington et surtout des capitales alliées, Pékin même s’il ne fait que se défendre (et c’est le premier devoir de tout État) est perçu comme une menace. Et bien entendu il en va de même vu de Pékin.

B  Si une  nation est trop faible il existe un grand danger, si un pays agresseur pense que l’équilibre des forces penche vers la faiblesse de l’autre. La tentation est forte à Pékin de porter un tel regard sur Washington.

Cet outil conceptuel permet de subsumer les différents éléments à cette théorie. Que le lecteur veuille bien nous pardonner de retenir encore un instant son attention avec ce concept. Mais il nous semble éclairer parfaitement le « Kampfplatz » cher à Clausewitz.

Robert Jervis distingue quatre catégories dans  la théorie du dilemme de la sécurité. Utilisons donc la plus pertinente dans le cas qui nous préoccupe. Lorsque les postures offensives et défensives sont proches, l’offensive présente alors un avantage indéniable. Dans ce cas de figure et c’est ce qui en fait toute sa beauté, toute sa pureté, le dilemme de la sécurité est à son niveau maximal. L’environnement y est doublement dangereux.

Les parties au jeu se conduisent de façon agressive et élèvent la possibilité d’une course aux armements.

Les ouvertures de coopération entre Etats diminuent. Les Chinois de par leur géographie et leur présence accrue dans la région bénéficient dans bien des cas d’une antériorité. Le but de toute leur politique est précisément d’empêcher les USA de s’y établir ou d’y revenir. Ils pratiquent  une  « extended deterrence » c’est-à-dire une force de dissuasion élargie, tantôt ouverte, tantôt par capillarité. Espérons que Thomas Donilon et Susan Rice, conseillers à la sécurité US sauront correctement répondre à cette situation explosive.

Mais saluons la volonté US qui est en elle-même un début de réponse adéquate. Un officiel du ministère des affaires étrangères Chinois qui disait que le redéploiement US de missiles était inapproprié s’est attiré la réponse immédiate  et cinglante d’un officiel US affirmant  qu’au contraire cela était parfaitement approprié. Dont acte !

On n’ose imaginer qu’elle eut été la réaction du pusillanime Jimmy Carter !Afin de ne pas égarer le lecteur dans l’énumération des risques de conflits résumons donc les trois types de danger auxquels  les USA devront donc faire face-à moyen ou long terme- dans la région

 – risque de conflagration par erreur de calcul

risque de conflits de basse intensité dus à une « extended deterrence» les chinois bénéficiant en quelque sorte d’une antériorité. Si un conflit venait à surgir cette hypothèse n’est pas la moins improbable.

En ce cas quelle sera la riposte US à cette infra « preemptive blow » (frappes préventives).

Et quand bien même l’ascension nucléaire aux extrêmes semble hors de considération – mais nous savons que sa fonction méta- stratégique permet aussi en appui une utilisation infra stratégique d’armes conventionnelles.

Citons à nouveau Henry Kissinger, orfèvre en la matière « un monde bipolaire n’a plus le sens de la nuance : le gain de l’un  semble à l’autre une perte totale. Tout problème paraît donc poser  une question de vie ou de mort. » 11

47 ans après cela reste également vrai dans la problématique US chinoise.

Risque de confrontation économique due à « l’hyper puissance économique chinoise » .Que l’on nous permette de rappeler au lecteur le motto hélas si fortement répandu en Europe au moment de l’affaire  des euromissiles « besser rot wie todt » « plutôt rouge que mort ».

Point  n’est besoin d’égrener une litanie impressionnante et anxiogène de chiffres. Un seul suffira à l’édification de l’observateur. La Chine détient 1200 milliards de dollars de bons du trésor US. Pékin est désormais  le premier créancier des USA. Pour mémoire, n’oublions pas les premiers balbutiements pour imposer le Yuan dans les transactions et placements internationaux. On ne voit pas en quoi et pourquoi la Chine accepterait facilement qu’on lui dicte sa politique économique, même si le Yuan suit une légère pente ascendante.

Les USA sont donc impérativement condamnés à empêcher que la Chine fasse de l’Asie son pomœrium. Que la réponse de l’Oncle Sam soit mal calibrée alors un risque de conflit de haute intensité n’est pas à exclure totalement. Et un risque de basse intensité, par friction, avec un des alliés des USA ne peut pas non plus être totalement exclu.

 

Face à la menace économique les doctrines Sea Power 21, F3EA, SEAD, A2AD (anti aerial access denial) semblent difficiles  quant à leur emploi. (Nous aborderons la doctrine militaire des États-Unis dans un autre article.) À cette menace point n’est  besoin pour les Chinois de brandir leurs missiles DF21. Tout au plus utiliseront-ils, pour que les choses soient parfaitement claires, la diplomatie du sous-marin, lequel n’est jamais autant persuasif que lorsqu’il navigue au vu et au su de tous !

À cette menace d’ordre économique se subsument les conflits économiques régionaux. La crise économique aidant, ils sont appelés à se multiplier. Gardons-nous cependant de toute tentation quantophrénique.

Les USA auront-ils la volonté et les moyens de résister à cette pression ? La volonté ils l’ont éployée en majesté. Les moyens ils semblent se les donner.

Quant à leurs intérêts économiques ils les ont amplement revendiqués dans le document de politique étrangère de Madame Clinton.

Mao est donc toujours vivant ?

Acta fibula   est ! La Chine projette donc une stratégie à très long terme. Il n’est que de rappeler Mao disant à Nixon que son pays pouvait attendre cent ans  pour recouvrer la pleine et entière souveraineté sur Taiwan. À cet égard il peut-être instructif de rappeler que les chinois ont bombardé Quemoy  et Matsu un jour sur deux seulement et non tous les jours. Le message était clair.

Les assurances chinoises d’aujourd’hui ne clarifient et n’assurent rien. Elles enténèbrent bien au contraire la scène mondiale.

La question rémanente qui se pose à la diplomatie US est la suivante : la Chine saura-t-elle, ayant accédé au rang de superpuissance, respecter l’ordre établi ou voudra-t-elle tout au contraire le remodeler à son profit ? La Chine, maitre dans l’usage  du temps long  développe bien entendu –et en cela  de Mao à Xi Ji Ping –une  continuité qui ne souffre aucune faille.

Il n’est que de se  rappeler le motto de Deng « hide your strength,bide your time.» Cache ta force, attend ton heure ».

 

Nous espérons que le lecteur ne nous sera point grief de de ne pas citer la phrase en chinois. Aucune quantophrenie ne viendra nous aider quant à l’interprétation de la politique étrangère chinoise. Mais à tout le moins – et ce n’est pas trop nous avancer– que de penser qu’elle revêt dangereusement les caractéristiques d’une politique expansionniste ! À cette aune affirmer comme d’aucuns, chinois notamment, que les multiples incidents frontaliers dans la région sont la suite du « pivot » US relève de la plus grande confusion mentale mentale. Ils ont commencé bien avant !

 

E pluribus unum

Les ailes de la république impériale sont toujours  majestueuses. En vol l’aigle US est toujours aussi menaçant pour ses ennemis. Le General Stanley Mc Crystal en porte témoignage lorsqu’il affirme « nous sommes là pour rester » !

Alors quelles sont les options qui restent offertes aux USA.

Rudd dépeint un subtil tableau de la région .Le pivot a été bien accueilli en Asie non pas tant parce que la Chine  est perçue comme une menace mais parce que les pays de la région ne savent pas ce que signifierait une région dominée par la Chine. Subtilité chinoise ! Subtilité chinoise qui rappelle l’école de peinture de Ling Nan au XIIIe siècle, où les détails infimes donnaient une coloration différente de la vue d’ensemble du tableau.

 

La première option c’est une course aux armements qui obligerait la Chine à sortir de ses limites. L’Amérique étant exsangue, Xi Ji Ping n’est pas Gorbatchev et la Chine n’étant  pas une URSS émasculée  cette option est donc peu crédible.

La deuxième option réside dans le statu quo .Elle n’est pas gérable.

 – Reste donc la troisième option qui consiste à définir puis à circonscrire les convergences et les divergences, puis de limiter voire diminuer les points de friction. L’écriture en est aisée, l’exécution un tantinet plus malaisée. Et l’ancien Premier Australien de conclure. « In other words the United States needs someone to play the role that Henry Kissinger did in the early 1970’s and so does China!” Dont  acte! 12

L’auteur de ces lignes, on l’aura compris, étant un fervent admirateur de Kissinger ne résiste pas au plaisir de se couler dans les pas du Premier australien dans les louanges adressées  à « Dear Henry ».

 Cette  anecdote rapportée par Kissinger lui-même est savoureuse à souhait.

Lors de la crise chypriote, l’OTAN se trouvait dans une situation extrêmement inconfortable. L’invasion de l’île par la Turquie faisait de deux pays alliés au sein de l’OTAN des belligérants. Ajoutez à cela qu’une île de très petites dimensions était gouvernée par un Makarios dont l’intelligence et l’ego était fortement surdimensionnés pour ce pays.

La Grande-Bretagne, ancienne puissance tutélaire, décida de confier cet épineux problème à un Kissinger par ailleurs occupé au Moyen-Orient et avec le reliquat de l’affaire vietnamienne.

Kissinger, très flatté, comme à l’accoutumée rappela que lors de la seconde guerre mondiale Lord Ismay, chef d’état-major de l’Empire Britannique, cherchant un moyen d’empêcher les U-Boat  allemands de couler les navires alliés eut une brillante idée. « Très simple il suffit de faire baisser le niveau de la mer, afin de repérer les sous-marins allemands. Ses interlocuteurs, passablement interpellés et dubitatifs, – on le serait à moins – lui demandèrent comment ? Et Lord Ismay, « de minimis non curat  Praetor  » de conclure impérialement. « Je vous ai donné l’idée générale, les détails relèvent de votre compétence ! » Cette anecdote est authentique.

 

L’assertion de Rudd, toute en componction, nous semble relever du même esprit. Son exécution recèle de nombreux pièges en son exécution. Toutes les suggestions de Rudd sont pertinentes. Et certes, elles ont reçu un commencement d’application.

 – Insérer le dialogue Chine USA dans des sommets annuels, et dans tous les autres sommets régionaux (G20, APEC, East Asia summit, Asean etc.)

– établissement d’un protocole de résolution des conflits par accident. (18 états y sont déjà parties).

– Sommet militaire qui soit distinct des problèmes de sécurité régionale etc.

– Étendre le TPP à la Chine etc.

Est-ce la confiance qui engendre la coopération ou bien l’inverse ? Pour Rudd c’est cette dernière alternative qui l’emporte.

Il est cependant un élément qui laisse à penser que les deux protagonistes sauront à tout le moins se circonvenir. Suivons le géopolitologue  Frédéric Encel dans sa brillante analyse.

« Les interactions entre économie et stratégie politique et militaire ne datent pas d’hier ; ce rapport permanent relève même d’une constante dans les relations internationales, vraisemblablement depuis la haute antiquité. Les cités, les nations, les empires font la guerre et la paix non seulement selon leurs passions et objectifs mais aussi en fonction de leurs ressources réelles ou présumées. C’est surtout vrai pour les régimes dotés d’un minimum de rationalité, et de pragmatisme, fort heureusement majoritaires sous la plupart des latitudes. » Frédéric Encel 13

Et la Chine pour en être encore sous la férule d’un joug communiste n’en demeure pas moins fondamentalement et avant tout un état rationnel et pragmatique. La question récurrente est jusqu’à quel seuil retiendra-t-elle sa force, à partir de quel seuil jugera-t-elle un intérêt économique  comme stratégique ?

Il est cependant un autre élément qui incline à penser que les Usa et leurs alliés bénéficient d’atouts majeurs. A cet égard la pensée d’Edward Luttwak éclaire la géopolitique de façon paradoxale.

« Cependant, des réactions hostiles pourraient apparaître si la croissance économique et militaire chinoise continuait au-delà des niveaux que d’autres puissances pourraient accepter  avec équanimité c’est-à-dire au-delà du point culminant que peut atteindre le développement de la Chine sans se heurter à une opposition. Face à cette réaction naturelle, seules  des circonstances radicalement différentes en Chine et au dehors  pourraient hausser le niveau auquel sa puissance serait admise sans opposition, en vertu de sa transformation démocratique et de la légitimation de son gouvernement ou bien parce que des dangers plus pressants cesseraient de faire d’elle une menace pour la transformer en allié potentiel. (Le Pakistan constitue à cet égard un cas exemplaire. Avec la montée en puissance de la Chine, il devient un allié encore plus prisé.) » Edward Luttwak  14

En d’autres termes si un conflit majeur semble difficilement concevable, un conflit collatéral peut ne pas rester indéfiniment dans les limbes  d’un Etat-Major. Au plan économique et diplomatique la célèbre formule de Raymond Aron « paix impossible, guerre  improbable » reste actuelle. Nous la compléterons utilement par « la guerre que l’on prépare pour ne pas la livrer. »

Le point ultime  est donc de savoir, comme le rapporte Daniel Vernet, qui cite Henry Kissinger « La question est de savoir avec ou sans Tienanmen si la Chine va prendre la place laissée vacante par l’URSS comme rivale de l’Occident ou si elle choisira la coopération avec elle. Pour peser sur ce choix il y a un prix. Les États-Unis sont-ils prêts à le payer pour atteindre un objectif stratégique ? C’est la question, ajoute le concepteur de la politique chinoise des États-Unis depuis les années 1970. Il ne s’agit pas de savoir si les valeurs démocratiques doivent l’emporter » et de conclure : « la Chine sera un acteur majeur de la politique mondiale avec ou sans Tienanmen »15  

 

Le charme discret du clair-obscur

Que les deux nations aient  tout à y gagner comme le martèle la Secrétaire d’État dans le document America’s Pacific Century nous voulons bien en convenir. L’on nous permettra de citer Alexis de Tocqueville -grand connaisseur des USA- « ce sont les nuances qui se querellent, pas les couleurs. »

Traduire ses intentions en acte sans pour autant nier les différences d’approche et surtout éviter les attentes irréalistes, tel est l’écueil

Pour autant l’on eut aimé que la diplomatie US s’en  fût ce  aperçue auparavant. Nous prenons la liberté – même impertinente – de signaler au président Obama que la « Vorherrschaft » « suprématie » au sens Clausewitzien  du terme eut été plus prégnante s’il s’en fut avisé plutôt.

En effet dans leur « hei ping jueqi » les chinois ont un antécédent dans le Wei Qi (jeu de go chinois), nous rappellerons également au président Obama qui ne semble pas un lecteur assidu de Clausewitz la notion – que l’on retrouve dans les échecs de centre de gravité, de point  décisif et d’antériorité.

Nous lui rappellerons également que la Chine occupe en certains endroits – ce que Clausewitz, qui reste à notre humble avis – encore le plus grand penseur de la guerre – le « Schwerpunkt » c’est-à-dire le « centre de gravité ». En d’autres termes et pour employer un langage plus accessible, la Chine est déjà installée en de nombreux endroits « imprimis ». Certes les USA gardent et fort heureusement, pour le monde libre la maîtrise

– du « Killing Box » (espace de tir libre)

– du « government box » (espace de gouvernement)

 – du « peace making »

 – du « peace Keeping »

 

A l’aune imatio dei/Nixon, Monsieur Obama a encore des progrès à accomplir ! Et nous lui rappellerons la toujours délicieuse réflexion et toujours aussi percutante de Raymond Aron: « l’histoire ne prouve pas que Dieu est américain, parce que les États-Unis ont gagné toutes les guerres. L’histoire prouve simplement, selon le mot de Napoléon que Dieu est du côté des plus gros bataillons » 17   (le Vietnam étant un cas tout à fait à part.)

Quant à nous, nous ne résisterons pas au plaisir ou à la cruauté d’évoquer et de rappeler à Madame Clinton le souvenir de l’ancien séminariste et Maître du Kremlin, Joseph Vissarionovitch  Djougachvili  (que d’aucuns connaissent mieux sous le pseudonyme de Staline). « Le pape combien de divisions » ? En la matière, le redoutable criminel (pour employer le terme exact utilisé par Raymond Aron) était tout sauf un idiot.

Par contre il savait parfaitement utiliser les « idiots utiles ». En la matière la nomenklatura chinoise a parfaitement assimilé ses redoutables leçons.    Et lorsque Madame Clinton presse certains dirigeants de la région (Hanoi pour ne pas la nommer gageons que l’ami Giap doit doucement sourire dans sa tombe (en enfer ou au paradis c’est selon le lecteur.)

Et lorsque Madame Clinton dialogue avec la Chine – mais sauf à considérer que la démocratie américaine se résume au fédéralisme et à l’élection de shérifs locaux nous sommes impatients de comprendre comment elle explique un tel entrechat, lorsqu’elle parle des droits de l’Homme !

Son lointain prédécesseur George Marshall nous semble plus conséquent.

Un dernier écueil guette la diplomatie  de l’oncle Sam. C’est le péché originel des néo-conservateurs et des démocrates réunis !

Vouloir exporter la »destinée manifeste « ou la « mission divine »dont les USA se sentent les représentants sur terre ne nous semble pas la démarche adéquate dans le bras de fer qui les oppose à la Chine.

En tout cas à ce jour. Et les américains devront en tenir compte dans leurs rapports avec les différents  allies de la région.

 

O tempora o mores ! L’époque de Georges Marshall  n’est pas celle d’aujourd’hui.

En guise de conclusion (et avant que d’aborder les problèmes du Moyen Orient et de la Russie dans un prochain article) nous rappellerons au trio Obama Kerry Rice qu’une politique étrangère face à un climat d’incertitude -ou les éléments positifs ne peuvent se lire que mélangés à d’importants facteurs de risque-  se doit de respecter les deux principes suivants :

«Le propre de la médiocrité est de préférer un avantage tangible au bénéfice intangible que représente une meilleure posture. Une cascade de paradoxes  si elle émoustille le philosophe constitue un cauchemar pour l’Homme d’Etat. Celui-ci est, en effet, condamné à dépasser la simple contemplation  et à trouver une solution. » Henry Kissinger 18

« Sa manière reposera donc sur la réflexion et la ruse. Alors l’avantage revient à celui des joueurs qui sait modifier graduellement l’échiquier, qui se sert des mouvements de l’adversaire d’abord pour le paralyser puis pour le détruire tandis que lui même mobilise ses ressources.

L’audace de cette partie s’exprime par la solitude morale dans laquelle elle doit être jouée face à l’incompréhension de l’adversaire .Le courage se  nomme alors imperturbabilité car une fausse manœuvre peut déclencher le désastre, la perte de confiance peut provoquer l’isolement.

La grandeur nait non pas de ce qui a inspiré la conception d’ensemble  du joueur mais de son habileté manœuvrière. Henry »Henry  Kissinger 19  

 

Leo Keller

 

 

1 Le Chemin de la Paix.

2  Le Chemin de la Paix.

3 pour les détails des mesures prises par les Usa voire la première partie de notre article +lien https://blogazoi.wordpress.com/2013/05/12/americas-pacific-century-la-nouvelle-politique-etrangere-us-definie-par-la-secretaire-detat-hillary-rodham-clinton

4 pour une nouvelle politique étrangère américaine

5 https://blogazoi.wordpress.com/2013/04/11/le-cliquetis-des-armes-en-coree-ou-ein-musikalischer-spass-de-mozart-1/

 6 carnets de la guerre froide

7 Bérénice.

8  in politique  tirée  de l’Ecriture Sainte.

9 Essais livre III chapitre VIII

10 in  L’ours et le vieil homme.

11  in pour une nouvelle politique étrangère américaine

12 In Foreign Affairs  avril 2013.

 13  in les Conséquences Stratégiques de la crise ouvrage collectif

14  in la montée en puissance de la Chine

15 la chine contre l’Amérique

16 in la Chine contre-attaque.

17 in chroniques de la guerre froide

18 in Le Chemin de la Paix.

19 In a troubled partnership

English: Secretary of State Henry A. Kissinger...

English: Secretary of State Henry A. Kissinger uses the telephone in Deputy National Security Advisor Brent Scowcroft’s office to get the latest information on the situation in South Vietnam (Photo credit: Wikipedia)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :